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Pour adoucir des propositions dures

Cicéron , dans le plaidoyer pour Milon , forcé d'avouer que ses gens avaient tué Clodius, ne le dit pas ainsi, Interfecerunt , jugularunt Clodium : mais , en usant de périphrase , il cache l'horreur de ce meurtre sous une idée qui ne pouvait déplaire aux juges, et qui semblait même les intéresser. Feceruntid servi Milonis ( dicam enim non derivandi criminis causa, sedut factum est ) neque imper ante^ neque sciente^ neque prsesente domino y quod suos quisque servos in tali re facere voluisset ^.

Vibius Virius, lorsqu'il exhorte les sénateurs de Capoue à prendre du poison pour ne point tomber vifs entre les mains des Romains , au lieu de dire que ce poison leur procurera une prompte mort, décrit par une élégante périphrase les malheurs dont ce breuvage les délivrera, et leur cache par cette figure les horreurs de la mort. Satiatîs vinociboquepoculum idem, quod mihi datum fuerit, circumferetur. Ea potio corpus ab cruciatu, animum a contumeliiSj oculos, aures, a videndis au* diendisque omnibus acerbis indignisque qux manent victos , vindicabit 4.

Manlius savait combien le nom seul de roi était odieux aux Romains , et capable de les révolter : il voulait cependant les porter à lui donner cette qualité. Il le fait d'une manière adroite en se contentant de prendre le titre de protecteur, mais en leur insinuant que celui de roi , qu'il se donne bien de garde de nommer, le mettrait plus en état de leur rendre service. Ego nit

' Despréaox. Pro Milone , n. 29.

* Fléchier. Liv, lib. 26 , n. 13.

patronumprojîteor plebis, quodmihicura tnea et fides nomen biduit. Vos , si quo insîgni magis împerii honorîsve nomine vestrum appellabitis ducem, eo utemini pofentiore ad obtinenda ea quae vuUîs ».

On a remarqué avec raison cei-tai'ns tours dont les anciens > se sont servis pour adoucir des propositions dures et choquantes. Thémistocle , voyant approcher Xerxès avec une armée formidable, conseillait aux Athéniens d'abandonner leur ville; mais il le fit en termes plus doux , et les exhorta à mettre leur ville en dépôt entre les mains des dieux : Ut urbem apud deos deponerent ; quia durum erat dicere, ut belinquebent^. Un autre ^ était d'avis qu'on fît fondre des statues d'or dressées à la Victoire , pour subvenir aux nécessités de la guerre. Il employa un détour, et dit qu'il fallait faire usage des victoires : Et qui victorias aureas in usum beUi conflari volebat, ita declinavit, victoriis utendum esse.

La BÉPÉTiTiON est une figure assez commune , à laquelle on donne différents noms , parce qu'il y en a de différentes sortes. Elle est fort propre à exprimer le caractère des passions vives et impétueuses, telles que sont , par exemple, la colère et la douleur , qui s'occupent fortement d'une même chose , qui ne voient que cet objet, et qui , par cette raison , répètent souvent les termes qui le représentent. C'est ainsi que Virgile peint la douleur d'Orphée après la mort d'Eurydice :

Te, dulcis conjux , te solo in littore secum , Te , veniente die , te , decedente , canebat '.

Pline le jeune emploie la même figure en déplorant la mort de Virginius , qui avait été son tuteur, et qu'il regardait comme son père, rolui tibi multa alia scribere, sed totus animus in hac una contemplatione defixus est. Firginium cogito, Firginium

' Liv. lib. 6, n. 18. T^'AÔYivqlT^'AôïjvaiwvjXYiSsotjff^gCPi'"-

» « Celebrata apud Graecos scbemata, TAacH.in Thémistocle , § 10). — L. per quae resasperas molliussignificant. » 4 C'était Nicias : les expressions grec-

t QuinTii;. lib. 9 , cap. 2 [ § 92 ]. ) = ques sont celles-ci : ÔTl auyxpriffOfJieea

Appelés par les Grecs euphémismes xatç Ncxaiç eîç tàv TCoXeaov ( «P- Db-

( Dkm.ta. Phalkr. de Elocut, , § 297 ). «btr. Phai,k». . de Ëlocutïone, % 298 ).

