‹ Traite des etudes. --Chapitre 111 sur 127 · LA TOURTERELLE · texte numérisé non relu

LA TOURTERELLE

Si ce n*est lui , ce sera ma douleur.

Pages 213, 216 c^ 217.

Je finirai cet extrait par une réflexion également sensée et spirituelle du père Bouhours , qui se trouve dans un autre livre qui a pour titre , pensées ingénieuses. Ce qu'il y a , dit-il , de plus délicat dans les pensées et dans les expressions des auteurs qui ont écrit avec beaucoup de justesse ( et de délicatesse) , se perd qtiand on les veut mettre dans une autre langue : à peu près comme ces essences exquises , dont le parfum subtil s'évapore quand on les verse d'un vase dans un autre.

Des pensées brillantes.

Il y a une sorte de pensées peu connues chez les écrivains du bon siècle, et qui n'ont commencé à avoir du cours et du crédit que dans ie déclin de l'éloquence. Elles consistent dans une manière de s'exprimer courte , vive , brillante , qui plaît surtout par une certaine pointe d'esprit, qui frappe par une nouveauté hardie et par un tojtr ingénieux , mais peu commun et peu ordinaire. Sénèque contribua beaucoup à introduire à

t la Mrilt tu mibi turba locis. (Tuvb )

Rome ce mauvais goût : et du temps de Quintilien il y était si général et si dominant » , que les orateurs se faisaient une loi de terminer presque chaque période par quelque pensée éclatante , qui fît que l'auditoire applaudît et se récriât.

Les réflexions de Quintilien sur ce sujet sont tout à fait sensées. Il ne condamne pas ces sortes de pensées en elles-mêmes > , qui peuvent ennoblir le discours et lui donner en même temps de la force, de la grâce et de l'élévation : il en condamne seulement l'abus et la trop grande affectation. 11 veut qu'on les regarde comme les yeux du discours ^ : et les yeux ne doivent pas être répandus dans toutlecarps. Il consent qu'on ajoute à la manière d'écrire des anciens cette nouvelle grâce 4 , comme il a été permis d'ajouter à l'ancienne manière de vivre une certaine propreté et une élégance qu'on ne peut condamner, et dont même on doit tâcher de faire une sorte de vertu. Mais il faut éviter l'excès; car 5 , après tout, l'ancienne simplicité serait encore plus estimable que cette nouvelle licence.

En effet 6, lorsque ces pensées sont en trop grand nombre, elles s'entre-nuisent et s'étouffent mutuellement, comme il arrive à des arbres qui sont plantés trop près les uns des autres ; et elles causent la même obscurité et la même confusion dans le discours que la trop grande multitude de personnages dans un tableau.

D'ailleurs? , comme ces sortes de pensées, dont la beauté consiste à être courtes et vives , sont détachées les unes des autres , et qu'elles forment chacune un sens complet, il arrive de là que le

* « Nunc illud volant , nt omnis locns, rorem dicendi malim , quam istam novam omnis sensus, in fine sermonis feriat licentiam. »

aurem. Turpe autem ac prope nefas du- 6 < Densitas earum obstat invîcem ,

cunt, respirare uUo loco , qui acclama- ntin satis omnibus frnctibusque arborum

tionem non petierit. » ( QonfxiL. lib. 8, nihilad justam magnitudinem adolescere

cap. 5. ) potest, qnod loco, in quem crescaf,

* « Quod tantam in sententia bona caret. Nec pictura, in qua nihil circrimen est? non causse prodest? non ju- cumlitum est , eminet : ideoque artifices dicem moTCt? non dicaitem commen- etiam, quum plura in unam tabulam dat? » ( QniwT. lib. 8, cap. 5. ) opéra contulcrunt, spatiis distingunnt,

