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Mardère de faire les réprimandes

Le même M. JNicole, et au même endroit, montre combien il est difficile de faire des corrections et des réprimandes. La cause de cette difficulté, dit-il, est qu'il s'y agit de faire voir à des gens ce qu'ils ne veulent pas voir, et d'attaquer l'amourpropre dans ce qu'il a de plus cher et de plus sensible, en quoi il ne cède jamais sans beaucoup de combat et de résis- [tance. On s'aime tel que l'on est , et l'on veut avoir raison de ij'aimer. Ainsi, l'on a soin de se justifier dans ses défauts par di- ;'erses couleurs trompeuses. Et il ne doit pas paraître étonnant que les hommes trouvent mauvais d'être contredits et condamnés , puisqu'on attaque en même temps la raison qui est trompée, et le cœur qui est corrompu.

C'est là le fondement des précautions et des ménagements

1 5ue demandent la correction et la réprimande. Il ne faut rien

aisser entrevoir en nous à un enfant, qui en puisse empêcher

'effet. Il faut éviter d'exciter son aigreur par la dureté de nos

cliaroles', sa colère par des exagérations , son orgueil par des

aarques de mépris.

< Il ne faut pas l'accabler par une multitude de répréhensions

ui lui ôtent l'espérance de se pouvoir corriger des fautes qu'on

f|ui reproche. Il serait bon même de ne point dire à un enfant

on défaut , sans ajouter quelque moyen de le surmonter ; car

a correction , quand elle est sèche, inspire le chagrin et le dé-

ouragement.

Il faut éviter de lui faire penser qu'on est prévenu , de peur

u'on ne lui donne lieu de se défendre par là des défauts qu'on

ait ui marque, et de n'attribuer nos avertissements qu'à notre pré-

ue ention.

j i II ne faut pas qu'il y ait lieu de croire qu'on les lui donne par

• u Omuis animadvergio et castigatio contumelia Tacare débet. « (Cic. de Offic. i. I , n. 88.)

TR. DESETUD. T. UI. jj

242 TBAITÉ DES ETUDES.

quelque intérêt ou par quelque passion particulière , et enfin par un autre motif que par celui de son bien.

On se trouve quelquefois obligé, dit Cicéron ', d'user, dans les corrections , d'un ton de voix plus élevé et de paroles plus fortes ; mais cela doit être rare , comme les médecins n'emploient certains remèdes qu'à l'extrémité : encore faut-il que ces repro ches , quelque forts qu'ils soient , n'aient rien de dur ni d'outra géant; que la colère n'y entre pour rien, car elle n'est bonne qu'à tout gâter ; et que l'enfant sente que , si l'on se sert de ter mes un peu forts , c'est à regret , et uniquement pour son bien

On peut juger que les réprimandes ont eu tout le succè qu'on en devait attendre, quand elles portent un jeune honim à avouer de bonne foi ses fautes, à désirer qu'on lui fasse eo naître ses défauts , et à recevoir avec docilité les avis qu'on 1 donne. C'est déjà avoir fait un grand progrès 2, que de souhai ter d'en faire 3. C'est une marque assurée d'un cbangement so| lide , quand on ouvre les yeux sur des imperfections qu'on n'ava point encore connues, comme c'est une raison de bien espère; d'un malade quand il commence à sentir son mal.

Il y a des enfants si bien nés, d'un naturel si heureux et s docile * , qu'il suffit de leur montrer ce qu'il faut faire , et qui sans avoir besoin des longues leçons d'un maître, au premier si gnal saisissent le bon et l'honnête , et s'y livrent pleinement rapacia virtutis ingénia. Vous diriez qu'il y a en eux de secrètes étincelles de toutes les vertus ^ , qui , pour se développe] et pour prendre feu, ne demandent qu'un souffle léger et un sira pie avertissement. Ces caractères sont rares, et ils n'ont près " que pas besoin de guides ''.

Il en est d'autres qui ont , à la vérité , un assez bon fonds ?§

' Cic. de Offic. lib. I , n. 136 , 137. flatu levi adjiita ignem saam explicat.

2 n Magna pars est profectus velle (Id. Epist, Vi.) proficcre. » (Seu. Epist. 71.) • « Hue illuc frenis leniter motis flet {

^ Sen. Epist. 6 et 28. tendus est paucis animus sui rector opti»

* u Félix ingenium illis fuit , et salu- mas. » (Id. de Bcnef. lib. 5, c. 25.) laria in transitu rapuit... In ea quœ tradi ' « Inest intérim auimis volunta»

.«oient, perveniunt sine longo magis- bona ; sed torpet , modo delictis ac sitn,

terio ; et honesta complexi suut, quum modo officii inscientia. » (Ibid. i primnm audierunt. » (Id. Epist. 95.") « Illis aut hebetihus et obtusis, aut

= « Omnium lionestarum rerum se- niala consuctudine obsessis, diu rubigo

mina aninri geruut , quae admonitione animorum effrrcanda est. » (Id. Epist.

excitantur : non aliter quam scintilla 95.)

mais dont l'esprit paraît d'abord bouché à l'instruction , soit parce qu'ils ont peu d'ouverture et d'intelligence , soit parce 5u'élevés d'une manière molle , et nourris dans une ignorance entière de leurs devoirs, ils ont contracté un grand nombre de mauvaises habitudes , qui sont comme une rouille difficile à enlever. C'est pour ces sortes de caractères qu'un maître est né- 3essaire; et il vient presque toujours à bout de vaincre ces défauts, quand il emploie pour cela beaucoup de douceur et de patience.

ARTICLE VII

Parler raison aux enfants. Les piquer d'honneur. Faire usage des louanges, des récompenses , des caresses.

J'ai déjà insinué ces moyens , qui doivent être les plus ordilaires , et qui sont toujours les plus efficaces.

