‹ Traité des études (volume 5)Chapitre 52 sur 68 · DU DEVOIR DES PRÉCEPTEURS · texte numérisé non relu

DU DEVOIR DES PRÉCEPTEURS

ïl me reste peu de choses à ajouter sur ce sujet , après tout ce

,e j'en ai dit dans les différentes parties de ce traité.

Les précepteurs tiennent la place des pères et des mères ' :

doivent doue en prendre les sentiments , et en avoir la douur et la tendresse ; mais une douceur qui ne dégénère point

mollesse, et une tendresse qui soit réglée parla raison. Rien

ce que feraient les pères et les mères pour leurs enfants ne it leur paraître au-dessous d'eux ; j'entends par là certaines tentions , certains soins pour leur personne et pour leur santé, rtout quand ils sont encore' dans un âge tendre , ou malades, tte attention, ces soins plaisent inflniinent aux parents, et 'vent beaucoup à leur mettre l'esprit en repos. Par la même raison qu'ils tiennent la place des pères et des jres , ils ne doivent pas se regarder comme les maîtres absolus s enfants, ni prétendre les gouverner à leur gré et selon ir caprice, sans aucune dépendance des parents, sans les nsulter en rien , quelquefois même en défendant aux enfants, LIS de grosses peines , de leur rien déclarer de ce qui se passe

particulier. Des maîtres qui n'agissent que par raison et Ion les règles n'ont pas besoin d'imposer à leurs disciples ce ence et ce secret qui a quelque chose d'odieux et de tyrannie, et dont les parents ont un juste sujet de se plaindre. Eu mmuniquant leur autorité aux maîtres, ils n'ont pas prétendu n dépouiller eux-mêmes. Rien n'est plus juste ni plus isonuable que de les consulter sur ce qui regarde la manière

conduire leurs enfants, d'agir en tout de concert avec eux, : prendre leurs avis, d'entrer dans leurs vues; en un mot , îvoir de part et d'autre une conliance et une ouverture entière , il laisse la liberté de se dire mutuellement tout ce que Ton

« Sumat aiite omaia parentis erga dunlur, existimet » (Quint, lih. 2, cipulos auos animuin , acsuccedere se cap. 2.1 2(>i-nm locurn ,u (juilius silii liberi tra-

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croit pouvoir être utile aux enfants. Je suppose que les parents!, sont tels qu'ils doivent être , et qu'ils n'exigent rien qui soitiMiio contraire à une éducation chrétienne. S'il en était autrement ,l(;jr, les précepteurs, en souffrant avec patience et condescendance „i tout ce qui se peut tolérer, ont la voie des remontrances douceajum et modérées. Quand elles sont inutiles, il ne leur reste que lêljtij parti de se retirer, et de quitter un emploi où il ne leur est pas pef-L^ mis de suivre les lumières de leur conscience, ni de s'acquitter del .j leur devoir; mais de le quitter d'une manière honnête et polie Ji sans témoigner de mauvaise humeur, et sans rompre avec leaL parents.

Ce que j'ai dit de la bonne intelligence des précepteurs avei les parents doit s'entendre aussi par rapport au principal d'un collège quand les enfants y demeurent. C'est à lui premièrement qu'on les confie , c'est lui qui est chargé de la discipline du collège tant eu public qu'en particulier, c'est lui qui répond de tout ce qui s'y passe. Or, sans la subordination dont je parle , il n'est point en état de s'acquitter des devoirs essentiels à la . place et à la qualité de principal.

Parmi les vertus d'un bon maître , la vigilance et l'assiduité tiennent un des premiers rangs. Il ne peut les porter trop loin, pourvu que ce soit sans gêne, sans contrainte et sans affectation. Il est l'ange gardien des enfants; il n'y a point de moment o il ne soit chargé de leur conduite. Si son absence ou son inat tention (car l'une équivaut à l'autre) donne lieu à l'homme e.i nemi, qui tourne sans cesse autour d'eux , de leur enlever le pré cieux trésor de leur innocence, que répondra-t-il à Jésus-Chris qui lui demandera compte de leur ême , et qui lui reprocher. d"avoir été moins vigilant pour les garder que le démon pour perdre.^ Le malheur est que la plupart des maîtres souvent m sont avertis de leur obligation sur ce point que par une funesî expérience, qu'ils auraient dû prévenir par une sainte et rel gieuse sollicitude, qui fait le caractère propre de tout homm préposé a la conduite des autres : Qui prxest, in soUicltudine 'i

