‹ Traité des études (volume 5)Chapitre 22 sur 68 · Pompée. César · texte numérisé non relu

Pompée. César

Voici deux autres ambitieux d'un caractère tout différent des premiers ; dont l'ambition , couverte et soutenue des qualités les plus éclatantes , paraît moins digne de blâme , et ne fut pas cependant moins pernicieuse à la république.

L'antiquité n'a rien au-dessus de ces deux grands hommes , si l'on ne considère que leurs vertus guerrières, leurs entreprises, leurs victoires, qui remplirent l'univers de la gloire de leur nom.

César ' , en moins de dix ans qu'il fit la guerre dans les Gaules , prit de force plus de huit cents villes , dompta trois cents nations , combattit à diverses fois en bataille rangée contre trois millions d'ennemis, dont il en tailla en pièces un miUion, et en fit un million de prisonniers. C'est pourquoi un historien dit que par la grandeur de ses vues, par la rapidité de ses conquêtes , par son courage et son intrépidité dans les dangers , il pouvait être comparé à Alexandre le Grand, mais à Alexandre exempt

• l'iut. in Cœiaro.

ies excès du vin et de la colère : magnitudîne cogitationum , ieleritate beUandi, patientia periculorum , magno ilUAlexanl'ro , sed sobr'io , neque iracundo, similtimus '. \ Rien n'égale les éloges que Cicéron » donne en mille endroits u mérite de Pompée. Dès sa jeunesse il se signala par de grands ommandements et par d'importantes expéditions. Il eut part à lus de combats que ceux de son rang et de son âge n'ont coubme d'en avoir lu. Il remporta autant de triomphes que le monde ' de différentes parties, autant de victoires qu'il y a de diverses ortes de guerres. Le bonheur et le courage l'avaient partout ccompagné avec tant de constance , qu'on peut dire qu'il était eu uelque sorte élevé au-dessus de la condition humaine. Enfin Dutes les vertus morales, la probité, l'intégrité, le désintéresement, la religion, l'avaient rendu infiniment respectable aux euples étrangers , et leur avaient fait croire que ce qu'on raconîit de la vertu des anciens Romains n'était point une fable ni ne fiction.

Otez à ces deux rivaux l'ambition , et substituez-y un véritable raour de la patrie : jeie répète, l'antiquité n'a point eu de plus rands hommes. Mais l'un ne pouvait souffrir de supérieur, ni autre d'égal. Pompée, dit un historien^, était exempt de Iresque tous les défauts , si ce n'en était pas un des plus grands je ne pouvoir souffrir, étant né dans une ville libre et maîtresse jes nations, où de droit tous les citoyens étaient égaux, de ne iouvoir souffrir qu'aucun l'égalât en dignité et en puissance. |,t César ^, voulant, à quelque prix que ce fut, dominer et être b maître , répétait sans cesse des vers d'Euripide qui insinuent ue , pour monter sur le trône, les plus grands crimes ne doivent l'en coûter :

Nam si violandum est jas , regnandi gratia Violandum est : aliis rebus pietatem colas.

Le triumvirat^ formé entre Pompée , César et Crassus , uniuement pour leurs intérêts particuliers , et qui entraîna leur uine aussi-bien que celle de la république, montre ce qu'il faut

' V,ll. Paterc. lih. 2 , n. 41. ^ Vell. Paterc. lib. 2, n. 29.

2 l'r(. Cornel. ISalb. n. 9. Pro lege 4 Cic. de Oflic lih. 3, d. 82. iiuil. u 28 et 41. ^ Paterc. 1. 2, n. 44.

penser de la probité si vantée du grand Pompée. Il alla plus loin'; et, pour affermir sa puissance, il ne rougit point de prendre. César pour son beau-père , adoptant par cette alliance toutes '" ses vues et tous ses desseins criminels , dont il connaissait l'injustice mieux qu'un autre. Aussi Caton ^ , répondant à ceux qui disaient que les différends survenus entre Pompée et Cé.sar avaient ruiné la république, Non, dit-il , mais leur union.

