‹ Traite des etudes. --Chapitre 114 sur 127 · Jutre pensée de Sénèqne sur la rareté des vrais amis · texte numérisé non relu

Jutre pensée de Sénèqne sur la rareté des vrais amis

On trouve dans le même endroit une autre pensée au sujet des amis , qui est fort belle. Sénèque parle de cette foule de personnes qui font leur cour aux grands seigneurs. Ad quemcumque istorum veneris^, dit-il , quorum salutatio urbem concutit, scito, etiamsi animadverteris ohsessos îngenti frequentia vicos, et commeantium in utramque partent catervis itinera compressa, tamenvenîre te in locum hominibus plénum , amicîsvacuum. In pectore amicus , non in atrio quseritur, Illo recipîendus est, illic retinendus , et in sensus recondendus ». On ne peut nier qu'il n'y ait une grande beauté et une grande vivacité dans cette pensée et dans ce tour, venîre te in locum hominibus plénum , amîcis vacuum. Après tout ce qui a été dit du fracas que cause dans la ville ce concours incroyable de citoyens qui s'empressent d'aller chez les grands , et qui remplissent leur maison , cette opposition est fort belle , in locum hominibus plénum, amicis vacuum : foule de courtisans, solitude d'amis. Mais que signifie ce qui suit.î* In pectore amicus , non in atrio quxritur. « Il faut chercher l'ami dans le cœur, et non <f dans l'antichambre. » Ty vois une antithèse , mais je n'y découvre rien de plus; et j'avoue que je n'ai pu en comprendre le sens.

Le P. Bouhours n'a pas manqué de nous apprendre quel jugement il fallait porter de cet auteur. « De tous les écrivains in- « génieux, dit-il , celui qui sait le moins réduire ses pensées à li

^isset , consensa potios eruditorum quam qui vont et qui retournent , cependant

puerorum amore comprobaretur. w (Qoik- vous venez dans un lien rempli d'homme»

TiL. lib. 10, cap. I. ) et vide d'amis. C'est dans le cœur qu'il

' a Si vous allez chez quelqu'un de faut chercher l'ami , et non dans l'anti-

'ces grands seigneurs chez qui tonte la chambre. C'est là où il font le recevoir

ville aborde pour leur faire la cour, sa- et le retenir, et l'y mettre comme en

chez que, bien que vous trouviez les dépôt et en sûreté. »

rues assiégées et les chemins bouchés > Senec. de Benef. 1. 6 , cap. 34. par une foule innombrable de personnes

« mesure que demande le bon sens, c'est Sénèque. 11 veut tou- « jours plaire ; et il a si peur qu'une pensée belle d'elle-même « ne frappe pas , qu'il la propose dans tous les jours où elle peut « être vue , et qu'il la pare de toutes les couleurs qui peuvent la « rendre agréable; de sorte qu'on peut dire de lui ce que son « père disait d'un orateur de leur temps : En répétant la même »i pensée ^ et la tournant de plusieurs façons , il la gâte : n'étant « pas content d'avoir bien dit une chose une fois , il fait en sorte « qu'il ne l'ait pas bien dite. » Il cite un mot du cardinal Palavicm , qui sent bien le style italien , mais qui a du sens. « Sénè- « que , dit ce cardinal , parfume ses pensées avec un ambre et « une civette qui, à la longue, donnent dans la tête : elles plai- « sent au commencement , et lassent fort dans la suite. »

Un autre auteur fort célèbre ^ porte le même jugement de Sénèque , et donne en peu de mots d'excellentes règles sur les peusées.

« Il y a, dit-il, deux sortes de beautés dans l'éloquence , aux- « quelles il faut tâcher de rendre les enfants sensibles. L'une « consiste dans les pensées belles et solides , mais extraordinai- « res et surprenantes. Lucain , Sénèque et Tacite sont remplis « de ces sortes de beautés. L'autre, au contraire, ne consiste « nullement dans les pensées rares , mais dans un certain air « naturel, dans une simplicité facile, élégante et délicate, qui « ne bande point l'esprit , qui ne lui présente que des images « communes , mais vives et agréables , et qui sait si bien le sui- « vre dans ses mouvements, qu'elle ne manque jamais de lui « proposer sur chaque sujet les objets dont il peut être touché , « et d'exprimer toutes les passions et les mouvements que les « choses qu'elle représente doivent y produire. Cette beauté est « celle de Térence et de Virgile. Et l'on voit par là qu'elle est en- « core plus difficile que l'autre , puisqu'il n'y a point d'auteurs « dont on ait moins approché que de ces deux-ià.

« Si l'on ne sait mêler cette beauté naturelle et simple avec « celle des grandes pensées , on est en danger d'écrire et de

' (c Habet hoc Montanus vitium , scn- Controvers. 5 , lib. 9. )^ tentias suas repetendo corrumpit : dum 2 m. NicoUe , dans TÉduc. d'un Prince,

non est contentus uuam rem semel bene 2* part. n. 39 et 40. 4rcere, efficit ne bene dixerit. » /Tliw.