*- L. Yj

3 En grec : t^jv jjlÈv TrapaxaTaOeaOai ^ Georg. 1. 4 , ▼. 465.

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video; Pirginium jam vanis imaginibus, recentibus tamen, uudio, aUoquor^ teneo ».

Cicéron en fournit une infinité d'exemples. Bona, miserum me! { consumpHs enim lacrymis, tamen infixus anîmo haeret dolor ) bona, înquam, Cn. Pompeii acerbissimx voci subjecta prxconîs^.., Fivis, etvîvis non ad deponendam , sedadconfinnandam audaciam 3... Cœdebaturvirgis inmedioforoMessanas civis romanus^Judices.... Quum ille împloraret sœpius usurparetque nomen civitatis, crux,crux, înquam y înfelicîet œrumnoso, qui nunquam îstampotestatem viderat, compara' bafur 4.

Cette figure est excellente aussi pour insister fortement sur quelque preuve, sur quelque vérité. Pline l'ancien ^ veut faire sentir la folie des hommes qui se donnent tant de peines pour s'assurer ici un établissement, et qui souvent arment leurs mains les uns contre les autres, pour donner un peu plus d'étendue aux limites de leur pays. Après avoir représenté la terre entière comme un petit point presque indivisible en comparaison de tout l'univers , Voilà , dit-il , où nous cherchons à nous établir et à nous enrichir : voilà où nous voulons être les maîtres et dominer : voilà ce qui agite le genre humain par de si violentes secousses : voilà ce qui est l'objet de notre ambition , la matière de nos disputes , la cause de tant de guerres sanglantes , même entre des concitoyens et des frères. Hxc est mater ia glorias nostrse, hœc sedes : hic honores gerimus, hic exercemus imper îa, hic opes cupimus : hic tumultuatur humanum genus : hic instauramus bella etiam civilia, mutuisque cœdibus laxîorem facimus terram. Toute la vivacité de cet endroit consiste dans la répétition, qui semble, à chaque membre , montrer ce petit point de terre pour lequel les hommes se donnent tant de tourments , jusqu'à s'entre-battre et s'entre-tuer pour y avoir quelque petite part. Et encore que leur en reste-t-il, après leur mort, qu'ils puissent occuper? Quota terrarumparte gaudéat? vel, quum admensuram suœ avaritix propagaverit , quam tandem partionem ejus defunctus obtîneat?

» Lib. 2, ep. I. * 1 Verr. n. 161.

2 2 Philip, n. 64. » Ub. 2, c. 68.

3 ] Catil. n. I.

Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété.... Daigne , daigne, mon Dieu, sur Matlian et sur elle Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur. De la chute des rois funeste avant-coureur....

Dieu des Juifs, tu l'emportes !....

David , David triomphe : Acliab seul est détruit'...

L'argent , l'argent , dit-oa : sans lui tout est stérile ; La vertu sans l'argent n'est qu'un meuble inutile. L'argent en honnête homme érige un scélérat ; L'argent seul au palais peut faire un magistrat ».

Quel carnage de toutes parts I On égorge à la fois les enfants, les vieillards; Et la sœur, et le frère ; Et la fille , et la mère ; Le fils dans les bras de son père ^.

Retrancher de tous ces endroits la répétition , c'est ei. effacer toute la beauté, en affaiblir toute la force , et ôter aux ^assiçHS le langage qui leur est naturel.

Antithèse, distribution, et autres figures pareilles.

« Les ANTITHÈSES bien ménagées , dit le père Bouhours, « plaisent infiniment dans les ouvrages d'esprit. Elles y font à a peu près le même effet que dans la peinture les ombres et les « jours qu'un bon peintre a l'art de dispenser à propos ; ou « dans la musique les voix hautes et les voix basses qu'un habile a maître sait mêler ensemble. » Ficit pudorem libido, timorem audacia, rationemamentia^. Oditpopulusromanusprivaf^m luxuriam , publicam magnificentiam diligit 5...

