Marins etSylla
Marins et Sylla , nés tous deux avec les plus rares qualités, nontrèrent à quels excès de fureur et de cruauté se peut porter 'ambition, quand elle ivest point retenue dans de justes bornes i)ar des sentiments d'honneur et de probité, et par l'amour du bien )ublic. Rien , ce semble, de ce qui fait les grands hommes ne eur manquait.
Le défaut de naissance dans Marins ' était couvert par les )lus grandes vertus. Accoutumé dès l'enfance à une vie dure, ît nourri ensuite , non dans l'étude des lettres grecques ni dans a délicatesse de Rome , mais dans les pénibles exercices de la guerre, il saisit bientôt la science de l'art miUtaire, et la porta mssi loin que personne eût jamais fait. Capable des plus grandes entreprises dans la guerre , modéré dans sa conduite particulière, nliniment éloigné de la volupté et de l'avarice, il n'avait d'aure passion que celle delà gloire. Il se conduisit de telle sorte lans toutes les charges qu'il exerça, qu'il parut toujours digne l'en obtenir de plus considérables. Le reste de sa vie repondit à jie si beaux commencements. Plusieurs consulats qui lui furent iéférésde suite, la guerre de Jugurtha heureusement terminée, les armées innombrables de barbares qui venaient fondre sur 'Italie taillées en pièces dans deux combats où il yen eut plus de rois cent mille tués ou pris, montrent ce qu'était IMarius.
Sylla», quoique d'un caractère tout différent, ne lui céda en *ien. Il était de famille patricienne, et avait été parfaitement nstruit daus l'étude des belles-lettres. Il avait le cœur grand. 1 aimait les plaisirs, mais il aimait encore plus la gloire. Les lélices remplissaient les moments de loisir qu'il pouvait avoir, îans pourtant que jamais elles retardassent l'expédition des af-
' Sallnst. in Beilo Jiigarth. — - \<i. ibid
1 î 2 TRAITE DES ETUDES.
faires. 11 était éloquent, d'im esprit fia, ami commode, d'uni'* secret et d'une dissimulation impénétrables, toujours prêtàîl" donner, et surtout prodigue d'argent. Quoique, avant les guerres civiles, on pût le regarder comme le plus fortuné des Romains, jamais son mérite ne parut au-dessous de sa fortune , et l'on ne peut dire s'il fut plus heureux que brave. Quelles preuves de courage, de hardiesse, de prudence, d'habileté ne douna-t-il point dans toutes les guerres dont il fut chargé, et surtout dans celle qu'il eut à soutenir contre Mithridate , le plus redoutable ^P ennemi des Romains !
Voilà certainement de grands hommes , et bien dignes d'estime, s'il fallait juger de la grandeur et de la gloire par les dignités, par les talents, par les actions éclatantes. Mais c'est ici qu'on > peut loucher au doigt cette vérité que j'ai tâché d'établir au com- i mencement de ce vokmie, que l'homme est par le cœur tout ce i qu'il est, et que le défaut de droiture et de probité ne se peut couvrir par les qualités les plus brillantes.
Quel honteux personnage le désir violent d'obtenir le consulat iit-il faire d'abord à Marins ! Parce que Métellus , sous qui il servait en qualité de lieutenant , semblait improuver ce dessein , piqué vivement contre lui, et ne consultant plus que son ressentiment et son ambition, il travailla d'abord secrètement à le décrier dans l'esprit des soldats ; et , devenu bientôt l'ennemi déclaré et le calomniateur de son général, il vint à bout, par ces voies indignes , de le supplanter, et de se faire nommer eu sa place pour terminer la guerre contre .Tugurtha. Il n'en eut pourtant pas toute la gloire. Sylla, son questeur, entre les mains de qui Jugurtha fut remis , lui en enleva une grande partie ; et, fier d'un événement qui lui était si glorieux, il en fit graver l'image sur un anneau dont il se servit toujours pour cachet; ce qui causa un dépit m.ortel àlMarius, et fut la première source de leurs divisions.