J'appelle parler raison aux enfants , agir toujours sans passion t sans humeur, leur rendre raison de la conduite qu'on garde à eur égard. Il faut , dit M. de Fénelon , chercher tous les moyens e rendre agréables aux enfants les choses que vous exigez d'eux, n avez-vous quelqu'une de fâcheuse à proposer, faites-leur ntendre que la peine sera bientôt suivie du plaisir : montrezîur toujours l'utilité des choses que vous leur enseignez; fais-leur-en voir l'usage par rapport au commerce du monde et ux devoirs des conditions. C'est, leur direz-vous , pour vous lettre en état de bien faire ce que vous ferez un jour ; c'est our vous former le jugement; c'est pour vous accoutumera ien raisonner sur toutes les affaires de la vie. Il faut toujours ur montrer un but solide et agréable qui les soutienne dans 1 travail , et ne prétendre jamais les assujettir par une autorité îche et absolue.

S'il s'agit de punition ou de réprimande, il faut les en rendre ax-mémes les juges, leur faire sentir et toucher au doigt la ué- Bssité où l'on est d'en user de la sorte, et leur demander s'ils oient qu'il soit possible d'agir d'une autre manière. J'ai été lelquefois étonné , dans des conjonctures où la juste mais fàleuse sévérité du châtiment, ou d'une réprimande publique ,

pouvait aigrir et révolter des écoliers, de voir l'impression que faisait sur eux le compte que je leur rendais de nia conduite; et comment ils se condamnaient eux-mêmes, et convenaient que je ne pouvais pas les traiter autrement : car je dois cette justice à la plupart des jeunes gens que j'ai conduits, de reconnaître ià que je les ai presque toujours trouvés raisonnables, quoiqu'ils ne fussent pas exempts de défauts. Les enfants sont capables d'entendre raison plus tôt qu'on ne pense , et ils aiment à être tr.iités en gens raisormables dès l'âge le plus tendre. Il faut entretenir en eux cette bonne opinion et ce sentiment d'honneur dont ils se piquent, et s'en servir, autant qu'il est possible, comme d'un moyen universel pour les amener où l'on veut.

Ils sont aussi fort sensibles à la louange. Il faut profiter de ce faible, et tacher d'en faire en eux une vertu. On courrait risque de les décourager, si on ne les louait jamais lorsqu'ils font bien. Quoique les louanges soient à craindre à cause de la vanité, il faut tâcher de s'en servir pour animer les enfants sans les enivrer : car , de tous les motifs propres à toucher une âme raisonnable , il n'y en a point de plus puissant que l'honneur et la honte ; et, quand on a su y rendre les enfants sensibles , on a tout gagné. Ils trouvent du plaisir à être loués et estimés , surtout de leurs parents et de ceux dont ils dépendent. Si donc on les caresse, et qu'on leur donne des louanges lorsqu'ils font bien ; si on les regarde froidement et avec mépris lorsqu'ils font mal , et qu'on se fasse une loi d'en user toujours de la sorte avec eux , ce double traitement fera sur leur esprit infiniment plus d'effet que ni les menaces ni les punitions.

Mais , pour rendre cette pratique utile , il y a deux choses à observer. Premièrement quand les parents ou les maîtres sont malcontents d'un enfant et lui témoignent du froid , il faut que tous ceux qui sont auprès de lui le traitent de la même manière, et que jamais il ne trouve à se consoler dans les caresses des gouvernantes ou des domestiques ; car pour lors il est forcé de se rendre , et il conçoit naturellement de l'aversion pour des fautes qui lui attirent un mépris général. En second lieu , quand le mécontentement des parents ou des maîtres a éclaté, il faut bien se donner de garde, ce qui arrive pourtant assez souvent ,

(le remettre sur son visage bientôt après la même sérénité , et de caresser l'enfant à l'ordinaire ; car il se fait à ce manège, et sait que les réprimandes sont un orage de courte durée , qu'il n'a qu'à laisser passer. On doit donc ne les remettre dans ses bonnes grâces qu'avec peine, et différer de leur pardonner jusqu'à ce que leur application à mieux faire ait prouvé la sincérité de leur repentir.

Les récompenses ne sont point à négliger pour les enfants; et quoiqu'elles ne soient pas, non plus que les louanges , le principal motif qui les doive faire agir , cependant les unes et les autres peuvent devenir utiles à la vertu , et être pour elle un puissant aiguillon. N'est-il pas avantageux qu'ils connaissent qu'en tout sens il n'y a qu'à gagner pour eux à bien faire , et que leur intérêt aussi bien que leur devoir les porte à exécuter fidèlement ce qu'on demande d'eux , soit pour l'étude , soit pour la conduite?

Mais il y a un choix à faire pour les récompenses. Une règle certaine sur ce point , à laquelle ou ne fait pas ordinairement assez d'attention, c'est qu'on ne doit point proposer, sous cette idée, ni des parures et un bel habit , ni des friandises et de bons morceaux , ni d'autres choses de ce genre. La raison eu est claire. C'est qu'en leur promettant ces choses en forme de récompenses , on les fait passer dans leur esprit pour des choses bonnes en elles-mêmes et désirables, et ainsi on leur inspire de l'estime pour ce qu'ils doivent mépriser. J'en dirais autant de l'argent , dont le désir est d'autant plus dangereux qu'il est plus général , et qu'il ne fait que croître avec Tâge : si ce n'est que, pouvant être employé à de bons usages, il peut aussi être regardé comme un instrument de vertu et comme un moyen de faire du bien ; et c'est sous cette idée qu'il faut le leur faire envisager. .l'ai vu beaucoup d'écoliers qui d'eux-mêmes partageaient leur argent en trois parts , dont l'une était destinée pour les pauvres , une autre pour acheter des livres , la dernière pour leurs menus plaisirs.