« parler d autant plus mal, que l'on s'étudiera davantage à bien « écrire et à bien parier ; et plus on aura d'esprit, plus on tom- « bera dans un genre vicieux ; car c'est ce qui fait qu'on se jette «dans le style des pointes, qui est un très- mauvais caractère. Quand même les pensées seraient solides et belles en elles- « mêmes, néanmoins elles lassent et accablent l'esprit, si elles «sont en trop grand nombre, et si on les emploie en des sujets qui ne les demandent point. Sénèque , qui est admirable étant considéré par parties , lasse l'esprit quand on le lit tout de suite ; et je crois que si Quintilien a dit de lui avec raison « qu'il est rempli de défauts agréables , abundat dulcîhus vitiis, « on en pourrait dire avec autant de raison qu'il est rempli de « beautés désagréables par leur multitude, et par ce dessein qu'il « paraît avoir eu de ne rien dire simplement, et de tourner tout « en forme de pointe. Il n'y a point de défaut qu'il faille plus « faire sentir aux enfants , lorsqu'ils sont un peu avancés , que « celui-là, parce qu'il n'y en a point qui fasse plus perdre le « fruit des études en ce qui regarde le langage et l'éloquence. » Cela n'empêche pas ^ que la lecture de Sénèque ne puisse être fort utile aux jeunes gens , quand ils commenceront à avoir le goût et le jugement formés par celle de Cicéron. Sénèque est un esprit original , propre à donner de l'esprit aux autres et à leur faciliter l'invention. On peut tirer du traité de la Clémence , et de celui de la Brièveté de la vie beaucoup d'endroits qui accoutumeront les jeunes gens à trouver d'eux-mêmes des pensées. Cette lecture leur servira aussi à faire le discernement du bon et du mauvais ; mais le maître doit les conduire dans cette étude , et ne les pas abandonner à eux-mêmes , de peur qu'ils ne prennent pour vertus les vices mêmes de Sénèque , d'autant plus dange« reux pour eux qu'ils ont plus de conformité au caractère de leur âge, et que d'ailleurs , comme nous l'avons déjà remarqué , ils sont mêlés de charmes capables de séduire les plus clairvoyants.

§ III. Du choix des mots.

On a vu, dans tous les exemples aue j'ai cités jusqu'ici,

' « Verum sic quoque jam lobustis, utrinque judicium. » (Qutîitil., lib. 10, et severiore génère satis flrmatis , le- cap. I . ) rendus. Tel ideu quod exercere potest

combien le choix des mots sert à mettre les pensées et les preuves dans leur jour, et à en faire sentir la beauté et la force. Ce sont en effet les expressions qui donnent aux choses une nouvelle grâce, et qui leur prêtent ce vif coloris si propre à faire de riches peintures et des tableaux parlants ; de sorte que, par le changement et quelquefois par le dérangement seul des expressions, presque toute la beauté du discours disparaît et s'évanouit.

11 semble que le principal usage que l'homme devrait faire de sa raison serait de n'être attentif qu'aux choses mêmes qu'on lui dit , sans se mettre en peine de là manière dont elles lui sont présentées. Cependant nous éprouvons tous les jours le contraire; etc'est peut-être une des suites de la corruption et de ladégradation de notre nature , qui fait que, plongés dans les sens , nous ne sommes presque touchés que de ce qui les frappe et les remue , et que souvent nous ne jugeons des pensées , aussi bien que des hommes, que par le vêtement et la parure.

Ce n'est pas que je regarde comme un défaut en soi-même de préférer ce qui est orné et embelli à ce qui ne l'est pas. Nous portons en nous un attrait non-seulement pour le bon et le vrai, mais aussi pour le beau; et cet attrait , ce sentiment nous vient de l'Auteur même de la nature , qui n'y a presque rien offert a nos yeux qui ne soit gracieux et aimable. Le désordre consiste en ce que l'on est plus touché de l'ornement que de la vérité, ou même de ce qu'on est uniquement touché des embellissements , sans faire attention aux choses mêmes. Mais il est dans l'ordre, et c'est le premier dessein du Créateur, que la beauté et l'agrément extérieur servent à faire valoir et à faire aimer ce qui d'ailleurs est bon et vrai.

C'est donc une nécessité absolue à l'orateur de donner un soin particulier à l'élocution * , qui le met en état de produire ses pensées au dehors, sans quoi tous ses autres talents, quelque grands qu'ils fussent, deviendraient inutiles. Il faut que cette partie soit bien essentielle à l'éloquence , puisqu'elle lui a donné son nom. Aussi voyons-nous » que c'est elle qui décide principale-

^ « Eloqui , hoc est omnia qu» mente que intra vaginam suam haerenti. »

conceperis promere, atque ad audientes ( Quiktil. in Proœm. lib. 8. )

perferre : sine quo supervacua sunt ^ Hoc maxime docetur : hoc nnllas

priora, et similia gladio condito, at- nisi arte assequi potest : hoc maxims

ment du mérite des orateurs , qui fait la différence des styles, d'où dépend pour l'ordinaire le succès d'un discours , et qui est, à proprement parler, ce que nous enseigne Tart; car le reste dépend plus du génie et de la nature.