Paterculus peint merveilleusement en trois mots le caractère de Marins: C'était, dit-il ', un homme avide et insatiable de gloire , violent dans ses désirs , et dévoré d'une ambition inquiète :
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mmodicus gloriae, insatiabîlis , impotens, semperque mluietus. Aspirant à un sixième consulat, il n'y eut point de basesse qu'il ne fit devant le peuple, point de voie indigne et crininelle qu'il n'employât , jusqu'à s'associer deux citoyens', les )lus scélérats qui fussent dans la ville, pour écarter du consuat Métellus ^ , l'un de ses compétiteurs , le plus homme de bien le la république; et il alla jusqu'à le faire exiler, n'épargnant )Ourcela ni le mensonge ni le parjure , qui, selon lui, faisaient lartiedu mérite et de l'habileté ^ des grands hommes.
A quels tourments un ambitieux n'est-il point livré! Tant d'honleurs accumulés sur la tête de Marins, six consulats qui lui fuent déférés de suite 4 ( ce qui était sans exemple) , des richesses mmenses acquises en assez peu de temps , des victoires sans lombre et sur toutes sortes d'ennemis , plusieurs triomphes )lus glorieux les uns que les autres , tout cet amas de grandeurs ;t de prospérités ne faisait plus qu'une impression légère sur le ;œur de cet ambitieux ; au lieu que la gloire naissante de Sylla , }ui allait toujours en croissant , le brûlait au dedans de lui-même, e dévorait de chagrin, et le tourmentait comme un forcené.
Ce qui réveilla sa jalousie '■> , fut le choix d'un générai pour lUer tenir tête à Mithridate. Il ne put souffrir que cecommandenent fût donné à son rival. Quoique usé de fatigues , affaibli par 'âge et devenu très- pesant , il fit un effort pour paraître au îhamp de Mars parmi les jeunes gens qui s'y exerçaient à la îourse des chevaux et à faire des armes : spectacle qui faisait pitié 1 tous les gens de bien et à toutes les personnes sensées. On ne pouvait comprendre qu'à l'âge où il était, après tant de triom- Dhes et tant de gloire , il pût encore songer à aller eu Cappadoce ît à l'extrémité du Pont-Euxin traîner les restes de sa vieillesse ît combattre contrôles satrapes de Mithridate. Cependant il fut Qommé par le peuple pour commander dans cette guerre , et Sylla obligé de prendre la fuite pour mettre sa vie en sûreté.
Mais Sylla revint bientôt à Rome à la tête d'une armée nom-
' Cilaucia et Satarainus. in Fita Marii.)
2 C'est le même dont il a été parlé au- ^ Il y eut seulement deux aniK^es entre
paravant. ^ le premier et le second.
' AÙTÔ; bIç àpET^ç xal SsivÔTYjTOi; ^ Plut, in Vita Marii.
breuse- Marius , après une faible résistance, se vit à son tour contraint de fuir. Sa tête fut mise à prix , et le tribun Sulpitius j^ '■ égorgé. Sylla, sans s'arrêter plus longtemps à Rome, marcha droit contre Mithridate, bien sûr que les victoires qu'il rempor- '^i^ terait contre un ennemi si formidable serviraient plus que toute liiautre chose à affermir son autorité. fo
L'absence de Sylla donna lieu à Marins de revenir. Il avait essuyé d'étranges aventures , obligé de fuir en tremblant de |t ville en ville, de se cacher tantôt dans des forets, tantôt dans le fond d'un marais. Son entrée dans Rome fut suivie du meurtre d'un nombre infini de citoyens, et de ce qu'il y avait dans la ville de plus gens de bien attachés au parti de Sylla.
Cependant le bruit se répandit que Sylla, ayant terminé la guerre contre Mithridate , revenait à Rome avec une grosse armée. Marius, qui s'était fait nommer consul pour la septième fois, fut tellement alarmé de cette nouvelle, qu'il en perdit le sommeil , et tomba dans une maladie dont il mourut bientôt après. On dit que , dar.s les délires qui ne le quittèrent point, ,|ï( il jetait des cris et faisait des gestes comme s'il eût combattu contre Mithridate, tant son envie de commander et sa jalousie 4s naturelle I avaient profondément imprimé dans son cœur une forte et violente passion d'avoir cette guerre à conduire. .Jg
La cruauté de Marius ne parut rien en comparaison de celle qu'on vit ensuite exercer à Sylla. Il remplit Rome de meurtres ife sans fin et sans mesure. Le sang des citoyens ne lui coûtait rien. Il en proscrivit à différentes reprises un très-grand nombre , avec peine de mort contre ceux qui auraient reçu chez eux ou sauvé un proscrit , sans excepter celui qui aurait sauvé un frère , un fils, un père ; et proposant même une récompense pour l'homicide, fût-ce un esclave qui eût tué son maître , ou un fils qui eût égorsé son propre père. La mort des proscrits était suivie de la confiscation de leurs biens. Ainsi l'avarice donna lieu à la cruauté^, les richesses devinrent un crirae^ chacun parais-
' OÛTO) Gï'.vô; aO-w xal SuOTtapa- cansam avaritia pra-beret , et modas
U.Û971TO; èx 0'./,apy:a;'7.al ^r.XorJTtiac «"'?* /^ pecunia: modo constitueretar,
V . ,• 'S- ,, ', , ' et qui fuisset locnples , fieret nocens, sui-
eptû;EVT£Tr-,/.EiTwv7:fa;Ea>v£Xc'.vwv. ^ i^„,i ^„ces foret. »
{flnumpta Manx.) (Vb.x. I'^ie.c .lib. 2 , n. 22.)