On peut récompenser les enfants par des jeux innocents, et mêlés de quelque indu.strie ; par des promenades, où la conversation ne soit pas sans fruit ; par de petits présents qui seront

246 TKAITÉ DES ETUDES.

des espèces de prix , comme des tableaux ou des estampes; par des livres reliés proprement; par la vue de choses rares et curieuses dans les arts et dans les métiers , comme est , par exemple, la manière de faire les tapisseries aux Gobelins, celle de fondre les glaces, l'imprimerie, et mille autres choses de ce genre. L'industrie des parents et des maîtres consiste à inventer de telles récompenses, à les varier, à les faire désirer et attendre, en gardant toujours un certain ordre, et commençant toujours par les plus simples , qu'il faut faire durer le plus longtemps qu'il est possible. Mais en général il faut tenir exactement ce qu'on a promis , et s'en faire un point d'honneur et un devoir indispensable avec les enfants.

ARTICLE YIII.

accoutumer les enfants à être vrais.

Un des vices qu'on doit avec le plus de soin tâcher de corriger dans les enfants, c'est le mensonge, dont on ne saurait leur donner trop d'éloignement et d'horreur. Il en faut toujours parler devant eux comme d'une chose basse , indigne , honteuse, qui déshonore entièrement un homme , qui le dégrade , qui le met au rang de ce qu'il y a de plus méprisable , et qu'on ne peut souffrir, même dans des esclaves. J'ai parlé ailleurs de la manière dont on devait punir les enfants sujets à ce défaut.

La dissimulation, les Onesses, les mauvaises excuses, en approchent fort, et y conduisent infailliblement. H faut qu'un enfant sache qu'on lui pardonnera plutôt vingt fautes qu'un simple déguisement de la vérité , pour en couvrir une seule par de mauvaises excuses. Quand il confesse sans détour ce qu'il a fait , ne manquez pas de le louer de son ingénuité et de lui pardonner sa faute, sans la lui reprocher, ni lui en parler jamais dans la suite. Si cet aveu devenait fréquent et tournait en habitude , seulement pour obtenir l'impunité, le maître y aurait moins d'égard , parce qu'il ne serait plus qu'un jeu, et ne partirait point d'un fonds de simplicité et de sincérité.

Il faut que tout ce que les enfants voient, et tout ce qu'ils entendent de la part des parents et des maîtres, serve à leur faire

aimer la vérité et à leur inspirer le mépris de toute duplicité. Ainsi on ne doit jamais se servir d'aucune feinte pour les apaiser ou pour leur persuader ce qu'on veut , m leur faire des promesses ou des menaces dont ils sentent bien que l'exécution ne s'ensuivra jamais. Par là on leur enseigne la Gnesse, à laquelle ils n'ont déjà que trop de penchant.

Pour la prévenir, il faut les mettre en état de n'en avoir jamais besoin, et les accoutumer à dire ingénument ce qui leur fait plaisir ou ce qui leur fait de la peine ; leur faire entendre que la finesse vient toujours d'un mauvais fonds : car on n'est fin qu'à cause qu'on se veut cacher, n'étant pas tel qu'on devrait être , ou parce qu'on désire des choses qui ne sont pas permises, ou , si elles le sont , parce qu'on prend , pour y arriver, des moyens qui ne sont pas honnêtes. Faites remarquer aux enfants le ridicule de certaines finesses qu'ils voient pratiquer aux autres, qui ont presque toujours un mauvais succès , et qui ne servent qu'à les rendre méprisables. Faites-leur honte à eux-mêmes quand vous les surprendrez dans quelque dissimulation. De temps en temps privez-les de ce qu'ils aiment, parce qu'ils ont voulu y arriver parla finesse, et déclarez qu'ils l'obtiendront quand ils le demanderont simplement et sans détour.

C'est sur ce point surtout qu'il faut les piquer d'honneur ; leur faire comprendre la différence qu'il y a entre un enfant vrai et sincère , sur la parole de qui l'on peut compter , à qui l'on se fie pleinement , et que l'on regarde comme incapable, non-seulement de mensonge et de fourberie, mais du plus léger déguisement; et un autre enfant à l'égard de qui on est toujours en soupçon, de qui l'on croit avoir toujours raison de se défier, et aux paroles duquel on n'ajoute pas foi lors même qu'il dit la vérité'. On a soin de leur mettre souvent devant les yeux ce que Cornélius Népos remarque au sujet d'Épaminondas (et Plutarque en dit autant d'Aristide ), qu'il aimait tellement la vérité, que jamais il ne mentait, même en riant : Jdeo veritatis diligens, ut nejoco quidem mentiretur'.

' « MendQci homini , ne verum qnidem vin. lib. 2, n. 146.) dicenti , credcre solemus. » (Cic. de Di- ' Cornel. Ncp. ia Epam.

248 TBATTE DES ÉTUDES.

AETICLE IX.

Accoutumer les jeunes gens à la politesse, à la propreté, à l'exactitude.

La politesse extérieure est une des qualités que les parents désirent le plus dans leurs enfants, et à laquelle ils sont pour l'ordinaire plus sensibles qu'à toutes les autres. Le cas qu'ils en font est fondé sur l'usage qu'ils ont du monde, où ils savent qu'on juge presque de tout par le dehors. En effet, le manque de politesse rabat beaucoup du mérite le plus solide, et fait que la vertu même paraît moins estimable et moins aimable. Un diamant brut ne saurait servir d'ornement ; il faut le polir pour le faire paraître avec avantage. On ne peut donc s'appliquer de trop bonne heure à rendre les enfants civils et polis.

Quand je parle ainsi , je n'entends pas qu'on doive beaucoup exercer les enfants sur tous les rafûnements de la civilité, ni qu'on doive les dresser par mesure et par méthode à toutes ces cérémonies compassées qui régnent dans le monde. Ce petit manège n'est bon qu'à leur jeter du faux dans l'esprit , et à les remplir d'une sotte vanité. D'ailleurs cette civilité méthodique qui ne consiste qu'en des formules de compliments fades , et cette affectation de tout faire par règle et par mesure , est souvent plus choquante qu'une rusticité toute naturelle. Il ne faut donc pas les tourmenter beaucoup , ni les chagriner pour des fautes qui leur échapperont sur cette matière. Un abord peu gracieux , une révérence mal faite , un chapeau ôté de mauvaise grâce , un compliment mal tourné , tout cela mérite qu'on leur donne quelques avis assaisonnés de douceur et de bonté, mais non qu'on les gronde vivement, ou qu'on leur en fasse honte devant les compagnies , et encore moins qu'on les en punisse avec sévérité. L'usage du monde aura bientôt corrigé ces défauts.