Il a été parlé ailleurs de la propriété et de la clarté des mots ; il s'agit maintenant de leur élégance et de leur force. C'est une chose merveilleuse comment des mots qui sont entre les mains de tout le monde , et qui par eux-mêmes n'ont aucune beauté particulière, maniés avec art et appliqués à certains usages, acquièrent tout d'un coup un éclat qui les rend tout autres. ^EdU ficare, quand ilsigmûe bâtir utie maison, est un mot fort simple. Quand le poëte l'emploie pour exprimer ces parures à différents étages dont les dames ornaient leurs têtes ,

Toi piemit ordinibus , tôt adhuc compagibus altum iEdificat caput ' !

c'est comme un diamant qui brille d'une vive lumière. M. Despréaux a bien su profiter de la pensée et de l'expression de Juvénal :

Et qu'une main savante , avec tant d'artifice, Bâtit de ses cheveux l'élégant édifice.

On peut dire que les mots ne valent que ce qu'on les fait valoir, et que c'est l'art de l'ouvrier qui y donne le prix. Comme ils sont destinés pour exprimer les pensées , c'est d'elles qu'ils doivent naître ; car les bonnes ' expressions sont ordinairement attachées aux choses mêmes, et les suivent comme l'ombre suit le corps. C'est une erreur de croire qu'il faille toujours les cher-

orator oratore praestantior ; hoc gênera ipsae res verba rapiunt. » ( Id. de Fin.

ipsa dicendi alia aliis potiora; ut ap- lib. 3,n. 19.)

pareat in hoc et vitium et virtutem esse « Verba erunt in officio... sic utsemper

dicendi. » (Qointii,. in Proœm, lib. 8. ) sensibus inhserere videantur, atque ut

» Juvenal. Satir. 7 , V. 500. umbra corpus sequi. » (QniHTit. in

2 « Res et sententiœ vi sua verba pa- Proœm. lib. 8. ) rient , quae semper satis ornata mihi « Plerumque optima rébus cohaerent ,

quidem videri soient , si ejusmodi sunt et cernuntur suo lumine. At nos quaeri-

ut ea res ipsa peperisse videatur. » (Cic mus illa , tanquam lateant semper, se-

de Orat. 1. 2 , n. 146. ) que subducant... Optima sunt miuimo

« Rerum copia verborum copiam gi- accersita, et simplicibus atque ab ipsa

.gnit. » ( Id. ibid. lib. 3, n. 125. ) veritate profectis sirailia. » ( Id. ibid. )

• Quura de rébus grandioribus dicas

TRAITÉ DES BTCDES. 467

cher hors de son sujet, comme si elles se dérobaient à nous, et qu'il fallût leur faire une espèce de violence pour les employer. Les plus naturelles sont les meilleures. Je suppose», comme je Tai déjà dit ailleurs , qu'on a étudié à fond la langue dans laquelle on écrit; que par une lecture exacte et sérieuse des bons auteurs on s'est fait un amas de riches expressions , mais surtout qu'on s'est rempli l'esprit de toutes les connaissances néces saires à l'orateur: pour lors la diction ne coûte presque rien Quand on compose, il en est des mots comme des domestiques dans une maison bien réglée ; ils n'attendent pas qu'on les appelle , ils se présentent d'eux-mêmes , et sont toujours prêts au besoin. Il ne s'agit que d'en faire le choix , et de savoir les employer chacun dans leur place.

Ce choix coûte d'abord plus de temps et de peine, parce qu'alors il faut examiner, peser, comparer ; mais dans la suite il devient si facile et si naturel, queles mots s'offrent d'eux-mêmes », et naissent sous la plume presque sans qu'on y pense. Un soin scrupuleux et exact est bon pour les commencements 3, mais il doit diminuer et disparaître à mesure qu'on avance. Cependant il y a des orateurs qui , toujours mécontents d'eux-mêmes et ingénieux à se tourmenter, rejettent toutes les expressions qui se présentent d'abord à eux, quelque bonnes qu'elles soient , pour en chercher de plus belles , de plus éclatantes , de plus extraordinaires, et qui perdent le temps à se donner ainsi à eux-mêmes la torture en disputant avec chaque mot, et presque avec chaque