Les capitaines chrétiens doivent avoir le cœur doux et charitable, lors même que leurs mains sont sanglantes ; et adorer intérieurement le Créateur, lorsqu'ils se trouvent dans la triste nécessité de détruire ses créatures ^.

Il y a d'autres flgures qui consistent principalement dans un certain arrangement et un rapport de paroles qui , placées avec art

' Racine. * Pro Quent. n. 15 •

* Despréaux s Pro Mur. n. 78.

• Bacine. < Fléchier

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et justesse , et comme avec symétrie dans un certain ordre , se répondent mutuellement les unes aux autres , et par cette espèce de concert étudié et mesuré flattent agréablement l'oreille et l'esprit.

Cicéron n'a pas négligé cette grâce du discours ^ , à laquelle quelques anciens , comme Isocrate, s'étaient livrés sans réserve : et il nous a montré l'usage qu'on devait faire de ces figures , en les employant rarement et avec sobriété , et ayant toujours pris soin de les relever par la force et la solidité des pensées , sans quoi elles seraient d'un léger mérite.

Est enîm hxc y judîces j non scripta, sed nata lex , quam rlondidicîmus, accepimus, legîmus, verum exnaturaîpsaan^t-^ puimus, hausimusy expressimus;adquam nondocti,sedfacU; non instituti, sed imbuti sumus : ut, si vîta nostra in aliquas insidias , si in vim , si in tela aut latronum aut inimicorum incidisset^ omnishonesta ratio esset expediendx salutis '.... Et sineinvidia culpa plectatur, etsineculpainvidia ponatur ^. r Sénèque est plein de ces sortes de figures. Magnus est ille qui ûctilibus sic utitur, quemadmodum argento ; nec ille minor est, qui sic argento utitur, quemadmodum fictilibus. Injîrmi anlmi est, patinon passe divitias 4... Tu quidem orbis terra rum rationes administras^ tam abstinenter quam aliénas , tam diligenter quam tuas, tam religîose quam publicas. In ofjicio amorem consequeris , in quo odium vitare difficile est^.

« Un homme grand dans l'adversité par son courage , dans la « prospérité par sa modestie, dans les difficultés par sa prudence, « dans les périls par sa valeur, dans la religion par sa piété. »

« Il ne fit que changer de vertu, quand la fortune changeait « de face; heureux sans orgueil, malheureux avec dignité. »

« Il a eu dans la jeunesse toute la prudence d'un âge avancé, » et dans un âge avancé toute la vigueur de la jeunesse ^. »

> a Delectatns est his etiam M. Tul- 2 Pro Milone, n 10.

lias : Terum et modam adhibait non 3 pr^ ciuent. «.5.

ingratœ, nisi copia rednndet, volap- < Sen. ep. 5.

tati ; et rem alioqui levem sententiaram 5 De Brev. vit. c. 18.

pondère implevit. » ( Quihtil. lib. 9 , 6 Fléchier. eap. I.)

« On imagine aisément avec quelle ardeur et quelle persévé- « rance s'attache à une étude un homme d'esprit dont elle est le K plus grand plaisir, et un homme de bien dont elle est devenue « le devoir essentiel. »

« Il avait cette innocence et cette simplicité de mœurs que l'on « conserve ordinairement quand on a moins de commerce avec « les hommes qu'avec les livres ; et il n'avait point cette rudesse « et une certaine fierté sauvage que donne assez souvent le coma merce des livres sans celui des hommes '. »

« Un seul est frappé , et tous sont délivrés. Dieu frappe son « Fils innocentpour l'amour des hommes coupables, et pardonne « aux hommes coupables pour l'amour de son Fils innocent ». »

Toutes ces pensées sont fort belles et fort solides par ellesmêmes : mais il faut avouer que le tour et la manière dont elles sont exprimées y ajoutent beaucoup de grâce. Pour le mieux sentir, il n'y a qu'à les réduire à une manière de parler simple et commune. C'est ce que je vais tâcher de faire observer dans deux beaux endroits de Cicéron , où paraît surtout cet arrangement de paroles dont nous parlons ici.