L'important est d'aller au principe et à la racine du mal, et de combattre dans les jeunes gens certaines dispositions directement opposées aux devoirs communs de la société et du commerce : une grossièreté féroce et rustique , qui empêche de faire réflexion à ce qui peut plaire ou déplaire à ceux avec qui l'on se

TEAITÉ DES ETUDES. 249

trouve; un amour de soi-même, qui n'est attentif qu'à ses commodités et à ses avantages ; une hauteur et une fierté qui nous persuadent que tout nous est dû, et que nous ne devons rien aux autres ; un esprit de contradiction , de critique, de raillerie, qui condamne tout , et ne cherche qu'à faire peine. Voilà les défauts auxquels il faut déclarer une guerre ouverte. Des jeunes gens qui auront été accoutumés à avoir de la complaisance pour leurs compagnons , à leur faire plaisir, à leur céder dans l'occasion , à ne dire jamais rien de choquant contre eux, et à ne se point blesser eux-mêmes facilement des discours des autres ; des jeunes gens de ce caractère auront bientôt appris, quand ils entreront dans le monde , les règles de la politesse et de la civilité.

Il est à souhaiter aussi que les enfants s'accoutument à la propreté, à l'ordre , à l'exactitude; qu'ils prennent soin de leur extérieur, surtout les dimanches et les fêtes, et les jours qu'ils ont à sortir; que dans leur chambre et sur leur table tout soit rangé , et qu'ils prennent l'habitude de remettre chaque chose , chaque livre, à leur place, quand ils s'en sont servis; qu'ils se rendent à leurs différents devoirs au moment précis et marqué. Cette exactitude est d'une grande importance pour tous les temps et toutes les conditions de la vie.

Tout cela est à souhaiter, mais ne doit point , ce me semble, être exigé avec dureté, ni sous peine de châtiment; car il faut toujours bien distinguer les fautes qui viennent de la légèreté de l'âge, de celles qui partent d'un fonds d'indocilité et de mauvaise volonté. Je prie le lecteur de vouloir bien me pardonner si quelquefois je prends la liberté de citer en exemple ce que j'ai pratiqué moi-même pendant que j'étais chargé de la conduite de la jeunesse. Ce n'est point, ce me semble , par un motif de vanité que je le fais, mais pour mieux faire sentir l'utilité des avis que je donne. J'étais venu à bout, au collège, de rendre les écoliers fort honnêtes à l'égard des personnes de dehors qui entraient dans la cour pendant leur récréation, et exacts, presque jusqu'au scrupule, à se rendre à chaque exercice au premier son de la cloche; mais ce n'était point par menaces ni par châtiments. Je les louais en public et les remerciais de l'honnêteté qu'ils témoignaient aux étrangers , dont chacun me faisait

2'50' TBAITÉ DES ÉTUDES.

compliment, et de la promptitude avec laquelle ils quittaie leur jeu , parce qu'ils savaient que cela me faisait plaisir. J'ajo tais qu'il y en avait certains qui manquaient à ces petits d voirs, par inadvertance sans doute, ce qui n'était pas étoi, nant dans l'ardeur du jeu; je les priais cependant d'y faire a|| tention, et de suivre l'exemple du plus grand nombre deleuii camarades. Ces manières honnêtes me réussissaient beaucou mieux que n'auraient pu faire toutes les réprimandes et toutf les menaces.

ABTICLE X.

Rendre l'étude aimable.

C'est ici l'un des points les plus importants en matière d'é, ducation, et en même temps l'un des plus difficiles La preuv en est que, parmi un très-grand nombre de maîtres, qui d'ail leurs ont beaucoup de mérite , il s'en trouve très-peu qui soien assez heureux pour venir à bout de rendre l'étude aimable à leur disciples.

Le succès en ce point dépend beaucoup des premières impressions; et la grande attention des maîtres chargés d'enseignei les premiers éléments' doit être de faire en sorte qu'un enfani qui n'est point encore capable d'aimer l'étude ne la prenne point dès-lors en aversion , de peur que l'amertume qu'il y aurt d'abord sentie ne le suive dans un âge plus avancé. Pour cela, dit Quintiiien , il faut que l'étude soit pour lui comme un jeu ; qu'on lui fasse de petites interrogations; qu'on l'anime par la louange; qu'on lui donne lieu d'être content de lui-même, et de se savoir bon gré d'avoir appris quelque chose. Quelquefois et qu'il refusera d'apprendre, on l'enseignera à un autre pour le piquer de jalousie; on proposera de petites disputes, où on lui laissera croire qu'il a souvent le dessus ; on l'amorcera aussi par de petites récompenses , auxquelles cet âge est sensible.

Mais le grand secret ^ , dit encore Quintiiien , pour faire ai-

'• « M imprimis carere oportebit , ne ' « Discipalos id nnam moneo , ut

Btadia, qui amare nondutn potest, ode- praeceptores suos non minus quam ip'a

rit ; et amaritudiuem seniel praieeptam , studia ament... multum haec pietés

etiam ultra rudes annos reformidet. » confert studio, m ^Qui.nt. lib. 2, cap. 9.) lQi.'i:.T. Ub. I,cap. I.")

TBAITÉ DES ÉTUDES. 251

leil"

ir, mer l'étude aux enfants , c'est que le maître sache lui-même s'en

J faire aimer. A ce prix, ils l'écoutent volontiers, ils se rendent

)n dociles, ils tâchent de lui plaire, ils se font un plaisir de prendre

)t ses leçons, ils reçoivent ses avis et ses corrections de bonne grâce,

ils sont sensibles à ses louanges; ils s'efforcent de mériter son

amitié ens'acquittanlbien de leur devoir.