Caton ne s'y était point trompé. Il avait prévu tout ce qui arriva. En voyant toutes les lois renversées , l'autorité du sénat méprisée , le peuple corrompu par les largesses des grands , lesii premières charges de la république vendues publiquement à prix d'argent, au su et du consentement même de Pompée, il ne cessait d'avertir le sénat et le peuple qu'ils travaillaient eux-mê- fc mes à se donner un maître, et à se dépouiller du plus précieux de i ]ii leurs biens , qui était la liberté. I te

La chose arriva comme il l'avait prédit. On vit enfln éclater t as la discorde. Les deux partis prirent les armes. L'un paraissait ; mt avoir pour lui la justice ^, l'autre avait la force. Là les prétextes étaient spécieux , ici les mesures prises plus sagement. Pompée avait pour lui l'autorité du sénat , César comptait sur la valeur de # ses soldats. Le parti que prit Pompée d'abandonner Rome et * ritahe rabattit beaucoup de l'estime qu'on avait conçue de son \ f. mérite.

Le succès de cette guerre civile fut tel que tout le monde sait. Après beaucoup de sang répandu, et le plus pur sang de la république. César demeura le maître, et s'attribua une puissance souveraine , à laquelle , pour assouvir son ambition , il ne manquait que le diadème et le titre de roi , qu'il essaya en vain plusieurs fois, par ses émissaires, de se faire accorder. llo C'est ce qui hâta sa mort, et qui, par un dernier effort de la f ^ liberté expirante, arma contre lui les mains de ses meilleurs ft amis et de ceux qu'il avait le plus comblés de bienfaits. On regarda comme un effet de la vengeance divine , de ce que cet usurpa-

» CSc. de Offic. lib. 3, n. 82. speciosa , illie Talentia. Pompeium sena-

2 Plut, in Pomp. tus auctoritas.Cœsarem militamarmavit

•* a Alterius ducis causa melior vide fidacia. «(Pirsic. Ub. 2 , n. 49.J batur , alteriu» erat firmior. Hic onioia

jeur, qui, après s'être servi du crédit de Pompée pour établir sa jyranaie, l'avait fait périr, était tombé mort et percé de coups u pied de la statue de ce même Pompée.

j 4. Le jeune Octavius.

Les choses en étaient venues , dans la république romaine , à e point de désordre et de confusion dont parle Polybe, où l'ujdque remède des maux présents est l'autorité souveraine d'un Umme puissant, seule capable de rétablir l'ordre et la règle. Le jeune Octavius fut cet homme, destiné pour introduire une iiouvelle forme de gouvernement. Il était fils de la nièce de Jules ]ésar, qui l'avait adopté et déclaré son héritier par son testanent, et il n'avait pas encore alors vingt ans accomplis. Dès |u'il eut appris sa mort, il se rendit à Rome , prit le nom de lésar, distribua aux citoyens tout l'argent que le défunt lui avait îissé , et par là se fit un puissant parti contre Antoine, qui aspiaità la domination.

Ce fut Cicéron qui contribua le plus à élever le jeune César. )u'il me soit permis d'exposer ici avec quelque étendue la part u'eut Cicéron à ce grand événement. J'ai tâché , dans le premier tome, de donner quelque idée de son génie et de son élouence : il ne sera peut-être pas hors de propos de le montrer laintenant comme politique et comme homme d'État. Un auteur |ui iie sort presque jamais des mains de la jeunesse mérite d'en tre connu de toute manière.

Cicéron était alors tout-puissant dans la république. Tous les eux étaient tournés sur lui , comme sur le plus fort appui et le lus ferme défenseur de la liberté. Sa haine contre Antoine , ont il avait tout à craindre, contribua beaucoup à le faire encher du côtéd'Octavius ; mais il s'attacha aussi à lui, dit Pluarque ', par un mouvement secret de vanité et d'ambition , dans i espérance que les armes de ce jeune homme assureraient et aug- (Henteraient sa puissance et son autorité dans le gouvernement j'Ourle bien de la république.