* (( Qai rationem loqaendi primam co- cap. 3, et lib. 8, in /'roeem. ) gnoverit , tam lectione malta et idonea ^ « Verba omnia , qnse saut cajusqoe

copiosam sibi verboram sapellectilem generis , maxime illastria > sab acamcn

compararit... ei res com nominibus sais styli subeant et snccedant necesse est. »

occurrent. Sed opus est studio prœce- ( Cicde Orat. lib. I, n. 151. ) dente, et acqaisita facultate et qaasi ^ « ista qaœrendi, judicandi , com-

reposlta. m ( Ibid. } parandi anxietas, dum discimus adhi-

« Onerandam complendamqae pectas benda est , non qnam dicimus.... Qui-

maximaram rerum et plarimaram sua- busdam tamen nallus finis calumniandi

ritate, copia, Tarietatc. » (Cic. de Orat. , est , et cum singnlis pêne syllabis com-

lib. 3 , n. 121. ) morandi : qui, etiam qunm optima sint

« Celeritatem dabit consuetudo. Pau- reperta , quaerunt aliquid quod sit magis latimres facilius se ostendent, verba res- antiquum , remotum , inopinatum... inpondebunt , compositio sequetur :cancta creduli quidam, et de ingeuio suo pesdenique , ut in familia bene instituta , sime meriti , qui diligentiam putant fain officio erunt... sic ut non requisita cere sibi scribendidifflcuItatem.M(Qollr• respondere, sed ut aemper sensibus in- Tit. in Proœm. , lib. 8.) hœrere Tideautur. » ( QninTii.. lib. 10,

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syllabe. Travail infructueux » , délicatesse mal entendue , qui n'aboutitqu'à éteindre le feu del'imaginationetàrendre l'orateur Oialheureux!L*art de bien parler ne serait pas fort estimable, s'il coûtait toujours tant de peine, et s'il fallait être condamné toute sa vie à l'ennuyeuse occupation de chercher, de penser, d'ajuster des mots. L'orateur , s'il est digne de ce nom , possédera tous les trésors de l'éloquence, et les maniera en maître qui dispose de son bien comme il lui plaît.

On trouvera, dans l'article où j'ai traité de l'élégance et de la délicatesse du latin , plusieurs exemples qui regardent le choix des mots. Je me contenterai d'en ajouter eni?ore ici un petit nombre.

Appius, pour exhorter les Romains à continuer le siège de Veïes pendant l'hiver , se sert d'une comparaison tirée de la chasse , et il dit que le plaisir qu'on y trouve fait oublier les plus rudes fatigues et entraîne les hommes, malgré la rigueur des saisons , dans les lieux les plus âpres et les plus escarpés. Obsecro vos, venandi studium ac voluptas homînes per nives ac pruinas in montes sylvasque rapit : belli necessitatibus eam patîentîam non adhibebimus , quam vcllusus ac voluptas elîcere solet *f Quelle force n'a point cette expression ra/?fï/ pour ta bien sentir, il ne faut que la comparer avec une autre expression que Sénèque emploie dans une pensée à peu près semblable. Il s'agit des marchands à qui l'ardeur insatiable du gain fait entreprendre de longs et dangereux voyages par terre et par mer. Jlium mercandîpraeceps cupiditas circa omnes terras, omnia maria, spelucri ducit "*. Ce mot ducit a trop de lenteur pour une passion aussi violente que l'avarice, prœceps cupiditas.

Salluste décrit l'acharnement des soldats contre les vaincus , et en apporte la raison : Igitui' hi milites, postquam victoriam adepti sunt, nihil reliqui victis fecere. Quippe secundx res

' * « Abomînanda bœc infelicitas erat, vertentem, et perpendendis coagmen-

gaœ et cursum dicendi refreaat, et ca- taudisqueeisintabescentem/Nitidus ille,

brem cogitationis extinguit mora et dif- et sublimis, et locnples , cireninflaenti-

âdentia. » ( Id. ibid. ) bus ondique eloquentiae copiis imperat »

« Neque enim vis somma dicendi est ( Quiittil. lib. 12, cap. 10. )

admiratione digna', si infelix usqae ad * LiT.lib. 5, n. 5.

oltimom soUicitudo persequitur, ac ora- ^ De Brevit. TÎtse, cap. 2. toMJn macérât et coquit, aegre verba

TBAITÊ DES ÉTUDES. 469

sapïentium ùnîmos fatigant : ne illi, corruptis moribus, vie* torix femperarent. Je ne m'arrête qu'à cette expression, /a/jgant. Est-il possible de marquer d'une manière plus courte et plus vive les rudes épreuves que les plus gens de bien ont à essuyer dans la prospérité ? Elle les attaque , elle les poursuit sans relâche, elle leur livre une guerre continuelle, elle ne leur donne ni trêve ni repos qu'elle ne leur ait enlevé leur vertu ; et si elle ne peut venir à bout de les vaincre par la force , elle semble espérer qu'au moins ils rendront les armes de fatigue et de lassitude. Secundx res sapïentium animos fatigant.