Il y a dans les enfants, comme dans tous les hommes, un fonds naturel de curiosité, c'est-à-dire un désir de connaître et d'apprendre, dont on peut profiter pour leur rendre l'étude aimable. Comme tout est nouveau pour eux, ils fout des questions, ils interrogent, ils demandent le nom et l'usage de tout ce qui se présente à leurs yeux. 11 faut leur répondre sans témoigner ni peine ni chagrin , louer leur curiosité, la satisfaire par des réponses nettes et précises, ne leur en jamais donner de trompeuses et d'illusoires , car bientôt ils s'en aperçoivent , et s'en rebutent.

En tout art et en toute science , les éléments et les principes ont toujours quelque chose de sec et de rebutant. C'est pour cela qu'il est bien important d'abréger et de faciliter ceux des langues qu'on apprend aux enfants , et d'en adoucir l'amertume par tout ce qu'on y peut répandre d'agrément.

Pueris dant crustala blandi Doctores, elemenla velint ut discere prima '.

Par la même raison , je crois la méthode de commencer par faire expliquer des auteurs préférable à celle de faire composer des thèmes, parce que celle-ci est plus pénible, plus ennuyeuse, et qu'elle attire aux enfants plus de réprimandes et de châtiments.

Quand ils sont élevés en particulier, un maître habile et attentif met tout en usage pour leur rendre l'étude agréable. 11 prend leur temps ; il étudie leur goût; il consulte leur humeur : il mêle le jeu au travail ; il paraît leur en laisser le choix : il ne fait point une règle de l'étude; il en excite quelquefois le désir par le refus même, et par la cessation ou plutôt par l'interrujj-

' llorat. I,snt. I , 25.

tion : en un mot, il se tourne en raille formes, et invente raille , j adresses pour arriver à son but.

Au collège , ce moyen n'est presque point praticable. Dans une chambre commune , daus une classe nombreuse , la discipline et le bon ordre demandent qu'on suive une règle uniforme, et que tous la suivent exactement; et c'est ce qui en rend la conduite très-difficile. Il faut bien de la tête, bien de l'adresse à un maître , pour tenir en main et conduire les rênes de tant d'esprits d'un caractère tout différent, les uns vifs et impétueux, les autres lents et flegmatiques; ceux-ci qu'il faut arrêter, ceuxlà auxquels il faut lâcher la bride; pour manier, dis-je, en même temps tous ces esprits, de sorte pourtant que, malgré cette différence de tempéraments, il les fasse tous marcher de concert, et les amène tous au même point. Il faut avouer qu'en fait d'éducation , c'est là ce qui demande le plus d'habileté et de prudence.

On ne parvient là que par beaucoup de douceur, de raison , de modération, de sang-froid, de patience. Il ne faut jamais perdre de vue ce graud principe , que l'étude dépend de la volonté, qui ne souffre point de contrainte : Studium discendi i'oluntate qux cogi nonpotest, constat^. On peut bien contraindre le corps, faire demeurer un écolier à sa table malgré lui, doubler son travail par punition, le forcer de remplir une certaine tâche qui lui est imposée, le priver pour cela du jeu et de la récréation. Est-ce étudier que de travailler ainsi comme un forçat.' Et que reste-t-il de cette sorte d'étude , sinon la haine et des livres, et de la seience, et des maîtres, souvent pour tout le reste de la vie? C'est donc la volonté qu'il faut gagner; et elle se gagne par la douceur, l'amitié, la persuasion, et surtout par l'attrait du plaisir.

Comme nous naissons paresseux,, ennemis du travail et encore plus de la contrainte, il n'est pas étonnant que, tout le plaisir se trouvant d'un côté et tout l'ennui de l'autre , tout l'ennui dans l'étude, tout le plaisir dans le divertissement, un enfant supporte l'une impatiemment , et coure ardemment après l'au-

* Quiat. 1. 1 , eap. 3 .

iHAiTE DES ÉTUDES. 253

re. L'habileté du maître consiste à jeter de l'agrément dans l'éude , et à y faire trouver de la douceur. Le jeu et la récréation peuvent beaucoup contribuer. C'est de quoi nous avons à parer dans l'article suivant.

ARTICLE XI

Accorder du repos et de la récréation aux enfants.

Bien des raisons obligent d'accorder du reposât delà récréation uix enfants. Premièrement le soin de leur santé, qui doit marcher avant celui de la science. Or rien n'y est plus contraire qu'une application trop longue et trop suivie, qui use insensiblement et affaiblit les organes , encore tendres dans cet âge , et ncapables de soutenir de grands efforts. Ce qui me donne occasion d'avertir et de prier les parents de ne pas trop pousser leurs enfants pour l'étude dans les premières années, et de se défier d'un plaisir flatteur qu'ils trouvent à les voir briller avant le temps; car, outre que ces fruits précoces parviennent rarement à maturité ', et que ces progrès avancés ressemblent à ces semences qu'on jette sur la surface de la terre, et qui lèveut incontinent, mais n'ont point de racines, rien n'est plus pernicieux à la santé des enfants que ces efforts prématurés, quoiqu'on n'en aperçoive pas d'abord le mauvais effet.

S'ils sont nuisibles au corps , ils ne sont pas moins dangereux pour l'esprit, qui s'épuise et s'émousse par une application continue , et qui , aussi bien que la terre , a besoin, pour conserver sa force et sa vigueur ^ , d'une alternative réglée de travail et de repos.

D'ailleurs ^, et nous avons déjà touché cette troisième raison , les jeunes gens , après s'être un peu délassés , se remettent plus [paiement et de meilleur cœur à l'étude; et ce petit relâche les anime d'un nouveau courage, au lieu que la contrainte les soulève et les rebute.

' Oiiint. 1. I , cap. 3 intermissa feeunditns : ita aninionim

'■ « lia quoque, quée sensa eareiit , ut iiupetus assiduus labor fraiigit... Nasci-

servure vim suaiii possint, alterna quicte lur ex assidiiitate lahorum , animoium

retenduntur. » (Ohintil. Ub. I , cap. 3.) liebetatio quicdam et laiiïjiior. » (Seh.