Le soin du inaitre doit s'étendre sur les domestiques qui ser

i l\oia 12,8

/ent les enfants; et ce n'est pas là une de ses moindres obligations , quoiqu'elle soit pour l'ordinaire ignorée ou négligée. i:ar, comme le remarque Quintilien ', il n'y a pas moins de danger à craindre de la part de domestiques vicieux que de celle des compagnons d'étude, qui pour l'ordinaire ont plus d'éducation it d'honneur : Nec tutior inter servos malos , quam ingenuos oarum modestos , conversatio est. La règle est donc de ne jamais laisser un enfant seul avec les domestiques, à moins qu'on [le soit bien sûr de leur probité et de leur piété ; car il s'en trouve le tels , qui ne peuvent être ménagés avec trop de soin par les parents et par les maîtres.

Comme les enfants, surtout dans un âge tendre, ont l'esprit k'olage et léger, il est bon que le maître, pendant les études même qu'ils font en particulier, ne les perde point de vue. Sa présence seule contribue beaucoup à les rendre plus attentifs , sn flxant et arrêtant leur imagination ; et elle leur épargne bien des distractions et des négligences , qui sont la source des fautes qu'ils font dans leurs compositions , et qui donnent lieu ensuite à des réprimandes et à des punitions que le maître aurait pu prévenir par une attention plutôt assidue qu'incommode et pressante. C'est ce que Quintilien insinue par ces mots, Jssiduus ùt potiua quam immodicus.

L'assiduité ne doit point paraître difficile dans le collège , où les maîtres sont absolument libres pendant tout le temps des classes, ce qui les rendrait entièrement inexcusables s'ils y manquaient; au lieu que la même assiduité est fort dure et fort gênante dans les maisons particulières, où le précepteur est chargé de ses écoliers pendant toute la journée. Il est de la sagesse des parents, et je puis dire qu'il est aussi de leur intérêt, de s'appliquer, autant qu'il leur sera possible, à adoucir ce joug, en laissant chaque semaine au maître une liberté entière pendant une après-midi , et prenant sur eux-mêmes le soin de veiller pendant ce temps-là sur leurs enfants: Il n'y a point de santé qui puisse soutenir une gêne si continuelle. Un précepteur a besoin de respirer, de voir ses amis , d'entretenir ses con-

' l.ib. I , c. à.

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naissances, de consulter sur ses études et sur les difficultés qui se rencontrent dans l'éducation; en un mot , de n'être pas toujours tête à tête avec son écolier. On ne saurait dire combien cette condescendance de la part des parents est propre à encourager les maîtres , et à rendre leur zèle plus vif et plus vigilant.

J'ai déjà averti qu'ils ne devaient jamais agir par passion , par humeur, par caprice. C'est là un des plus grands défauts y en matière d'éducation, parce qu'il n'échappe jamais aux yeux \

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clairvoyants des écoliers, qu'il rend presque inutiles toutes les bonnes qualités du maître, et qu'il ote à ses avis et à ses remontrances presque toute autorité. Ce qu'il y a de fâcheux, c est que ceux qui agissent le plus par humeur sont ceux qui s'en aperçoivent le moins , et que souvent même ils sauraient mauvais gré à quiconque entreprendrait de les en avertir , ce qui est pourtant le meilleur office que leur puisse rendre un ami.

J'ai honte de rapporter ici certains termes injurieux dont on , se sert quelquefois à l'égard des écohers, cruche , bête, âne, cheval de carrosse , etc. ; et je ne le ferais point , si je ne savais que ces termes se trouvent encore dans la bouche de quelques maîtres. Est-ce la raison , est-ce la politesse , est-ce le bon esprit, qui dictent un tel langage? Ne voit-on pas clairement jf qu'il ne peut être que l'effet, ou d'une basse éducation qu'on à reçue, ou d'une grossièreté d'esprit qui ne sent point ce que c'est que la bienséance, ou d'un caractère violent et emporté qui ne peut se contenir ?