Cette expression m'en rappelle une autre de Tacite qui n'est pas moins énergique : Jn quum Tiberius , post tantam rerum experîentiam , vi dominationis convulsus et mutatus sit, C. Cœsarem, etc. '. M. d'Ablancourt traduit ainsi ce passage: « Si « Tibère , après une longue expérience , s'était laissé corrompre « à sa fortune , que deviendrait Caligula , etc. ? » Cette traduction énerve toute la force de la pensée , qui consiste dans ces deux mots , convulsus et vi dominationis. Convellere signifie arracher, déraciner, enlever avec force , faire sortir de sa place par violence. Il y a dans l'autorité souveraine un faste , un orgueil , une hauteur, qui attaquent les meilleurs princes avec tant de violence , qu'ils ne peuvent y résister ; en sorte qu'arrachés à eux-mêmes et à leurs bonnes inclinations, ils sont bientôt changés en d'autres hommes. Fi dominationis convulsus et mutatus.

Le même Tacite, dans ses Histoires, parle de la prospérité dans le même sens que Salluste , mais sous une autre idée. Fortunam adhuc tantum adversam tulisti. Secundx res acrioribus stimulis animos explorant : quia miserix tôleranturj felicitate corrumpimur. Fîdem , libertatem , amîcitiam, prascipua humani animî bona , tu quidem eadem constantia retinebis^ sed alii per obsequium îmminuent. Irrumpet adulatio , blanditix pessimum veri affecius venenum , sua cuique utilitas '. Cet endroit est tiré du discours que Galba fîf à Pison en l'adoptant et l'associant à l'empire. Voici comme M . d'Ablancourt le traduit : « La fortune jusqu'ici t'a été contraire,

i Ann. lib. 6. cap. 48. > Histor. 1 I, cap. I(,

«. DES ÊTUD. T. 1, '^'

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« maintenant elle se change. Prends garde de pouvoir aussi bien « supporter ses faveurs que ses injures ; car la prospérité a des « aiguillons bien plus puissants que l'adversité, parce que nous « cédons aux uns , et que nous résistons aux autres. Quand tu « conserverais ta vertu , ceux qui approcheront de toi perdront « la leur. La flatterie prendra la place de la vérité , l'intérêt celle « de l'affection , dont il est le poison et le venin. » Il y aurait bien des choses à dire sur cette traduction; mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici. Je remarque seulement qu'elle n'a point conservé la beauté de cette expression , Irrumpet adulatîo. Elle signifie que , qu^que mesure, quelque précaution que prenne Pison pour fermer tout accès à la flatterie , elle saura bien , malgré toutes les barrières qu'on lui opposera , s'ouvrir une entrée , et comme forcer les passages pour arriver jusqu'à lui. Le français ne présente point celte idée : LaJlatterie prendra la place de la vérité.

Pline le naturaliste attribue la ruine et la décadence des mœurs aux dépenses énormes que fit Scaurus pendant qu'il était édile. Il exprime merveilleusement cette pensée par un seul mot, qui est tout à fait énergique. Cujus nescio an œdilitas maxime prostraverit mores» « Son édilité acheva d'abattre et de renver- « séries mœurs'. »

Il ne faut qu'ouvrir nos bons auteurs français pour y trouver une foule de belles expressions, tantôt vives et énergiques, tantôt brillantes et pleines d'agréments. '

« Cet homme (Machabée) que Dieu avait mis autour d'Israël « comme un mur d'airain où se brisèrent tant de fois toutes les « forces de l'Asie , après avoir défait de nombreuses armées....

venait tous les ans, comme le moindre des Israélites , réparer « avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire. »

« On l'a vu ( M. de Turenne ) , dans la fameuse bataille des « Dunes , arracher les armes des mains des soldats étrangers , « qu'une férocité naturelle acharnait sur les vaincus. »

« Il attacha par des nœuds de respect et d'amité ceux qu'on « ne retient ordinairement que par la crainte des supplices... « Par quelle invisible chaîne entraînait-il ainsi les volonl% ? »

' Lib. 36,c. 15.

* Combien de fois essaya-t-il d'une main impuissante d*arra- « cher le bandeau fatal qui fermait ses yeux à la vérité » ! »

On a pu remarquer, dans plusieurs des exemples que je viens de citer , que les épithètes contribuent beaucoup à l'élégance et à la force du discours. Elles produisent surtout cet effet , selon la remarque de Quintilien, lorsqu'elles sont figurées et métaphoriques. Discamus spes effrenatas et anîmum in futur a eminentem velui in vinculis habere ».... Fide quantum rerum per unam gulam transiturarum permisceat luxuria , terrarum marisquevastatrix^.l^Q même Sénèque,dansun admirable éloge qu'il fait delà femme d'un gouverneur de province , parle ainsi : Loquax et ingeniosa in contumelias prœfectorum provincia, in qua etiam qui vitaverunt culpam , non effugerunt infamiam, eam velut unicum sanctitatls exemplum suspexit 4. Cicéron dit quelque chose de pareil de son frère. Quse quum honesta sint in his privatis nostris quotidianisquerationibus, in tanto imper iOj tam depravatis mordus, tam corruptrice provîncia , divina videantur necesse est ^.