C'avait toujours été là le faible de Cicéron , qui lui fit faire

120 TBAITE DES ÉTCDES.

tant de bassesses à l'égard de César depuis sa victoire, et qui rempêcha même de se défier de Pompée, comme il aurait dû faire, et comme on l'y exhortait, en l'avertissant qu'il ne fallait pas toujours compter sur ses paroles ' , et qu'il était aisé, à travers ses beaux discours, de découvrir ce qu'il pensait et ce qu'il désirait. iMais Cicéron voulait être loué, flatté, considéré, employé*' Un éloge où il paraissait quelque réserve était capable , sinon de le brouiller, du moins de le refroidir à l'égard de ses meilleurs amis ; comme effectivement cela arriva par rapport à Brutus , qui s'était contenté % dans une occasion, de l'appeler un excellent consul. Quoi! dit Cicéron, un ennemi parlerait-il plus sèchement? Au contraire, on obtenait tout de lui par des louanges'j'S'J et des caresses, et le jeune César ne les lui épargna point. Il le comblait d'honnêtetés et de flatteries; il l'appelait son père, ilvoulait dépendre en tout de lui, et ne rien faire sans son con- 1 '^ seil. Voilà pourquoi Cicéron , qui était extrêmement vif dans tout ce qu'il prenait à cœur, l'exalta si fort dans le sénat et devant le peuple 5, et lui lit accorder tant de privilèges , tant de dispenses , tant d'honneurs extraordinaires , en relevant au-des-Ji sus des actions les plus glorieuses le courage avec lequel il s'é- Vtait opposé à Antoine. Et comme les gens sensés , qui entre-' œ voyaient sans doute dans le jeune César, avec beaucoup de mérite, i œ un grand fonds d'ambition, craignaient que des distinctions si marquées n'eussent des suites fâcheuses , et que la liberté publi- h que n'en souffrît , Cicéron \ pour les rassurer, ne cessait de répéter que, bien loin d'en devoir prendre aucune alarme, oa devait au contraire tout attendre de ce jeune liomme, dont il connaissait à fond les sentiments, et pour qui il n'y avait rien de plus cher que la république , rien de plus respectable que l'autorité du sénat, rien de plus précieux que l'estime des gens de

' « Pompeias solet aliud sentire et gratissimis animis prosequimini nomen

loqni : neque tamen f antum valet inge- clarissimi adolescentis , vel potins pueri :

nio, ut non appareat quid cupiat. » (Cic. suut enim facta ejus immortalilatis, non

nd /"amii. lib. 8, £pts;. I.) aetatis. Multa raemini, multa audivi,

» « Hic autem (Brûlas) se etiam tri- multa legi : nihil taie cognovi, etc. »

linere multum mihi putat, quod scrip- (4. l'hilipp. n. 'i.)

«erit optimnm consulem. Quis enim je- « Qui nisi in hac republica natns es-

junins diïit inimjcus? » (Id. ad AU. lib. set , rempublicam scelere Antonii nullam

i-l,Epist. 42.} habercmns. » \\\>\à. 3 , n. 5.)

■^ « I.ïudo, iaudo vos, Quirites, quum * & l'hilipp. n. 50, 51.

TBAITÉ DES ETUDES. 121

oien , rien enfin de plus doux ai de plus sensible que la véritajble gloire. •

Brutus', quoique éloigné de Rome et du centre des affaires, lui marquait les mêmes craintes et les mêmes alarmes. 11 lui re- Drésentait que , placé dans le haut degré d'autorité et de crédit bit put être un citoyen dans une ville libre, et où on le voyait avec .oie , il devenait en quelque sorte responsable de tous les événenents ; que pour un homme comme lui les bonnes intentions le suffisaient pas, qu'elles devaient être accompagnées de prulence ; et que dans la conjoncture présente le principal effet de a pruaence était de modérer les honneurs à l'égard de ceux qui iendaient service à la république, le sénat ne devant jamais rien iccorder à un particulier qui pût devenir , pour les malintenionnés, un exemple pernicieux, ou même leur fournir des armes :t des forces contre l'État.