Ce grand orateur, en plaidant pour Ligarius , avait dit à César que les princes n'ont rien par où ils puissent approcher de plus près des dieux qu'en faisant du bien aux hommes. Il pouvait ajouter simplement que sa fortune et son bon naturel lui procuraient ce glorieux avantage : c'est là le fond de la pensée. Mais Cicéron l'exprime avec bien plus de noblesse et d'élégance, en marquant séparément par une espèce de distribution ce qui lui vient de la fortune , et ce qu'il faut attribuer à son bon naturel. L'une lui donne le pouvoir de faire du bien, l'autre lui en donne la volonté ; et c'est en cela que consiste la grandeur de sa fortune et l'excellence de son naturel. Nihil habet nec fortuna tua majus, quam utpossis, nec natura tua melius quam ut velîs conservare quamplurîmos 3. Tous les mots se répondent ici avec une justesse merveilleuse : Fortuna, natura : majus, melius : possîs , velis. Est-il possible de dire plus de choses en moins de mots , et d'une manière plus ornée ?

> Fpntenelle » Pro Ug. n. 38.

> Bossuet.

L'éloge de Roscius le comédien est du même goût. Etenim ■quum artifex ejusmodi sit ( Q. Roscius ) , ut solus dignus videatur esse quiscenam vitroeaû, tum vir ejusmodi est, ut solus videatur dignus qui eo non accédât '. Cicéron fait encore dans un autre endroit un éloge magnifique du même Roscius , qui peut nous apprendre aussi comment la même pensée peut ^tre tournée en différentes manières.

Qui médius fidius ( audacter dico ) plus jîdei quam artls, plus veritatis quam disciplinœ possidet in se: quem popu/us romanus melior&n virum quam histrionem esse arbitratur : quitta dignissimus est scena propter artificum, utdignissimus sit curia propter abstinentiam >. Ce double éloge se réduit à dire que Roscius est encore plus honnête homme qu'excellent acteur. Sous combien de faces cette pensée nous est-elle montrée! Peut-on rien imaginer de plus délicat que ce premier tour que Cicéron lui donne ? « Roscius est un si excellent acteur , a qu'il paraît seul digne de monter sur le théâtre : mais d'un « autre côté il est si homme de bien, qu'il paraît seul digne de a n'y monter jamais. » Il n'y a pas moins de délicatesse dans le second éloge. Le dernier membre aurait eu peut-être plus de grâce , si au mot d'ariificium on en eût substitué un qui se terminât comme abstinentiam. Car une des principales beautés des figures dont nous parlons ici , qui consistent dans un arrangement étudié et mesuré , est que les mots se répondent nonseulement pour le sens, mais, s'il se peut, pour le son et la cadence, lia dignissimus est scena propter artis peritiam , ut dignissimus sit curia propter abstinentiam. Mais Cicéron a mieux aimé renoncer à cette petite élégance que d'affaiblir la beauté du sens par une expression moins propre ; et il nous donne lieu d'ajouter ici quelques réflexions de Quintilien sur l'usage qu'il faut faire de ces sortes de figures.

Comme elles ne consistent ^ que dans certains tours et certain

' Pro Quint. Rose. com. n. 78. desinunt eas nectere : quas sine sententia

2 Ibid. n. 17. sectari tam est ridicnlum, quam quaerere

3 « Sunt qui , neglecto rerum pondère habitum gestumque aine corpore. » et vidbus seutentiarum , si Tel inania (Quxntil. lib. 9, cap. 3.)