Sans les épithètes ^ , le discours languit et paraît presque sans âme et sans vie. Il ne faut pourtant pas trop les multiplier. Car, pour me servir de la comparaison de Quintilien , il en est des épithètes dans le discours comme des valets dans l'armée, qui la surchargeraient extrêmement , et ne serviraient qu'à l'embarrasser si chaque soldat avait le sien ; parce qu'alors on doublerait le nombre sans doubler les forces.

§ \y.De l'arrangement dés mots ,

On ne peut disconvenir que l'arrangement des mots ne contribue beaucoup à la beauté , et quelquefois même à la force du discours. Il y a dansThomme un goût naturel 7 qui le rend sen-

^ M. Fléchier. similem agmini totidem lixas habenti ,

^ Seuec. de tranq. aoimi. quot milites quoque : in quo et nunierus

' Idem, Epist. 95. estduplex.nec duplumvirium. » Quiï-t,

* De Consol. ad Helv. c. 17. lib. 8, cap. 6. )

* Epist. I , ad Quint, frat. lib. I. ' « Natara dncimur ad modos. » (Idem. 6 « Talis est ratio hnjusce irirtutis , lib. 9 , cap. 4. )

nt sine appositis nnda ait , et incompta « Aures , vel animas anrium nuntio oratio. Ne oneretur tamen multis. Nam naturalem qaamdam in se continet toflt longa et impedita, ut... eaï» judices cum omnium mensionem... Animadver-

sible au nombre et à la cadence ; et pour introduire dans les langues cette espèce d'harmonie et de concert , il n'a fallu que consulter la nature, qu'étudier le génie de ces langues , que sonder et interroger pour ainsi dire les oreilles » , que Cicéron appelle avec raison un juge fier et dédaigneux. En effet, quelque belle que soit une pensée en elle-même , si les mots qui l'expriment sont mal arrangés ,1a délicatesse de l'oreille en est choquée. Une composition dure et rude la blesse ^, au lieu qu'elle est agréablement flattée de celle qui est douce et coulante. Si le nombre est mal soutenu, et que la chute en soit trop prompte , elle sent qu'il y manque quelque chose , et n'est point satisfaite. Si au contraire il a quelque chose de traînant et de superflu , elle le rejette et ne le peut souffrir. En un mot , il n'y a qu'un discours plein et nombreux qui puisse la contenter.

Une preuve que ce goût est naturel ^ , c'est qu'il est commun au savant et à l'ignorant; avec cette différence néanmoins que le premier en connaît les raisons 4 , et que l'autre n'en juge que par le sentiment. Aussi Cicéron ne comprend-il pas qu'on puisse 'être homme s , et ne pas sentir le nombre et l'harmonie du discours : et il n'en juge pas tant par ce qu'il éprouvait lui-même que par ce qui arrivait souvent à tout un peuple , qui , charmé par des chutes nombreuses de périodes , témoignait son contentement et son goût par des acclamations publiques et générales.

Il est donc très-important que les jeunes gens soient formés de bonne heure à discerner.dans les auteurs cet arrangement. Il faut

«um est, eadem natura admonente , esi«î gosis offendantar, et lenibus mulcentur,

^uosdam certos carsns conclasionesqae et contortis excitantar, et stabilia pro-

verboram. » (Cic. Orat. n. 177 , 178. ) bant, clauda deprehendunt , rednndantia

' « Graves sententiae incondltis verbis et nimia fastidiunt. » (Quimtil. lib. 9,

elatae offendunt aures , qaaram est judi- cap. 4. )

dam superbissimum. » ( Ibid. n. 150. ) ^ » Unnin est et simples auriam judi-

« Aurium sensas fastidiosissimus. » cinm , et promiscue ac commnniter stnl-

( Id. ad Herenn. lib. 4 , n. 32. ) tis ac sapientibus a natura datum. »

2 « Itaqae et longiora et breviora ju- ( Cic. pro Font. n. 12. )

dicat, et perfecta ac moderata semper ^ « Docti rationem componendi Intel -

exspectat. Mutila sentit quœdam, et ligunt, indocti Toluptatem. » (Quiwtii..

quasi decurtata, quibus tanqnam debito lib. 9, cap. 4. )

fraudetur : productiora alia , et quasi ^ « (juod qui non sentiunt , quas aures

immoderatius excurrentia; qase magis Labeant , aut qoid in his bominis simile

etiam aspernantur aures. » (Id. Ora^ n. sit. nescio. Meœ quidem, etc Quid

177, 178.) dico meas? Conciones sœpe exclamare

<( Optime de illa ( compositione') ju- vidi , quum apte verba ceciditseat. »

dicant aures, quae et plena sentiunt : (Cic. Orof..n. 168. ) et parum expleta desiderant^ et fra-

