‹ Traite des etudes. --Chapitre 113 sur 127 · Reflexion de Sénèque sur une parole d'Auguste · texte numérisé non relu

Reflexion de Sénèque sur une parole d'Auguste

Sénèque rapporte^ une parole d'Auguste qui , se repentant extrêmement d'avoir lui-même divulgué les désordres de sa fille , disait quecette imprudence ne lui serait pas échappée, si Agrippa ou Mécène eussent vécu. Horum nihîl mihi accidisset, siaut Agrippa aut Mecenas vixisset. Sénèque , pour relever cette parole, ajoute une réflexion très-sensée : Adeo tôt habenti millia hominum^, duos reparare difficile est! Cxsœ sunt legîonés, et protinus scrîptœ :fracta classîs, et intra paucos dies natavit nova : sxvitum est in opéra pvblica ignibus^ surrexerunt meliora consumptis. Tota vita , Agrippae et Mœcenatis vacavit locus. Rien n'est plus beau ni plus solide que cette pen-

• « 11 fallait que Démosthène, que * « Tant il est difficile de trouver nous admirons tant, fût bien Tain, d'être parmi tant de millions d'hommes de aussi sensible qu'il avoue lui-même qu'il quoi en remplacer deux I Des légions ont rétait à ce petit mot flatteur d'une por- été taillées en pièces , on en a bientôt teuse d'eau , qui , le montrant au doigt , levé d'autres : une flotte a été brisée en disait à sa voisine : Vois-tu bien ? c'est peu de jours , on en bâtit une nouvelle : là ce Démosthène. Quelle petitesse I Et le feu a consumé des édifices publics y cependant quel grand orateur que Dé- on en voit d'autres plus somptueux que mosthène I Mais c'est qu'il avait appris à les premiers sortir presque aussitôt de parler aux autres, et qu'il se parlait terre. Mais, tant que vécut Auguste, ^» rarement à lui même. M place d'Agrippa et de Mécène demeui*

2 Ttisc. lib. 5 , n. 103. toujours vacante.

* De Beno* l. 6, cap. 3î.

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sée. Toutes les pertes se réparent, excepté celle d'un amî; mais il fallait en demeurer là.

Quidpufem^ ? ajoute Sénèque. Defuisse simîles qui assume' rentur, an ipsîus vitîum fuisse, qui maluit queri qùam qusereref Non est quod existîmemus Agrippam et Mœcenatem solitos un vera dîcere : qui, si vixissent, inter dissimulantes fuissent. Regalisîngeniimos est, in prœsentium contumeliam amissa laudare, ethîs virtutem dare vera dicendi , a quibus jam audiendi periculum non est.

Outre que rien n'est plus petit que ce jeu de mots , rtialuit queri quam quxrere , la seconde réflexion ruine absolument la première. Celle-ci suppose qu'il est fort difficile de remplacer de bons amis , et l'autre dit tout le contraire. D'ailleurs pourquoi Sénèque fait-il cette injure à Auguste , ou plutôt à ses deux amis , d'avancer qu'ils n'avaient pas coutume de dire la vérité à ce prince, et qu'ils n'auraient pas osé le faire dans l'occasion dont il s'agit ? Mécène était de tout temps en possession de lui parler librement; et l'on sait que dans un jugement où Auguste paraissait pencher vers la cruauté , ce favori , ne pouvant approcher de lui à cause de la presse, lui jeta un billet où il avait écrit : Levez-vous * , et ne faites point le bourreau. Pour Agrippa , lorsque Auguste , maître de l'empire , délibéra sur le parti qu'il devait prendre, il osa bien lui conseiller de rétablir la république dans son ancienne liberté.

On voit par là que Sénèque manquait d'une qualité essentielle à l'orateur , qui est de savoir se tenir dans les bornes du vrai et du beau , et de retrancher impitoyablement tout ce qui est au delà du parfait , selon cette belle règle d'Horace : Recideret omne quod ultra Perfectum traheretur 3. Il était trop amateur'^

' « Que penseraî-je de cette parole ractère des princes est d'aimer à dire

d'Auguste? Dois-je croire qu'en effet du bien des morts pour faire honte et

il ne restait plus dans tout l'empire de peine aux vivants, et de louer dans les

tels hommes qu'il pût choisir pour amis ; premiers une liberté courageuse de dire

ou si c'était la faute du prince , qui ai- la vérité , dont ils n'ont plus rien à

mait mieux se plaindre que d'en cher- craindre. »

cher ? Il n'y a pas d'apparence qu'Agrippa ^ „ Surge tandem, carnifex. »

et Mécène eussent coutume de lui dire " Sat. 10,1. I.

la vérité; et s'ils avaient vécu, ils au ' ■» « Si aliqua contempsisset. . . si

raient , dans cette occasion , gardé !♦'. nob omnia sua amasset ; si rerum pon-

ûlence comme les autres. Mais le ca- dcj-a miautissimis seatentiis non fre*

de son propre génie ; il ne pouvait se résoudre à perdre ni à sacrifier aucune de ses productions ; et souvent par de petites et minces pensées il affaiblissait la force et avilissait la noblesse des choses dont il parlait.

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