verba in hos modes depravarint, sum- «c Sed ne hse quidem deasandae suqI

'^08 se jadiceat artifices , ideoque non uimis. » ^ Id. ibid. )

arrangement de paroles , et que les paroles ne doivent servir qu'à exprimer les pensées , on sent assez qu'il serait absurde de s'attacher à ces tours et à cet arrangement , en négligeant le fond même des pensées et des choses. Mais , quelque solide qu'on le suppose , ces figures doivent être employées rarement , parce que plus- l'art et l'étude s'y montrent, plus l'affectation se fait sentir et devient vicieuse. Enfin » , il faut que la nature des choses qu'on traite soit susceptible de ces sortes d'ornements. Car quand il s'agit, par exemple, de toucher et d'attendrir les auditeurs, de les effrayer par la vue des maux dont ils sont menaces, d'exciter en eux une juste indignation contre le crime , d'employer des supplications vives et empressées , un orateur ne se rendrait-il pas ridicule s'il entreprenait de le faire par des périodes mesurées, par des antithèses , et de pareilles figures, qui ne sont propres qu'à éteindre le feu des passions , et à faire sentir la vanité d'un orateur occupé de lui seul et du soin de faire admirer son esprit, lorsqu'il ne devrait songer qu'à tirer les larmes des yeux de ses auditeurs, et à les remplir des sentiments dç crainte, de colère, ou de douleur, qu'il veut leur inspirer?

Figures par allusion.

Je ne dois pas finir cet article, qui regarde les figures de mots , sans dire quelque chose de celles qui consistent dans une ressemblance affectée,^ et dans une espèce de jeux de mots. Jmarijucundum est , si curetur ne quid insit amari. Avium dulcedo ad avium ducit. Ex oratore arator factus. Le seul nom de Verres, qui en latin signifie «m /?orc, en fournit plusieurs. Hinc illi homines erant, qui etiam ridiculi inveniebantur ex dolore: quorum alii, ut audistis, negahant mirandum esse, jus tam nequam esse verrinum : alii etiam frigidiores erant; sed quia stomachabantur y ridiculi videbantur esse, quum saceriotem exsecrabantur , qui Verrem tam nequam reliquisset '.

' (c Sciendam imprimis qaid qoisqoe flentem , rogantem ? qaom in his rébus

ia orando postnlet locus , qaid persona , cura verbornm deroget affectibns fldem ,

qiiid tempas. .. Ubi enim atroeitate, et nbicamqoe ars ostentatur, veritas

iuvidÎR , miseratione, pagnandnm est, abesse videatar. » ( Ibid. ) qufe ferat contrapositi» , et pariter ca- » $ Verr. n. 121. dentVoas , et consimilibns, trasceatem ,

(Le préteuF à qui Verres avait succédé s'appelait Sacerdos. ) Quxegonon commemorarem {neque enim per/acete dicta, neque porro hac severitate digiia sunt ) ; nisi , etc. Ex nomine istius quid in provinciafacturus esset perridîculi homines augurabantur ^...ad everrendam provinciam venerat. Quod unquam, judices, hujusmodî everriculum ulla in provîncîa fuit *?

Cicéron , en rapportant ces plaisanteries , a soin de marquer combien elles lui paraissent froides et puériles , et par là il apprend aux jeunes gens ce qu'ils en doivent penser , et les met en garde contre un mauvais goût qui serait assez de leur âge, et qui leur ferait trouver de l'esprit dans ces sortes de figures.

Il ne faut pas pourtant condamner généralement toutes les allusions. 11 y en a de véritablement ingénieuses , qui donnent beaucoup de grâce au discours : et elles doivent paraître telles quand elles sont pleines de sens , et fondées sur une pensée solide et sur une ressemblance naturelle. Cicéron avait rapporté la manière juste et désintéressée dont Verres s'était conduit dans une certaine affaire. Il ajoute cette réflexion : Est adhuc, id quod vos omnes admirari video, non Ferres ^ sed Q. Mucius. Quid enim facere potuît elegantius ad hominum existimatiO' nemf aequius ad levandam mulieris calamitatem? vehementius ad quœstoris libidinem coercendam? Summe hœc omnia mihi videntur esse laudanda. Sed repentie e vestigio, ex homine , tanquamaliquo Circaeo poculo , factusest Verres. Redit ad se, ad mores suos, Nam exiHapecunia magnam partem ad se vertit: muUeri reddit quantulum visum est^. Il me semble que cette allusion , fondée sur ce que la fable dit de Circé , qui par de certains breuvages changeait les hommes en pourceaux (et c'est ce que signifie Ferres en latin ) , est ici fort heureuse et fort naturelle.