Cicéron ne connut bien la sagesse et l'importance de ces avis que [uand le jeune César commença à lui échapper^. Il sentit alors |uel poids c'était pour lui que de s'être "rendu sa caution envers sa republique, et il appréhenda de se trouver hors d'état de lui enir parole. Ce n'est pas qu'il désespérât encore entièrement; il 'royait voir de la ressource dans son bon naturel ; mais il crainait la légèreté et la flexibilité de son ace : et il redoutait encore lilus cette foule de flatteurs qui ne cessaient de l'obséder, et qui jravaillaient à lui renverser l'esprit par de fausses idées d'une aine et frivole grandeur.

Les conjurés , à la tête desquels était Brutus , avaient d'abord té comblés de louanges et d'honneurs ; et le jeune César même , n poursuivant Antoine comme ennemi de la république , avait laru se déclarer hautement en leur faveur. Mais quand il vit 'on pouvoir entièrement affermi, il ne dissimula plus, et se émasqua. Ce changement fit une peine extrême à Cicéron, qui !n prévoyait bien les suites, qu'il n'était plus en état d'empêcher. ,1 lui écrivit à ce sujet une lettre dans laquelle il implorait sa ; rotection pour les conjurés , mais d'une manière qui blessa viement la délicatesse de Brutus, à qui, de concert sans doute

' Brut, ad Cic. Epist. 3. - ^ Cic. a<.l Brnt. Epist. 17. TR. DES ETID. 1 . rtl.

122 ÏBÂITÉ DES ÉTUDES.

avecGcéron, Atticus, leur ami commun, avait envoyé une copie i i de cette lettre. Brutus en témoigna son élonnement et sa douleur à l'un et à l'autre dans deux lettres qui méritent bien d'être lues , et qui montrent , par la noblesse et la grandeur des sentiments qu'on y voit , que c'est avec raison que ce généreux défenseur de , le! liberté fut appelé le dentier des Romains. J'espère qu'on ne me saura pas mauvais gré si j'en rapporte ici quelques traits.

Dans celle qui est adressée à Cicéron ', après les premiers corn- , pliments il lui ouvre sou cœur sur la manière basse et rampante ( nt dont il a écrit à Octavius, qui ferait presque soupçonner que Cicéron croit n'avoir que changé de maître, et non secoué le joug de la domination. « On neluidemande, lui dites-vous, et on n'at- « tend de lui qu'une chose , qui est qu'il veuille protéger et con.-\ « server les citoyens qui sont estimés et chéris des gens de bien, « ei du peuple romain. Quoi! nous voilà donc à la discrétion « d'Octavius ! et s'il ne lui plaît pas de nous protéger , c'en est « fait de nous ! Il vaudrait mieux cent fois mourir que de lui être « redevable de la vie. Je ne crois point les dieux assez ennemis de « Rome' pour vouloir qu'on demande par grâce à Octavius la « conservation d'aucun citoyen , et bien moins encore des libé- « rateurs de l'univers : car il nous convient de prendre ce ton avec « des personnes qui ne savent ni ce qu'il faut craindre pour gensL,, « d'un certain caractère , ni ce qu'il faut demander pour eux '< et à qui. Ne s'agit-il donc plus que de convenir des condition! « de la servitude, et non de repousser la servitude même? Qu'imL,, « porte que ce soit ou César, ou Antoine, ou Octavius qu j^f « domine .' N'avons-nous pris les armes que pour changer d « maître, et non pour devenir libres? Les dieux m'arracheron « plutôt cent fois la vie que de m'arracher la résolution où je sui « de ne point souffrir , je ne dis pas que l'héritier de celui qu; «j'ai tué règne en sa place, mais que mon père même, s'il re « venait en vie, se rendît le maître des lois et du sénat. Vous suf « pliez pour notre sûreté et pour notre retour à Rome. Mai

mer; fer:

fcf I

' Lib. Epiôt. ad Brut. 15. pro liberatoribu.s orbis terrarum. Juv^ ta:.