Parmi ceux qui se chargent de l'éducation de la jeunesse, il v en a plusieurs que l'état serré de leurs affaires, ou même souvent une pauvreté entière , obligent d'entrer dans cette profession, et ils ne doivent point en rougir. Le célèbre Origène enseigna la grammaire pour avoir de quoi subsister, et il eut le bonheur de conserver pendant toute sa vie le souvenir et l'a mour de la pauvreté où son père l'avait laissé en mourant. C'est un beau modèle pour les maîtres. Le salaire (}a'ils retirent de leurs peines est certainement bien légitime et bien mérité. Je voudrais cependant que ce ne fût point la le seul motif, ni même le motif dominant qui les y engageât ; mais que la volonio

î Dieu et le désir de se sanctifier y eussent la principale et la •emière part. La dureté des parents oblige souvent les maîtres Imarchauder avec eux, et à disputer sur le prix. Il serait à iiuhaiter que d'un côté la générosité des pères et des mères , et î l'autre le désintéressement des maîtres, ôtassent lieu à ces irtes de conventions , qui ont , ce me semble , quelque chose ; bas et de sordide. Il est beau , pour les derniers , de compter 1 peu plus qu'on ne fait ordinairement sur la Providence ; et n'ai jamais vu qu'elle ait manqué à ceux qui s'y sont fiés einement.

Si les vues intéressées sont indignes d'un précepteur véritableent chrétien, celles de la vanité et de l'ambition ne le sont pas joins. J'ai toujours admiré ce que dit saint Augustin du motif li engagea Nébride à se charger de l'instruction de la jeunesse , otif bien opposé aux deux défauts dont je parle ici. Il était ami time de saint Augustin ' , et avait quitté son pays , ses biens sa mère , pour le suivre à Milan , sans autre raison que de occuper avec son ami à la recherche de la vérité et de la sagesse , l'ils cherchaient tous deux avec une égale ardeur. Il ne put ■fusera ses prières instantes d'entrer en qualité de sous-maîe chez Véréconde, qui enseignait les belles-lettres à IMilan. b ne fut point, dit saint Augustin, le désir du gain qui porta ébrideà prendre cet emploi, puisqu'il en aurait trouvé de bien us importants s'il l'avait voulu ; et encore moins des vues de mité ou d'ambition. 11 avait toujours évité de se faire connaître IX grands du monde, n'ambitionnant que l'obscurité d'une reaite paisible, oii il pût donner tout son temps à l'étude de la îigesse.

I Cetexemple m'en rappelle un autre ' qui n'est pas moins admiible , et qui regarde l'éducation d'un jeune homme de grande ualité. Le père, plein d'ambition , ne songeait qu'à élever son s dans les dignités du siècle ; et la mère, véritablement chréjînne , qu'à le rendre grand dans le ciel. Elle crut n'y pouvoir ussir que par une sainte éducation ; et , pour cela , elle proposa un sohtaire, qu'elle avait prié de venir à Antioche, de quitter

• Confes.?. I. C, cap. le, et I 8, cap 6. — ' s. Cbrysost. de Vita monac. lib J, p li.

lu.

sa montagne et sa retraite, pour se charger du soin de son fils. El!e l'en conjura d'une manière si vive et si touchante, en kii protestant qu'il répoudrait de l'âme de cet enfant, qu'il ne crut pas pouvoir s'en détendre. Le succès répondit à l'espérance de cette pieuse mère. I/enfant, conduit par son excellent précepteur, fit des progrès extraordinaires dans les sciences , et encore plus dans la pieté. Gai, civil, affahle, honnête à l'égard de tout le monde, il s'insinua, par cet extérieur agréable, dans l'esprit de ses compagnons; ce qui lui donna moyen d'en gagner plusieurs, et de les portera embrasser la vertu. C'est saint Chrysostome, témom oculaire de ce fait , qui en a écrit l'histoire , mais bien plus au long que je ne l'ai rapportée ici.

Ce que je conclus de ces deux exemples , et par où je finis ce chapitre, c'est que la piété est, de toutes les qualités d'un précepteur, la plus essentielle, la plus importante, celle qu'il faut préférer à toutes les autres, et qui y ajoute un prix infini. Elle inspire aux maîtres un zèle, une ardeur, un empressement pour le salut de leurs disciples , qui attirent ordinairement sur eux la bénédiction du ciel. J'ai rapporté ailleurs ' un bel exemple de ce zèle dans la personne de saint Augustin , qui doit servir d'instruction et de modèle à tous les maîtres chrétiens.

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