3 « Ego hœc lumina orationis velut ne umbrae in corpora cadant. » (Ibid.) ôculos quosdam eloquentiae esse credo : ' « Facit res eadem concisam qno-

sedneqneoculosessetotocorporeTelim.» que orationem. Subsistit enim omnis

( Ibid. ) sententia; ideoque post eam utique aliud

* « Patet média quœdam via : sicut iu est initium. Unde soluta fere,oratio , e^ cultu victuque accessit aliqnis citra re- e singulis non membris , sed frustis col prehensionem nitor, quem-, sicut possu- lata, structura caret ; quum illa rotunda mus , adjiciamus virtutibus. » ( Ibid. ) et undique circumcisa insistere invicem

* « Si necesse sit , veterem illum hor- nequeant. » ( Ibid. )

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discours est extrêmement coupé et concis, sans liaison, et comme décousu, composé plutôt de pièces et de morceaux que de membres et de parties qui fassent un tout. Or une telle composition paraît entièrement opposée au nombre et à l'harmonie du discours, qui demande plus de suite et plus d'étendue.

On peut dire aussi que ces pensées brillantes « ressemblent moins aune flamme lumineuse qu'à ces étincelles de feu qui échappent au travers de la fumée.

Enfin», comme on n'est attentif qu'à les entasser, on devient peu délicat dans le discernement et le choix , et il ne se peut faire que parmi ce grand nombre il ne s'en trouve beaucoup de froides , de puériles , de ridicules.

Pour peu qu'on ait lu Sénèque, on sent bien que ce que je viens de dire est son portrait, et le caractère propre de ses ouvrages : et Quintilien le marque clairement dans un autre endroit, où 3^ après avoir rendu justice au mérite et à l'érudition de ce grand homme, et avoir reconnu qu'on trouve dans ses écrits beaucoup de belles pensées et de maximes solides pour les mœurs, il ajoute que par rapport à l'éloquence ils sont d'un goût dépravé €t corrompu presque en tout, et d'autant plus dangereux , qu'ils sont pleins de défauts agréables , et qu'on ne peut s'empêcher d'aimer. C'est pourquoi il dit qu'il aurait été à souhaiter qu'un «i beau génie, capable de ce qu'il y a de plus grand dans l'éloquence , si riche et si fertile pour l'invention , eût eu un goût plus épuré et un discernement plus exact; qu'il eût été moins amoureux de toutes ses productions , qu'il eût su en faire le choix , et surtout qu'il n'eût point affaibli l'importance des matières qu'il traite par un amas de petites pensées 4, qui peuvent flatter d'abord

* « Lamina illa non flammae , sed omnia sua amasset , si rernm pondéra

«cintillis inter fumam emicantibus, si- minutissimis sententiis non fregisset,

milia dixeris. » ( Ibid. ) consensu potius eruditorum , qnam pue

2 « Hoc quoque accidit, quod solas roram amore comprobaretui-.... Malta captanti sententias , maltas necesse est probanda in eo , multa etiam admiranda dicere levas , frigidas , ineptas. Non sont ; eligere modo corae sit : qnod utienim potest esse délectas, nbi numéro nam ipse fecissetl Digna enim fuit illa laboratur. » ( Ibid. ) natara , quae meliora vellet , quœ quod

3 K Multae in eo clarœque senteutiae, volait effecit. » ( Quimiil. lib. 10, multa etiam morum gratia legenda : sed cap. I. )

in eloquendo corrupta pleraque, atque * a Plerique minimis etiam inventiun-

eo perniciossima , qiiod abundant dul- culis gaudent , quœ excussae risum ha-

cibus vitiis. Velles eum sho ingenio bent, inventae facie ingenii blandiuntur. »

dixisse, alieno judicio. Nam... si non (Id. lib, 8, c. 6.;

par une apparence et une lueur d'esprit, mais que l'on trouve froides et puériles quand on les examine avec quelque attention.

Je rapporterai quelques endroits de cet auteur, afin que les jeunes gens puissent comparer son style avec celui de Cicéron et de Tite-Live , et voir si le jugement qu'en porte Quintilien est fondé sur de bonnes raisons, ou s'il n'est quf v'efîet de sa prévention contre Sénèque.

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