Il Ut fcrtilibus agris non est imperan- de 'J'runf/uilt. animi , cap. 15.) dum ; cito enim cxliauiiet illos nuuqiiam ^ Idem.

254 TBAITE DES ETUDES.

J'ajoute avec Quimilien, et les jeunes gens sans doute ne me désavoueront point , qu'une inclination modérée pour le jeu ne > doit point déplaire en eux , puisque souvent elle est une marque de vivacité. En effet, peut-on attendre beaucoup d'ardeur pour l'étude de la part d'un enfant qui , dans cet âge naturellement vif et gai, est toujours triste, morne, et indifférent, même pour le jeu ?

Mais en cela, comme en tout, il y a un sage milieu à garder', qui consiste à ne pas leur refuser le divertissement, de ! peur qu'ils ne prennent l'étude en aversion; et à ne pas aussi i leur en accorder trop , de peur qu'ils ne s'accoutument à l'oisiveté.

Le choix, sur ce point , demande quelque attention. Ce n'est pas qu'il faille se mettre beaucoup en peine pour leur procurer i des plaisirs ; ils en inventent assez eux-mêmes. Il suffit de les i laisser faire , et de les observer sans contrainte, pour les modérer quand ils s'échauffent trop.

Les divertissements qu'ils aiment le mieux, et qui leur conviennent aussi davantage , sont ceux où le corps est en mouvement. Ils sont contents, pourvu qu'ils changent souvent de place. Une balle, un volant, un sabot, sont fort de leur goût, aussi bien que la promenade et la course.

Il y a des jeux d'industrie, où l'instruction est mêlée au divertissement, qui peuvent quelquefois trouver leur place, lorsque le corps est moins disposé à se remuer, ou que le temps et ; la saison obligent de se renfermer.

Comme le jeu est destiné à délasser, je ne sais si l'on devrait , communément permettre aux enfants ceux qui appliquent près- ; que autant que l'étude. Jacques I" , roi de la Grande-Bretagne, dans l'instruction qu'il a laissée à son fils pour bien régner, entre autres avis qu'il lui donne sur le jeu, lui interdit celui dès échecs, par la raison que c'est plutôt une étude qu'un délassement.

Les jeux de hasard , tels que sont ceux des cartes et des dés, : devenus si fort à la mode dans le monde, méritent bien plus

• CI Modns tamen sit remissionibus , aut otii consuetudinem niraiae « ( Set»., ne aut odium studiorum faciant negatae, de Tranguilil animi , cap, i5. )

TBAITE DES ETUDES. 255

"être interdits aux jeunes gens. C'est une honte pour notre ècle, que des personnes raisonnables ne puissent passer ensemle quelques heures, si elles n'ont les cartes à la main. Les écoers seront heureux, s'ils remportent du collège et s'ils conserent longtemps l'ignorance et le mépris de toutes ces sortes de

ÏUX.

En fait d'éducation , c'est un principe qu'on ne saurait trop iculquer aux parents et aux maîtres, de tenir les enfants, géné- 3lement pour tout, dans le goût des choses simples. Il ne faut i de grands apprêts de viandes pour les nourrir, ni de grands iverlissements pour les réjouir. Le tempérament de l'âme se âte, aussi bien que le goût, par la recherche des plaisirs vifs t piquants. Et comme l'usage des ragoûts fait que les viandes ommunes et assaisonnées simplement deviennent fades et insiides , aussi les grands ébranlements de l'âme préparent l'ennui t le dégoût par rapport aux divertissements ordinaires de la îunesse.

On voit, dit M. de Fénelon, des parents, assez bien iutenonnés d'ailleurs, mener eux-mêmes leurs enfants aux spéciales publics. Ils prétendent, en mêlant ainsi le poison avec l'alilent salutaire, leur donner une bonne éducation; et ils la rearderaient comme triste et austère, si elle ne souffrait ce memge du bien et du mal. Il faut avoir bien peu de connaissance e l'esprit humain, pour ne pas voir que ces sortes de divertisements ne peuvent manquer de dégoûter les jeunes gens de la ie sérieuse et occupée à laquelle pourtant ou les destine , et de sur taire trouver fades et insupportables les plaisirs simples et inocents.

AKTICLE XII.

Former les jeunes gens au bien par ses discours et par ses exemples.

Ce que je viens de dire marque combien ce devoir est indisensable pour les maîtres, puisque souvent c'est contre les disaurs et les exemples des pères et des mères qu'il faut prémunir !S enfants, aussi bien que contre les faux préjugés et les mauais principes qui se débitent ordinairement dans les conversa-

256 TRAITÉ DES ETUDES. j

tions, et qui sont autorisés par une pratique presque générale lis doivent leur tenir lieu de ce gardien et de ce moniteur ' doni Sénèque parie si souvent , pour les préserver ou pour les délivrer des erreurs populaires, et pour leur inspirer des principeî conformes à la droite et saine raison. 11 faut donc qu'eux-mêmes, en soient bien pénétrés , qu'ils pensent et parlent toujours avet sagesse et vérité : car rien ne se dit impunément devant les enfants'; et c'est sur les discours qu'ils entendent, qu'ils règlent leurs désirs et leurs craintes. i

C'est pour cette raison que Quintilien, comme nous l'avons déjà remarqué, recommande aux maîtres de parler souvent à leurs disciples de l'honnêteté et de la justice; et Sénèque nous apprend les merveilleux effets que produisaient sur lui les vives exhortations du sien. L'endroit est parfaitement beau. « A peine,, « dit-il , peut-on s'imagmer l'impression que de tels discours « sont capables de faire ^. Car l'esprit encore tendre des jeunes « gens se laisse volontiers tourner du côté de la vertu. Comme « ils sont dociles, et que la corruption ne les a pas encore beau-, « coup infectés, la vérité les saisit aisément, pourvu qu'un avocat, « intelligent plaide sa cause devant eux et leur parle en sa faveur.. « Pour moi, quand j'entendais Attalus invectiver contre les vices, « contre les erreurs, contre les désordres delà vie, le genre hw- « main me faisait pitié, et je ne trouvais de grand et d'estima- « ble qu'un homme copai)le de penser de la sorte. Quand il << s'attachait à faire valoir les avantages de la pauvreté, et à « prouver que tout ce qui est au delà du nécessaire ne peut être « regardé que comme une charge inutile et un fardeau incom- « mode, il me donnait envie de sortir pauvre de son école. S'il « se mettait à décrier nos voluptés, à louer la chasteté du corps, « la frugalité de la table, la pureté de l'âme , je me sentais dis-!