TBAITÉ DES ÉTUDES. 473

leur faire admirer comment les mots sont dans la main de l'orateur comme une cire molle et flexible * , qu'il manie et qu'il tourne comme il veut , et à laquelle il fait prendre toutes les formes qu'il lui plaît : comment, par la différente structure qu'il leur donne , le discours tantôt marche avec une gravité majeC' lueuse , ou coule avec une prompte et légère rapidité ; tantôt charme et enlève l'auditeur par une douce harmonie, ou le pénètre d'horreur et de saisissement par une cadence dure et âpre , selon la différence des sujets qu'il traite. On leur fera observer que cet arrangement a une vertu merveilleuse , non-seulement pour plaire, mais encore pour faire impression sur les esprits. Car *, comme le remarque Quintilien, il n'est guère possible qu'une chose aille au cœur , quand elle commence par choquer l'oreille , qui en est comme le vestibule et l'entrée. Au contraire , l'homme écoute volontiers ce qui lui plaît ^ , et il est conduit par le plaisir à croire ce qu'on lui dit.

Comme la qualité et la mesure des mots ne dépendent point de l'orateur, et qu'il les trouve pour ainsi dire tout taillés 4 , son habileté consiste à les mettre dans un tel ordre , et à les arranger ensemble de telle sorte, que leur concours et leur union, sans laisser aucun vide ni causer aucune rudesse, rendent le discours doux , coulant, agréable. Et il n'est point de mots, quelque durs qu'ils paraissent par eux-mêmes, qui, placés à propos par une main habile, ne puissentcontribuer à l'harmonie du discours : comme 5, dans un bâtiment , les pierres les plus brutes et

] * « Nihil est tam tenerum , neque tam mutatnr et vertitur. » ( Ibid. )

flexibile , neqne qaod tam facile sequatur > « Nihil intrare potest in affeetain ,

quocumque du cas, qaam oratio... Ea quod .in aure velut quodam Tcstlbulo

nos (verba) quum jacentia sastulimus statimi offendit. » (Ibid. )

e medio, sicat mollissimam ceram ad nos- ^ „ Voluptate ad fidem dncitur. »

trura arbitrium formamus et fingimus. ( Ibid. )

Itaqae tum graves sumus , tum subtiles , * « CoUocationis est componere et

tum médium quiddam tenemus : sic ins- struere verba sic , ut neve asper eorum

titutam nostram sententiam sequitur concursus, neve hiulcus sit, sed quo-

orationis genus. » (De Orat. lib. 3, n. dam modo coagmentatas et levis... Hsec

176, 177. ) est collocatio, quae junctam orationem

« Rébus accommodanda composition efficit , quae cohserentem , qnse levem,

ut asperis asperos etiam numéros adhi- quœ œquabiliter fluentem. > ( Ciî. de

beri oporteat, et cum dicente seque au- Orat. lib. 3, n. 171 , 172. )

dientem exhorrescere. » (Quiht. lib. 9, * « Sicut in structura saxoram rudium

cap. 4. ) etiam ipsa euormitas invenit oui appU-

« Idque adomnem rationem, et au- cari, et in quo possitinsistere. » (Quin»-

rium voluptatem , et animorum motum lib. 9 , cap. 4. )

474 TBAITE DES ETUDES.

les plus irrégulières y trouvent leur place. Isocrate, à proprement parler , fut le premier chez les Grecs qui les rendit attentife à cette grâce du nombre et de la cadence; et nous verrons bientôt que Cicéron rendit le même service à la langue de son pays.

Les règles que Cicéron et Qui^tilien ont données sur cette matière , en marquant la nature des différents pieds qu'on doi employer dans le discours, peuvent servir aux jeunes gens, pourvu qu'on en fasse un choix judicieux. Les observations de Sylvius, intitulées Progymnasmata, qui sont à la fin de l'apparat de Cicéron, peuvent aussi leur être d'un grand usage. Mais le meilleur maître qu'ils puissent consulter et étudier sur cette matière est Cicéron lui-même. Ce fut lui qui le premier s'aperçut que la langue latine manquait d'une beauté que les anciens Romains avaient absolument ignorée ou négligée , et qui pouvait cependant en relever beaucoup le prix et l'excellence. Comme il était extrêmement jaloux de l'honneur de sa patrie , il entreprit , en donnant au discours latin du son , de la cadence et de l'harmonie, d'égaler, s'il se pouvait , la langue de son pays à celle des Grecs , qui a de ce côté un merveilleux avantage. 11 est étonnant de voir comment en peu d'années il amena sur ce point la langue latine à une souveraine perfection , qui n'est ordinairement le fruit que d'une longue expérience, et qui s'avance peu à peu par des accroissements fort lents. C'est donc lui que les Jeunes gens doivent se proposer pour modèle , en ceci comme dans tout le reste. Ils trouveront dans les historiens de belles pensées et de riches expressions : mais ils ne doivent pas y chercher un arrangementde mots nombreux et périodique. Le style de l'histoire s qui doit être aisé, naturel, coulant, ne s'accommode point de ces cadences graves et mesurées que demande la majesté d'un discours oratoire.