- « Ego mediu.s fidius non existimo enim magnilice loqui ; et-cerle decet ai

tara omnes dros aveisos esse a salute versus ignorantes quid pro quoquetime'f«'

populi romani , ut Octavius orandns sit dura , aut a quoque peteadum sit. > pio salute cujiisquam civis , non ciicam

croyez-vous que nous fassions aucun cas ni de l'une ni de r.'mtre, s'il les faut acheter au prix de l'honneur et de la liberté? Vivre, pour moi, ce sera de me trouver éloigné de la servitude' , et de ceux qui n'en sont point ennemis. Tout endroit où je pourrai être libre me tiendra lieu de Rome. Gardezvous donc bien , à l'avenir, de me recommander ainsi à votre César ^, et, si vous m'en croyez, de vous y recommander vous-même. Le peu d'années qu'il vous reste à vivre ne mérite pas que vous fassiez à ce jeune homme des supplications si basses «t si rampantes. Pour moi , je suis bien résolu de ne me point laisser entraîner par la faiblesse ni par la désertion des autres. Je tenterai tout, j'entreprendrai tout pour tirer notre patrie commune de la servitude; et je regarderai avec pitié ceux en qui ni leur âge avancé-'', ni la gloire de leurs actions passées , ni l'exemple de courage que d'autres teur donnent, ne peuvent diminuer l'amour de la vie. Si le succès répond à nos vœux et à la justice de notre cause , nous serons tous contents. Si les choses tournent autrement, je ne m'en jugerai pas moins heureux ; car je crois n'être né et ne devoir vivre que pour défendre et délivrer mes concitoyens. » 11 parle d'une manière encore plus forte et plus libre dans la ttre qu'il écrit à Atticus ^ : « Je conviens, lui dit-il, que Cicéron , dans tout ce qu'il a fait, a eu les meilleures intentions du monde. Personne ne connaît mieux que moi son affection et son iB[ièle pour la république. ïMais , dans cette occasion, dirai-je qu'il a été ou peu clairvoyant, lui qui est si sage ; ou trop politique, lui qui n'a point cramt, pour le salut de l'État , de se faire un wifennemi d'Antoine? Ce que je sais, c'est qu'en ménageant trop uisOctavius il n'a fait que nourrir et irriter sa cupidité et sou auace. 11 se vante d'avoir terminé, sans sortir de Rome, la ^erre contre Antoine : n'a-ce été que pour lui donner un suc-

""T «' Ego vero lunge a scrvientibus eam caasam puero isti eupplicaturuses. i>

ro , mihique judicabo esse Romam , •* « Ac vestri miserebor , quibu» nec

Jcuinque locorum esse licebit. » ;ptas, neque honores, neque virtus

ijj « Me vero poslhac ue commenda- uliena cluIceUinem vivendi minuere pois (,a;sari tuo, ue te quidem ipsum, 1iCii(..) ne audies. Valde carea-stimas tôt ao» ' IJb. Kpist. ad Brut. 16. , quot ista œtas recipit , si piopter