' '( Non licet ire recta via : trahunt jmprecatio falsos nobis metus inserit , et

in praTiim parentes, trahunt servi... sil illorum amor maie docet bene opf ando. »

ergo aliquis cnstos, et aurera subinde (Id. ibid.)

pervellat , abigatque rumores , et recla- ^ „ Verisimile non est qaautum promet populis laudantibos Itaque moni- ficiattalis oratio... Facillime enirateuera

tionibus crebi-is , opiniones, qus nos cir- conciliautur ingénia ad honesti lectique

cumsonant, coinpescamus. m ( Sisec. amorem. Adhiic docilibus leviterque

Epist.i)i.) corruptis injicit mauum veritas, si ad-

* « Kulla ad aures puernnim vox im- vocatum idoneum nacta est. » ( Idt

pune perfertnr. Nocent,(|ui optant; no- Epist. 108.,) '

cent, qui exsecrantur. Kani et borum

posé à renoncer aux plaisirs les plus permis et les plus légitimes. »

Il est encore une autre voie plus courte et plus sûre pour Dnduire les jeunes gens à la vertu : c'est celle de l'exemple , car ! langage des actions est tout autrement fort et persuasif que îlui des paroles : Longum iter est per prœcepta, brève et effi- IX -per exempta '. C'est un grand bonheur pour des jeunes 3ns, de trouver des maîtres dont la vie soit pour eux une instrucon continuelle ; dont les actions ne démentent jamais les leons ; qui fassent ce qu'ils conseillent, et évitent ce qu'ils blâment ; ; qu'on admire encore plus lorsqu'on les voit que lorsqu'on s entend.

Paraît-il manquer quelque chose à ce que j'ai dit dans ce châtre sur les différents devoirs d'un maître.^ et les parents ne se ■oiraient-ils pas fort iieureux d'en trouver de tels pour leurs ifants ? Cependant je prie le lecteur d'observer que tout ce que n dit jusqu'ici , je l'ai puisé uniquement dans le paganisme : le ce sont Lycurgue , Platon , Cicéron , Sénèque , Quintilien , li m'ont prêté leurs pensées et fourni les règles que j'ai prescris; que ce que j'ai emprunté des autres auteurs ne sort point de sphère des premiers, et ne s'élève point au-dessus des maximes des idées païennes. Il manque donc encore quelque chose aux voirs du maître ; et c'est de quoi il me reste à parler dans le rnier article.

ARTICLE XIII

Piété; religion ; zèle pour le salut des enfants.

Saint Augustin dit que quelques charmes qu'eût pour lui un re de Cicéron *, qui avait pour titre Hortensias, dont la lecture ait préparé la voie à sa conversion en lui inspirant un vif désir la sagesse, il sentait pourtant qu'il y manquait quelque chose,

Sen Epist. G 6. Id. Epist. 52. debar, et ardeham : et lioc solum me in

n nie liber miitavit affectura meum , tanta flagrantia refran^'cbat , quod no-

vota mea ac desideria fecit alia.... men Cliristi non erat ibi... Quidquid sine

nortalitatem sapientiaa concupisce- hoc, nomine fiiisset , qiuimvis littcratum

Q a-slu cordis incredibili ; et surgere et expolitum et vcriiiirum, uon me to-

i.cœ|)eram, ut ad te redirera... For- tum rapiebut. » (Conf. lib. a, cap. 4.) r excitabar aermone illo, et acceu-

258 TBAITE DES ETUDES.

parce qu'il n'y trouvait point le nom de Jésus-Christ; et que tout ce qui ne portait point ce nom divin, quelque bien pensé, quelque bien écrit et quelque vrai qu'il pût être, n'enlevait point entièrement son cœur. Il me semble aussi que mes lecteurs ont dû n'être pas tout à fait contents , et trouver quelque chose à dire dans ce que j'ai rapporté du devoir des maîtres, en n'y ren contrant nulle part le nom de Jésus-Christ , et ne découvrant nulle trace de christianisme dans des préceptes qui regardent l'é ducation d'enfants chrétiens.

C'est de dessein formé que j'en ai usé de la sorte pour mieux faire sentir combien nous serions condamnables si nous nous con tentions de ce qu'on aurait lieu d'exiger de maîtres païens, et si même nous n'allions pas aussi loin qu'eux. En effet, le ehris' tianisme est l'âme et le complément de tous les devoirs dont j'a parlé jusquici. C'est le christianisme qui les anime, qui les élève. qui les ennoblit , qui les perfectionne , et qui leur donne un mérite dont Dieu seul est le principe et le motif, et dont Dieu seul peut être la digne récompense.