Dans l'examen qu'avait fait Cicéron des journaux d'un certain négociant de Sicile 4 , il se trouva que les cinq dernières lettres de ce mot Ferrulîus, qui y revenait souvent, étaient toujours effacées , et qu'il n'en restait que les quatre premières

» 4 Verr. n. 18 et 19 si Verr. n. 57.

a 6 Verr. n. 58. * 4 Verr. n. 186, etc.

lettres, P^er?'. C'était un nom supposé, sous lequel Verres s'était caché pour exercer une criante usure. Cicéron produisit cette pièce dans le procès : tU omnes mor taies , dit-il , istlus avarUias non jam vestigia, sed ipsa cubilia videre possint ^ . Fîdetîs Ferrutium ? videtis primas litteras intégras f videtis extre* mampartem nominis , caudam illam Ferris, tanquam in luto^ demersam esse in litura » ? Peut-on condamner un tel jeu de mots , surtout dans une occasion où l'orateur croyait avoir besoin d'égayer les juges, et où il voulait rendre Verres ridicule et méprisable? Quelquefois la ressemblance des mots, ou le simple changement de préposition , ou le même mot pris en différents sens , produit une sorte d'agrément qui n'est point à rejeter. Hanc relpublicas pestem paulisper reprimi, non in perpetuum comprimi posse^,.. non emissus ex urbe, sed immîssus in urbem esse videatur ^.... Civis bonarum artium, bonarum partium *. Un ancien disait d'un esclave qui volait dans la maison , qu'il n'y avait rien de fermé pour lui : Solum esse oui domi nihil sit nec obsignatum, nec occlusum ^ : ce qui convient aussi à un fidèle serviteur à qui l'on se fie pleinement.

Figures de pensées.

Je me contenterai d'en rapporter seulement quelques-unes des plus marquées.

L'interrogation, l'apostrophe, l'exclamation, sont des figures fort communes, mais qui peuvent servir infiniment à rendre le discours plus fort, plus vif, plus touchant.

Usque adeone mort miserum est 7 f C'est de ce ton que parle un homme près d'aller au combat ; au lieu qu'un vieillard malade et près de mourir dirait froidement : Non est usque adeo miserum mari,

Énée, dans un récit, remarque que, si on avait été attentif à un certain événement, Troie n'aurait pas été prise:

Trojaque , nunc stares ; Priainîque arx alta , maneres ^.

L'apostrophe fait sentir toute la tendresse d'un bon citoyen

• N. 190. 5 pro Coel. n. 77.

2 N. 191. « DeOrat 1. 2 , n. 248

3 2 Catil. n. 30. ' Mn. lib. 12, v. 646.

* N. 27. » Mn. lib. a, T. '56.

496 TBÂITÉ DES ÉTUDES.

pour sa patrie. Changez une lettre , staret, maneret : ce sentiment diparaît.

L Cicéron termine ainsi le récit qu'il avait fait du supplice d'un citoyen romain : O nomen dulce libertatis ! ojus eximium nostrœ civitatîs ! O lex Porcla , legesque Sempronix ! o graviter desiderata, et aliquando reddita plebi romanx, tribunitia potestas ! Huccine tandem omnia reciderunt, ut civis romanus in provincia popuH romani , in oppido fœderatorum, ab eo qui bénéficia populi romani fasces etsecures haberet, deligatus in foro virgis cxderetur » ? Voilà le vrai langage de la douleur et de l'indignation.