■ <c Id quoque accessit, ut sœvitiae ^
TBAITE DES ETUDES. 115
5ant criminel à proportion des biens qu'il possédait, qui faisaient m même temps le danger des riches et la récompense des neurtriers. Sylla se nomma et se déclara lui-même dictateur, lignite qui depuis six vingts ans était inconnue à Rome. 11 se it donner une abolition générale de tout le passé , et un plein )ouvoir pour l'avenir de faire mourir les citoyens à sa volonté, le confisquer les biens , de distribuer les terres , de ruiner les villes , d'en bâtir d'autres , d'ôter les royaumes , et de les lonner à qui il voudrait.
Mais ce qu'on a peine à comprendre, c'est qu'après avoir fait nourir tant de milliers d'hommes , après avoir introduit dans a république des nouveautés si étranges et des changements si nouïs, il osa se démettre de la dictature pour vivre en simple articulier, et qu'il termina ses jours dans son lit, sans que larmi tant de citoyens , dont il avait fait égorger les pères , ou es frères , ou les enfants , il s'en trouvât aucun qui entreprît 'attenter à sa vie. La divine justice s'en était réservé la puniion. Elle le frappa d'une horrible maladie, et le livra en proie une honteuse et cruelle vermine , qui , renaissant sans cesse de es chairs corrompues , sans que rien en pût arrêter la source itarissable , et infectant toute la maison d'une insupportable jdeur, le fit enGn périr misérablement.
Marins et Sylla nous montrent combien peuvent être funes- BS les suites d'une ambition mal réglée. On est moins étonné ue Marins , qui avait toujours eu dans l'humeur quelque chose e dur, d'austère et de farouche , hlrtus atque horridus ■ , qui tait sans étude, sans éducation, sans politesse, ait porté la engeance et la cruauté aussi loin qu'on l'a vu. Mais de tels xces sont presque incroyables dans un homme du caractère de yila % qui avait toujours paru doux, humain , tendre, capale de pitié pour le malheur des autres jusqu'à verser des larmes ; ui dès sa jeunesse avait aimé la joie et les plaisirs , et qui avait se d'abord de sa fortune avec tant de sagesse et de modération. er:iit'Ce, demande Plutarque, un changement de naturel et
'e mœurs , causé par de grands honneurs et de grandes pros-
' r.st.ic. — ' l'Iut. inSyllu.
116 TEAITE DES ETUDES.
pérités? ou plutôt un simple développement d'une dépravatioiii ^( cachée dans le fond du cœur, à laquelle le souverain pouvoir i./ donne liberté de se manifester? Quoi qu'il en soit , il faut con dure que l'ambition, quand il s'agit d'écarter un rival, est capable des crimes les plus noirs et des cruautés les plus inhu maines.
Celle de Sylla produisit les effets les plus funestes pendant j plusieurs siècles. Possédé par une passion démesurée de dominer, il fut le premier qui , pour gagner l'affection des troupes , les corrompit par les lâches complaisances qu'il eut pour elles et par les largesses excessives qu'il leur Gt. Il leur apprit qu'elles pouvaient donner des maîtres à l'empire ; et c'est depuis ce premier exemple que les légions s accoutumèrent a regarder J^ comme un droit qui leur appartenait, à l'exclusion même du sénat , de disposer absolument de l'empire , de faire et de défaire les empereurs selon leurs caprices , sans respecter le mérite des . plus grands et des meilleurs princes
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