124 TKAITE DES ETUDES.

« cesseiir? Je vous écris ceci avec la plus vive douleur ; mais vous « avez exigé de moi que je vous parlasse avec une ouverture de a cœur entière. Quelle imprudence d'aller, par une crainte aveu- « gle , au-devant des maux qu'on appréhende, et qu'on aurait « peut-être pu éviter ! Nous craignons trop la mort ' , l'exil et la «pauvreté. 11 semble que Cicéron regarde toutes ces choses « comme les derniers des malheurs : et pourvu qu'il trouve des « personnes qui le considèrent et le louent , et de qui il obtienne « ce qu'il souhaite, la servitude ne lui fait point de peur , pour « peu qu'elle soit honorable : si pourtant il peut y avoir quelque " chose d'honorable dans la dernière des infamies , accompagnée « en même temps des misères les plus extrêmes. Octavms a i i « beau appeler Cicéron sou père , paraître vouloir dépendre de « luientout, lui donner des louanges, le combler d'honnêtetés, on « verra bientôt les effets détruire ce langage. Y a-t-il en effet rien « de plus contraire au sens commun que de donner le nom de « père à celui que l'ou ne regarde pas comme un homme libre .=' « Mais il est aisé de voir que le bon Cicéron ne songe et ne tra- » vaille qu'à se rendre Octavius favorable. Je ne fais plus aucun « cas de toute sa philosophie \ De quel usage lui sont ces senti- « ments si nobles et si magniliques dont il a rempli ses livres eu « parlant de la mort, de l'exil, de la pauvreté, de la solide gloire, » du véritable honneur, et du zèle qu'on doit avoir pour la liberté " de sa patrie? Que Cicéron vive dans la soumission et dans la seru vitude ^, puisqu'il en est capable, et que ni son âge , ni ses di- « gnités, ni ses actions passées, ne le font point rougir de prendre « un tel parti : pour moi , nulle couditiQu de la servitude, quelque " honorable qu'elle puisse paraître , ne m'empêchera de déclarer « la guerre à la tyrannie , aux commandements accordés contre « les règles, à la domination injuste, et à la toute-puissance qui

' « Nimium timemus mortem , exsi- buo , quibns scio Ciceronem instructissi-

liam , et paupertatem. Hœc mihi viden- mam esse. Quid enim illi prosunl quae

tur Ciceroni ult.ma esse in malis : et, pro lihertate patriae , quaj de dignitate ,

dum habeat a quibus impetiel quae velit, de morte , exsilio , paupertate, scripsit

et a quibus colatur ac laudetur , servi- copiosissime? »

tiitem, hoaorificam modo, non asper- ^ „ Vivat hercule Cicero, qui potest,

uatur ; si quidquam in exlrcma ac mi- supplex et obnoxius , si neqne *tatis ,

serrima contumelia potest honoriflcum neque honorum , neque reriim gestarum

esse. » piidet. »

- « Ego vero jam iis artibus nihil ti-i

tu

TEAITE DES ETUDES. 125

voudra s" élever au-dessus des lois.» Il finit sa lettre en avouant 5ue. sans rien diminuer de son amitié pour Cicéron , il ne peut pas ne point rabattre beaucoup de l'estime qu'il en faisait , parce qu'il ne nous est pas libre déjuger autrement des personnes que selon l'idée que nous en avons conçue.

Les choses tournèrent comme Brutus l'avait prévu. Le jeune César s'aperçut bientôt que les gens de bien , tous zélés pour la liberté , songeaient à resserrerson autorité dans les justes bornes d'un pouvoir légitime. Il apprit aussi que Cicéron , qui avait de la peine à retenir un bon mot , et qui se piquait d'exceller en raillerie ( dangereux talent pour quiconque gouverne) ; que Cicéron , dis-je, en jouant sur l'équivoque d'une expression latine qu'on ne peut faire sentir en français , parlait de lui comme d'un jeune homme qu'il fallait combler de louanges et d'honneurs , puis s'en défaire : laudandinn adolescentem, ornandiim , toUendum v Mais il sut bien dire qu'il donnerait bon ordre que cela n'arrivât pas : se non esse commissurum ut toUi possit.