Qu'est-ce qu'un maître chrétien chargé de l'éducation de jeune; gens ? C'est un homme entre les mains de qui Jésus-Christ a remis un certain nombre d'enfants qu'il a rachetés de son sang et pour lesquels il a donné sa vie; en qui il habite comme dam sa maison et dans son temple; qu'il regarde comme ses mem bres , comme ses frères, comme ses cohéritiers ; dont il veut fain autant de rois et de prêtres, qui régneront et serviront Dieu ave* lui et par lui pendant toute l'éternité. Et pour quelle fin les leu a-t-il confiés ? Est-ce précisément pour en faire des poètes , de orateurs, des philosophes, des savants? Qui oserait le dire, oi même le penser? Il les leur a confies pour conserver eu eux 1 précieux et l'inestimable dépôt de l'innocence qu'il a imprimé dans leur âme par le baptême, pour en faire de véritables chrétiens Voilà donc ce qui est la Un et le but de l'éducation des enfants tout le reste ne tient lieu que de moyens. Or, quelle grandeur quelle noblesse une commissions! honorable n'ajoute-t-elle poin à toutes les fonctions des maîtres ! Mais quel soin , quelle atten tion, quelle vigilance, surtout quelle dépendance de Jésus-Christ ne demande-t-elle point !

C'est cette dernière qualité qui fait tout le mérite et en même ips toute la consolation des maîtres, lis ont besoin, pour conre les enfants, de capacité, de prudence , de patience, de douir , de fermeté , d'autorité. Quelle consolation pour un maître tre intimement persuadé que c'est Jésus-Christ qui donne ites ces qualités, et que c'est à une prière humble et persévérante il les accorde; et de lui pouvoir dire avec les prophètes : C'est us, Seigneur, qui êtes ma patience et ma force ; c'est vous i êtes ma lumière et mon conseil; c'est vous qui me souttez le petit peuple que vous avez confié a mes soins. iSe m'andonnez pas à moi-même un seul moment. Accordez-moi ur la conduite des autres , et pour mon propre salut., l'esprit sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force , Ves- It de science et de piété, et surtout L'esprit de la crainte Seigneur.

^uandun maître a reçu cet esprit, il n'y a plus rien à lui dire : esprit est un maître intérieur qui lui dicte et lui enseigne t, et qui dans chaque occasion lui montre et lui fait prajer ses devoirs. Une grande marque qu'on l'a reçu , c'est squ'on se sent un grand zèle pour le salut des enfants ; on est touché de leurs dangers ; qu'on est sensible à leurs fau- . qu'on fait souvent réflexion de quel prix est l'innocence ils ont reçue dans le baptême , combien il est difficile de la arer quand une fois on l'a perdue; quel compte nous en déridera Jésus-Christ, qui nous a comme placés en sentinelle ir la garder, si l'homme ennemi , pendant notre sommeil , r enlève un si précieux trésor. Un bon maître doit s'appliquer paroles que Dieu faisait continuellement retentir aux oreilles Moïse , le conducteur de son peuple : « Portez-les dans votre un , conmie une nourrice a accoutumé de porter son petit ennt '. M Porta eos in sinu tuo, slcut portare solet nutrix intidum. Il doit éprouver quelque chose de la tendresse et de juiétude de saint Paul à l'égard des Galates , pour qui il ait les douleurs del'enfantemeut, jusqu'à ce que Jésus-Christ ■orme en eux. Filioli mei, quos iterum parturio , donecjorur Christus in vobis ^.

0<ura. II , 12. — ^ 'i. Gai. 19.

Je ne puis in'empécher d'adresser ici aux maîtres quelque}] uns des avis qu'on trouve dans une Lettre à une supérieure su\ ses obligations ' , ni trop les exhorter à lire avec attention cetl lettre , qui leur convient parfaitement. i

1 . Le premier moyen de conserver le dépôt qui vous a et confié , et de le multiplier, est de travailler avec un zèle nouvea à votre propre sanctification. Vous êtes l'instrument dont Die; veut se servir pour les enfants ; il faut donc que vous lui soye étroitement uni : vous êtes le canal ; il faut donc que vous soyt rempli : vous devez attirer les bénédictions sur les autres ; il b faut donc pas les détourner de dessus votre tête.

2. Le second moyen est de ne point espérer de fruit si voi ne travaillez au nom de Jésus-Christ , c'est-à-dire comme il travaillé lui-même à la sanctification des hommes. Il a commem par l'exemple de toutes les vertus qu'il leur a commandées * Son humilité et sa douceur ont été étonnantes... Il a donné vie et son sang pour ses brebis. Voilà l'exemple des pasteur: voilà le vôtre. Ne détachez jamais vos yeux de dessus ce div modèle. Enfantez ainsi , nourrissez ainsi vos élèves , deveni vos enfants. Songez moins à les reprendre qu'à vous en fai aimer, et ne pensez à vous en faire aimer que pour mettre !'< mour de Jésus-Christ dans leurs cœurs , et à vous effacer apr. cela , s'il se peut , de leur esprit.

3. Le troisième moyen est de ne rien attendre de vos soin de votre prudence , de vos lumières , de votre travail , mais de seule grâce de Dieu. Il bénit rarement ceux qui ne sont pashur blés... Nous parlons en vain aux oreilles , s'il ne parle au cœu Nous arrosons et plantons en vain , s'il ne donne l'accroiss ment.

On croit faire merveille en multipliant les paroles ; on crc amoUir la dureté du cœur par de vifs reproches , par deshumili tiens, par des châtiments. Cela peut être utile quelquefois : mz il faut que la grâce le rende utile ; et, quand on attend tout > ces moyens , on met un obstacle secret à la grâce , qui est just

* Lettres de morale et de piété, t. I. « Potens in opère et^rmone. m (Lr ' « Cœpit facere et docere. u (Act. 24 , 19.) I. '•)

TBAITÉ DES ÉTUDES. 261

lent refusée à la présomption humaine et à une confiance orueilleuse.

4. Si vos discours et vos soins sont bénis de Dieu, ne vous a attribuez point le succès : n'écoutez point la voix secrète de otrecœur qui s'applaudit, n'écoutez pointcelle des hommes qui ous séduisent. Si votre travail paraît inutile , ne vous découagez point, ne désespérez ni de vous ni des autres*, ne vous elâchez point. Les moments que Dieu s'est réservés ne sont onnus que de lui. Il vous rendra , le matin , la récompense de 'oti'e travail pendant la nuit. Il a paru inutile , mais il ne l'était as pour vous. Le soin vous était recommandé , et non le succès.

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