Cicéron réunit presque toutes ces figures , et y enjoint encore d'autres, dans un endroit qui est fort vif. Quid enim, TuberOy tuus aie districtus in acîe Pharsalica gladius agebal ? cujus latus ille mucro petebat? qui sensus eratarmorum tuorum? quse tua mens ? oculi ? manus ? ardor animi ? quid cupiebas f quid optabas ' ? Tout cela se réduit à dire que Tubéron lui-même s'était trouvé à la bataille de Pharsale , et qu'il avait porté les armes contre César. Mais quelle force ne'donnent point à cette pensée tant et de si vives figures entassées les unes sur les autres ? Ne semblent-elles pas insinuer que l'épée de Tubéron allait partout dans la mêlée chercher César ? Car Cicéron avait dit immédiatement auparavant : Contra ipsum Cœsarem est congressus armatus.

« Princesse dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il « que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre mai- « son! O Éternel, veillez sur elle. Anges saints, rangez alen- « tour vos escadrons invisibles , et faites la garde autour du « berceau d'une princesse si grande et si délaissée ^. »

a Retraites sombres où la honte renferme la pauvreté com- « bien de fois a-t-elle fait couler jusqu'à vous ses consolations et « ses aumônes, inquiète de vos besoins et de vos chagrins, et plu* « soigneuse de cacher ses charités que vous ne l'étiez de cacher « votre misère ^ ! »

' 7 Verr. n. 161 et 162. » Bossuet.

2 Pro Ligar. n. g. « Flêcluer.

! O fortuné séjour ! ô champs aimés des deux ,

Que , pour jamais foulant vos prés délicieux , Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde, Et , connu de vous seul , oublier tout le monde ' 1

O rives du Jourdain ! ô champs aimés des deux I Sacrés monts , fertiles vallées Par cent miracles signalées \ Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées * ?

Abner s'était plaint qu'on ne voyait plus de miracles. Joad» plein d'une sainte indignation , lui répond ainsi :

Et quel temps fut jamais si fertile en miracles? Quand Dieu par plus d'effets montra- t-il son pouvoir? Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir, Peuple ingrat ? Quoi! toujours les plus grandes merveilles , Sans ébranler ton cœur, frapperont tes oreilles ?

La PROSOPOPÉE est une figure qui prête de l'action et du mouvement aux choses insensibles ; qui fait parler les personnes , soit absentes , soit présentes , les choses inanimées , quelquefois même les morts.

Il est ordinaire aux poètes de donner de l'indignation et de l'admiration aux fleuves, aux arbres; de la tristesse aux bétes , etc.

Atque indignatum magnis stridoribus aequor.;.. Pontem indignatus Araxes....

Miraturque no vas frondes, et non sua poma....

It tristis arator, Mœrentem abjungens f i aterna morte juvencum 3.

Sous les fougueux coursiers l'onde écume et se plaint... J'entends déjà frémir les deux mers étonnées Je voir leurs flots unis au pied des Pyrénées ^.

Pline l'ancien , dans ses descriptions , approche souvent de la hardiesse poétique. Il peint merveilleusement par deux traits la

» Despréanx. 3 Virgile.

> Racine 4 Despréaax.

douleur et la honte d'un paon qui , ayant perdu sa queue , ne cherche plus qu'à se cacher : Cauda amissa pudibundus ac mœrens quxrit latebram ^ Dans un autre endroit il donne un sentiment de joie à la terre, qui se voyait autrefois cultivée pnr des laboureurs victorieux, et fendue avec un soc chargé de lauriers ; gaudente terra vomere laureato , et triumphali aratore ". Il dit ailleurs que les maisons où étaient disposées par ordre les statues des héros d'une noble race se sentaient encore de leurs triomphes après avoir changé de maîtres, et que les murailles reprochaient à un lâche qui les habitait que tous les jours il entrait dans un lieu consacré par les monuments de la vertu et de la gloire d'autrui. Triumphabant etiam dominis mutatis ipsœ domus ; et erat hxc stimulatîo ingens , exprobrantibus tectîs quotidîe imbellem domînum intrare in ailenum triumphum ^. La traduction de cet en droit , qui est du père Bouhours, ne pouvant rendre l'ingénieuse brièveté de la der nière pensée, intrare in alienum triumphum, y a substitué un autre tour , fort beau à la vérité , mais plus long , et par cette raison moins vif.

