CHAPITRE PREMIER
DE l'Étude de la langue française.
Les Romains nous ont appris , par Tappiication qu'ils donnaient à l'étude de leur langue , ce que nous devrions faire pour nous instruire de la nôtre. Chez eux les enfants , dès le berceau , étaient formés à la pureté du langage. Ce soin était regardé comme le premier et le plus essentiel, après celui des mœurs. 11 était' particulièrement recommandé aux mères mêmes , aux nourrices, aux domestiques. On les avertissait de veiller, autant qu'il était possible, à ce qu'il ne leur échappât jamais d'expression ou de prononciation vicieuse en présence des enfants , de peur que ces premières impressions ne devinssent en eux une seconde nature , qu'il serait presque impossible de changer-dans la suite ^.
On commençait, à la vérité, par apprendre le grec aux enfants 3 : mais rétude du latin suivait de près , et bientôt on faisait marcher ces deux études d'un pas égal. Elles avaient chacune des maîtres distingués , soit pour la grammaire, soit pour la rhétorique ou pour la philosophie; et s'il y avait de la préférence pour Tune des deux langues, elle était toute pour celle du pays , qui seule était en usage dans le maniement des affaires publiques. En effet, les Romains 4 , surtout dans les temps de la république , auraient cru déshonorer et avilir la nation si , pour
• « Ante omnia , ne sit vjttosus sermo bent , et cilo pariter ire. » ( Ibid. ) nntricibns.... Has primam aadiet paer, * a Illad magna cum perseverantia harnm Terba effingere imitando conabi- custodlebant, ne Grsecis anqaam , nisi tur.... Non assnescat ergo , ne dam in- latine, responsa darent... Quo scilicet 'ans quidem est , sermon! qui dediscen- latinae Tocis honos per omnes geutes re- 4us sit. » (QniwTii.. lib. 1. cap. I. ) nerabilior diffunderetur. Nec iUis deerant
* « Multa linguœ vitia, nisi primis studia doctrinse : sed nuUa non in re eximuntnr annis , inemendabili in poste- pallium togae sabjici debere arbitrabanram pravitate durantor. » (Qdintii.. tar ; indignam esse existimantes, illecelib. I, cap. 2. ) bris et suavitate litteraram imperii poa-
3 « A sermone grœco puerum incipere dus et auctoritatem domari. » 'Vax.. Max. malo.... Non longe latina sabsequi de- lib. 2, cap. 2.)
TBAITÉ DE^ ÉTUDES. 10»
traiter avec les étrangers , soit à Rome , soit dans les provinces , ils avaient employé une autre langue que la latine. Plutarque nous fait remarquer, dans la vie de Caton le censeur, que ce Romain, ayant été député par la république vers les Athéniens , crut ne devoir les haranguer qu'en latin, quoiqu'il fût très-capable de le faire en grec ' ; et l'on reprocha à Cicéron d'avoir parlé grec en public chez les Grecs mêmes *. Paul Emile parla pourtant en cette langue au roi Persée, qu'il venait de vaincre ^ : ce qu'il accorda peut-être à sa qualité, et encore plus à l'état malheureux où il le voyait.
11 s'en faut bien que nous apportions le même soin pour nous perfectionner dans la langue française. Il y a peu de personnes qui la sachent par principes. On croit que l'usage seul suffît pour s'y rendre habile. Il est rare qu'on s'applique à en approfondir le génie et à en étudier toutes les délicatesses. Souvent on er ignore jusqu'aux règles les plus communes : ce qui paraît quel' quefois dans les lettres même des plus habiles gens.
Un défaut si ordinaire vient sans doute de l'éducation. Pour le prévenir, il est nécessaire d'employer tous les jours pendant le cours des classes un certain temps à l'étude de notre langue.
Quatre choses peuvent , ce me semble , contribuer principalement au progrès qu'on en doit attendre : la connaissance des règles, la lecture des livres français, la traduction , la composition.
AKTICLE PBEMIEB.
De la connaissance des règles.
Comme les premiers éléments du discours sont communs, jusqu'à un certain point, à toutes les langues, il est naturel de commencer l'instruction des enfants par les règles de la grammaire française , dont les principes leur serviront aussi pour l'intelligence du latin et. du grec, et paraîtront beaucoup moins difficiles et moins rebutants , puisqu'il ne s'agira presque que de
* Cicéron, dans son traité de la Vieil- pas cinquante ans quand il fit le voyag»
les3e, fait dire à Caton qu'il était déjà dont il s'agit ici. *ieux quand il apprit le grec : litteras ^ Verrin. 6, n. 147. ■O'ca.'! xenex didici. CepptuJîint il n'avait ^ Liv. lib. 45 , n. 8.