Il y pourvut en effet : s'étant déclaré tout d'un coup contre les conjurés . il les fit appeler en jugement. Alors César, Lépidus et Antoine, s'étant raccommodés, et ayant fait'entre eux cette fameuse ligue si connue sous le nom de second iriuim-irat , partagèrent les provinces , et firent cette horrible proscription de plus de deux cents des plus illustres citoyens de Rome, dont ils mirent la tète à prix. On vit ici une seconde fois combien l'ambition, dans les personnes qui paraissent du naturel le plus doux , est violente et cruelle , et comment elle éteint dans le cœur tout sentiment d'honneur , de probité, de reconnaissance. César' . pour parvenir à ses fins , après une faible et molle résistance , sacrifia à la haine d'Antoine son bienfaiteur, l'artisan de sa fortune , en un mot celui qu'il appelait son père. Celui qui pendant tant d'années avait employé sa voix pour défendre les intérêts des particuliers et du public mourut sans trouver aucun défenseur.

Quel spectacle ! on vit la tête de Cicéron ^ placie entre ses deux mains sur cette même tribune aux harangues où , comme

' M Farail. lib. 20,Epist. M. — » Paterc. I. 2, n. Cti. — ^ Liv. in fragm.

consul , et depuis eu qualité de consulaire, il avait tant de fois fait entendre sa voix , et où, cette auiiée-là même, il avait déclamé contre Antoine avec une éloquence plus qu'humaine et des applaudissements sans exemple. Il avait vécu soixante et trois ans ; et sa mort aurait pu ne point paraître prématurée si elle n'avait point été violente. Son génie éclata également et par les ouvrages qui en furent le fruit, et parles honneurs qui en furent la récompense. Son état de prospérité, qui dura longtemps , fut entremêlé d'épreuves fort dures : l'exil, la ruine du parti qu'il avait embrassé, la mort d'une fille qu'il aimait tendrement, une fin si tragique et si funeste. De tant de rudes coups , la mort fut le seul qu'il souffrit en homme de courage. Après tout, si l'on veut compenser le bien et le mal , on peut dire que ce fut véritablement un grand personnage, d'une vaste étendue de génie, qui mérite l'admiration de tous les siècles : et, pour le louer dignement, il lui faudrait un autre Cicéron.

Saint Augustin ' , en parlant de cet événement, fait remarquer combien les vues des hommes les plus prudents sont bornées , et combien ils sont peu clairvoyants dans l'avenir. Cicéron avait embrassé avec chaleur le parti du jeune César, dans l'espérance de surmonter par son crédit celui d'Antoine son ennemi, et de rétablir par son moyen la liberté; et c'est précisément tout le contraire qui arriva. Ce fut ce jeune homme qui le hvra lui-même à la fureur d'Antoine , et qui, peu de temps après, envahit la domination et se rendit maître de la république.

Pour reprendre la suite du récit. et le terminer. César, délivré de ses deux rivaux par des événements qu'il serait trop long de rapporter ici, se trouva seul maître de tout ce qui obéissait aux Romains. Alors il délibéra avec Agrippa et Mécène % ses plus intimes amis , s'il rétablirait la république en son ancienne liberté en remettant l'autorité entre les mains du sénat et du peuple, >j ou s'il se maintiendrait dans la puissance souveraine. Agrippa, quoiqu'il fut le compagnon de sa fortune, et mari de sa nièce, lui conseilla le premier. Mécène lui représenta, par beaucoup

' De Civ. Uei , 1. 3 , c. 'M. — ^ Oio , lib. 52. M. de Tillemout , Vie d'Aug

TKAITE DES ETDDES. 127

de raisons, que l'Ëtat ne pouvait plus subsister que sous uq monarque : qu'il ne pouvait lui-même se démettre de son autorité sans être en danger de sa vie; mais qu'il trouverait sa gloire aussi bien que sa sûreté dans un gouvernement sage et équitable. César se rendit donc à ce dernieravis. On trouve dans M. de Sajnt-Évremond un portrait de son gouvernement et de son génie , qui mérite d'être lu. J'en insérerai ici un extrait.