Cicéron emploie la même pensée ; mais il lui donne plus d'étendue , comme il convient à l'orateur. C'est en parlant de la maison du grand Pompée , qu'Antoine avait envahie. Il demande à ce dernier si, en entrant dans ce vestibule orné des dépouilles des ennemis , et des becs de vaisseaux pris sur eux , il a cru entrer dans sa maison. Puis, usant de la figure dont il s'agit ici , il dit qu'il a compassion des toits mêmes et des murs de cette maison infortunée , qui n'avait rien vu ni entendu sous Pompée que de sage et d'honnête, et qui maintenant est devenue la retraite impure des débauches d'Antoine. An tu illa investibulo rostra, £t hostium spolia quum aspexisU, domum tuam te întroire putas? Jieri non potest. Quamvisenim sine mente, sine sensu sis, ut es; tamen et te, et tua, et tuos nosti.... Me quidam mise-^ ret parietum ipsorum atque tectorum. Quid enim unquam domus illa vider at nisi pudicum, nisi ex optimo more et sanc-

• Lib. I0,c.20. ' Lib. 3B, c. 2.

^ Ub. I8,c. 3.

tissima disciplina?.... Nunc in hujus sedibus pro cubicuHs stabula , pro tricliniis popinx sunt ».

Cette figure , qui personnifie les choses inanimées , donne beaucoup de grâce et de vivacité au discours. Cicéron, en plaidant pour Milon , avait dit que la loi des Douze Tables permettait , en certains cas , de tuer un voleur ; d'où il tire cette conclusion = Quis est qui, quoquo modo quis interfectus sit, puniendum putet; quum videat aliquando gladîum nohis ad occidendum hominem ab ipsis porrigi legibus * ? Il pouvait dire simplement : quum videat licere nobis aliquando per leges kominum occi' dere. Au lieu de cela il personnifie les lois , et nous les représente comme si elles accouraient au secours d'un homme qui se trouve attaqué par des voleurs , et comme si elles lui mettaient elles-mêmes l'épée en main pour se défendre. Cela est tout autrement vif. Il emploie encore la même figure quelques lignes après : Silentenim leges inter arma, nec se exspectari jubent : quum ei, qui exspectare velit, ante injusta pœna luenda sit, quam iusta repetenda ^.

a A ces cris Jérusalem redoubla ses pleurs; les voûtes du ft temple s'ébranlèrent ; le Jourdain se troubla , et tous ses ri- « vages retentirent du son de ces lugubres paroles : Comment « est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Is- « raêl? »

« Vous savez que naturellement la victoire est cruelle, inso- « lente, impie. Monsieur de Turenne la rendaitdouce, raisonna- « ble et religieuse. »

« Depuis que la justice gémit sous un amas de lois et de forci malités embarrassées , et qu'on s'est fait un art de se ruiner les « uns les autres par la chicane , les rois n'ont pu suffire à cette « fonction 4. »

<c Sa beauté n'a-t-elle pas toujours été sous la garde de la plus « scrupuleuse vertu ? »

a Je ne vous raconterai point la suite trop fortunée de ses « entreprises ( de Crom^vell ), ni ses fameuses victoires dont

» il-hhlp. n. 68,69. »N. 10.

* Pro Milone , n. 9. * Fléchier.

600 TBAITE DES ETUDES.

« la vertu était indignée, ni cette longue prospérité qui a étonné « l'univers ». »

« La raison conduit l'homme jusqu'à une entière conviction « des preuves historiques de la religion chrétienne , après quoi « elle le livre et l'abandonne à une autre lumière , non pas cou- « traire, mais toute différente , et infiniment supérieure *. »

Il est une autre espèce de prosopopée encore plus vive et plus hardie que la première. C'est lorsqu'on apostrophe des choses insensibles et inanimées , ou qu'on les fait parler elles-mêmes ; ou qu'au lieu de rapporter indirectement les discours de ceux dont il s'agit , on met ces discours dans leur propre bouche ; ou enfin lorsqu'on va jusqu'à faire parler les morts.

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