Le moyen le plus facile et le plus sûr de faire sentir aux jeunes gens la beauté de l'arrangement des mots, est de pratiquer ce que Cicéron lui-même a fait dans les livres de l'Orateur en traitant cette matière : c'est-à-dire de choisir, dans les livres qu'on leur explique , quelques endroits des plus nombreux et des plus pério-

* « Historiae, quœ carrere débet ac clausulae. » ( Quintil. lib. 9, cap. 4.) fcrri, minas convenlunt intersistentes

digues, et d'en déranger l'ordre et la structure'. Les mêmes pensées et les mêmes expressions demeureront, mais non pas la même grâce , ni la même force : et plus ces endroits brilleront par le sens et par la diction , plus ils deviendront choquants par ce dérangement, parce que la magnificence même des mots le rendra encore plus remarquable. Les oreilles des jeunes gens , formées de cette sorte par une lecture assidue de Cicéron , et accoutumées à la cadence douce et harmonieuse de ses périodes, deviendront fines, délicates, difficiles à contenter; et, comme il le dit lui-même » , elles discerneront parfaitement une période pleine et nombreuse, et elles sentiront aussi si quelque chose y manque ou est de trop.

Quoique le nombre doive être répandu dans tout le corps et le tissu de la période ^ , et que ce soit de cette union et de ce concert de toutes les parties que résulte l'harmonie dont nous parlons , cependant on convient que c'est à la fin surtout qu'il paraît et se fait sentir. Les oreilles , entraînées dans le reste par la continuité des paroles comme par un torrent , ne sont en état de bien juger des sons que lorsque le cours rapide du discours , s'arrêtant pour un moment , leur laisse une espèce d'entre-repos. Ausr est-ce en cet endroit que l'admiration de l'auditeur, suspenduv jusque-là par un plaisir enchanteur, éclate tout à coup par des cris et des applaudissements publics.

Le commencement demande aussi un soin particulier 4 , parce que l'oreille, y donnant une attention toute nouvelle, en remarque aisément les défauts.

C'est donc sur le commencement et sur la fin de la période que doit principalement rouler l'examen qu'on en fera faire aui

» < Quod calque visumeritvehementer. ut ita dixerim, tracta , nameris inserte

dulciter, speciose dictum , solvat et est ( compositio ). Magis tamen deside*

turbet : aberit omnis vis, jucuaditas, ratnr in clausulis, et apparet. Ânres

décor... Ulud notasse satis habeo , quo continnam vocem secutse , ductaeque ve-

polchriora et sensu et elocutione dissol- lut prono decurrentis orationis âumine ,

veris , hoc orationem magis deformem tum magis iudicant , quom ille impetus

fore : quia negligentia collocationis ipsa stetit , et intuendi tempos dédit. Haec

verborum lace deprehenditur. ( Ibid. ) est sedes orationis : hoc auditor exspec-

2 « Meae quidem ( aures ) et perfecto tat : hic laus omnis déclamât.'» ( Quiw-

completoque Terborum ambitu gaudent, til. lib. 9 , cap. 4.)

et curta sentiunt , nec amant redundan- * « Proximam clausulis diligentiam

tia. » ( Cic. Orat. n. 168. ) postulant initia : nam et ad haec intentuj

^ « In omni quidem corpore , totoque , auditor est. » ( Ibid. )

476 TBA.ITE DKS ÉTUDES.

jeunes gens : et il ne faut pas manquer de les rendre attentifs à la merveilleuse variété que Cicéron a répandue dans ses nombres pour éviter l'ennuyeuse uniformité des mêmes cadences , qui las sent et rebutent l'auditeur. J'en excepte pourtant cette chute de venue si triviale, esse videatur, dont on lui a justement reproché l'affectation, et par laquelle il termine un grand nombre de ses phrases. Elle se trouve plus de dix fois dans la seule harangue pro lege Manilîa.

Il y a un arrangement plus marqué et plus étudié, qui peut convenir aux discours d'appareil et de cérémonie , tels que sont ceux du genre démonstratif, où l'auditeur » , n'étant point sur ses gardes contre les surprises de l'art , ne craint point qu'on tende des pièges à sa religion. Car alors , bien loin d'être choqué de ces cadences mesurées et nombreuses, il sait gré à l'orateur de lui procurer par là un doux et innocent plaisir. Il n'en est pas ainsi quand il s'agit de matières graves et sérieuses , où l'on ne cherche qu'à instruire et qu'à toucher. La cadence pouï lors doii avoir aussi quelque chose de grave et de sérieux ; et il faut' que cette amorce du plaisir qu'on prépare aux auditeurs soit comme enveloppée et cachée sous la solidité des pensées et sous la beauté des expressions, dont ils soient tellement occupés , qu'ils paraissent ne pas faire d'attention au nombre et à l'arrangement.

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