« Après la tyrannie du triumvirat, et la désolation qu'avait « apportée la guerre civile, il voulut enfin gouverner par la « raison un peuple qu'il avait assujetti par la force; et, dégoûté « d'une violence où l'avait peut-être obligé la nécessité de ses af- « (aires, il sut établir une heureuse sujétion plus éloignée de la « servitude que de l'ancienne liberté.

« Un des grands soins qu'il eut toujours fut de bien faire goû- « ter aux Romains le bonheur du gouvernement, et de leur (' rendre, autant qu'il put, la domination insensible. Il rejeta « jusqu'aux noms qui pouvaient déplaire, et sur toutes choses la « qualité de dictateur, détestée dans Sylla, et odieuse en César « même.

« La plupart des gens qui s'élèvent prennent de nouveaux « titres pour autoriser un nouveau pouvoir, Il voulut'cacher une « puissance nouvelle sous des noms connus et sous des dignités « ordinaires. Il se fit appeler empereur I, de temps en temps, pour « conserver son autorité sur les légions. Il se fit créer tribun ^ , « pour disposer du peuple; prince du sénat, pour le gouverner. « Mais quand il réunit en sa personne tant de pouvoirs diffé- « rents , il se chargea aussi de divers soins : et il devint l'homme «des armées, du peuple et du sénat, quand il s'en rendit le « maître; encore n'usa-t-il de son pouvoir que pour ôter la « confusion qui s'était glissée en toutes choses. Il remit le peu- « pie dans ses droits , et ne retrancha que les brigues aux élections des magistrats. Il rendit au sénat son ancienne splen- !ieur, après en avoir banni la corruption : car il se contenta d'une <■ puissance tempérée, qui ne lui laissait pas la liberté de faire

' Il transmit à ses successeurs le titre journée dWcfium. d'empereur, aussi bien que celui d'.-/u- - 11 eut la puissance tribunitienne , yuste, qu'il avait reçu après la fameuse mais il ne fut point tribun.

« le mal; mais il la voulut absolue, quand il s'agit d'imposer aux « autres la nécessité de faire le bien. Ainsi lepeuplenefut moins « libre que pour être moins séditieux; le sénat ne fut moins « puissant que pour être moins injuste. La liberté ne perdit que » les maux qu'elle peut causer, rien du bonheur qu'elle peut « produire. »

Il eut la joie de voir » , dès les premiers jours de son autorité souveraine , le temple de Janus fermé ; ce qui ne se faisait que lorsque les guerres avaient cessé dans tout l'empire. M. de Tillemont remarque, après Eusèbe , que le Fils de Dieu , étant près de se faire homme pour nous apporter du ciel la paix véritable avec Dieu, avec nous-mêmes et avec les autres hommes, a voulu donner en même temps une image de cette paix intérieure en établissant sur la terre une paix extérieure et visible. Cette paix et cette réunion d'un grand nombre de provinces en une même monarchie était favorable aux desseins de Dieu, par la facilité qu'elle donnait aux prédicateurs de l'Évangile de passer de province en province pour porter partout la lumière delà foi; et les peuples, n'étant point occupés parle trouble et le tumulte des guerres, écoutaient avec liberté ce qu'on leur prêchait , et l'embrassaient avec joie lorsque Dieu ouvrait leurs cœurs par sa grâce.

C'est ainsi que Dieu, unique arbitre de tous les événements humains , décide en maître du sort des empires , en prescriteJa forme, en règle les limites, en marque la durée, faisant servir les passions et les crimes même des hommes à l'exécution de ses desseins sur le genre humain, pleins de bonté et de justice; et que , par les ressorts cachés d'une sagesse qu'on ne peut trop admirer, il dispose de loin , et sans que les hommes s'en aperçoivent , les préparatifs de la grande œuvre à laquelle tout le reste se rapporte , qui est l'établissement de l'Église et le salut des élus.

' M. de Tillemont, Vie d'Aug.

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