TK. DKS i:tl[). t. ,. ;
no TRAITÉ DES ÉTUDES.
leur faire ranger dans un certain ordre des choses qu'ils savent déjà, quoique confusément.
On leur apprendra d'abord les différentes parties qui forment tin discours, comme le nom', le verbe, etc.; puis les déclinaisons Et les conjugaisons; ensuite les règles les plus communes de la syntaxe. Quand ils seront un peu rompus par l'habitude dans ces premiers éléments, on leur en fera voir l'application dans quelques livres français , et l'on sera exact à leur demander rai- • son de tous les mots qui s'y rencontreront.
Il faut les accoutumer de bonne heure à bien distinguer les points , les virgules , les accents , et les autres notes grammaticales qui rendent l'écriture correcte , et commencer par leur en expliquer la nature et l'usage. Il faut aussi leur faire articuler distinctement toutes les syllabes, surtout les finales. Il est même nécessaire que le maître étudie avec attention les différents d fauts de langage ou de prononciation qui sont particuliers à chaque province, et quelquefois même aux villes qui se piquent le plus de politesse , pour les faire éviter aux enfants , ou pour les en corriger. On ne peut dire combien ces premiers soins leur épargneront de peine dans un âge plus avancé.
A mesure que les enfants croîtront en âge et en jugement , les réflexions sur la langue deviendront plus sérieuses et plus importantes. Un maître judicieux saura faire bon usage des savantes remarques que tant d'habiles gens nous ont laissées sur ce sujet. Mais il en faudra faire un choix, et écarter tout ce qui serait ou peu usité, ou au-dessus delà portée des jeunes gens. Des leçons suivies et longues sur une matière si sèche pourraient leur devenir fort ennuyeuses. De courtes questions, proposées régulièrement chaque jour comme par forme de conversation , où l'on les consulterait eux-mêmes , et où l'on aurait l'art de leur faire dire ce qu'on veut leur apprendre , les instruiraient en les amusant, et, par un progrès insensible, continué pendant plusieurs années , leur donneraient une profonde connaissance de la langue.
L'orthographe est assez ordinairement ignorée ou négligée, et quelquefois même par les plus savants. Ce défaut, selon toutes les apparences , vient de ce qu'ils n'y ont pas été exercés de
TBAITÉ DES ÉTUDES. 1 1 1
bonne heure , et avertit les maîtres d'y donner un soin particulier.
L'usage , qui est le maître souverain en matière de langage , et contre lequel la raison même perd ses droits , est la première règle qu'il faut consulter pour l'orthographe, parce qu'il n'a pas moins d'autorité et de juridiction sur la manière d'écrire et de prononcer les mots que sur les mots mêmes. Aussi a-t-on vu échouer dès le commencement l'entreprise de ceux qui ont voulu, malgré l'usage , réformer notre orthographe; et cette nouvelle manière d'écrire tous les mots généralement comme on les prononce n'a pas moins blessé les yeux du public que l'aurait fait une mode nouvelle de vêtements bizarres, qu'on aurait prétendu introduire tout à coup.
Il y a d'autres changements moins marqués sur lesquels l'usage varie , et qui peuvent laisser quelque doute. Faut-il toujours conserver dans les mots de notre langue certaines lettres, ou qui sont d'un usage très-ancien, ou qui montrent qu'ils tirent leur origine du grec ou du latin, tels que sont, ihrésor, thros' ne, baptesme, temps, saincteté, clef, genoull, dette, roy, loij, moyen, estre, escrire , rapport ? Tous les noms et les participes qui ont un é masculin à leur singulier pour lettre finale doiventils prendre un z à leur pluriel ?
Je crois que dans ces sortes de mots chacun peut user de la liberté que l'usage même nous laisse , et suivre son goût , surtout quand il paraît fondé sur la raison et sur l'utilité. Or il me semble que l'une et l'autre demandent qu'en écrivant on se rap» proche autant qu'il est possible de la manière de prononcer ^ Car les caractères des lettres sont institués pour conserver lef divers sons qu'on forme en parlant , et leur fonction est de les rendre fidèlement au lecteur, comme un dépôt qui leur est confié. Il faut donc que la parole écrite soit l'image de la parole prononcée , et que les lettres expriment ce que nous devons dire.
Ainsi la première syllabe de ces deux mots escrire et escrime , et l'antépénultième de ceux-ci respondants^X correspondants ,
' « Ego , nîsi qnod consaetudo ob- depositum reddant legeutibus. Itaque
tinuerit, sicscrlbendum quîdque judico, id exprimere debent quod dicturi su-
quomodo sonat. Hic eninj est asus ni- mus w CQhiht. lib. I, cap. 13.) terarum, ut custodiant voccs, et velut
devant être prononcées tout différemment, pourquoi ne les pas écrire aussi différemment : écrire, escrime; répondants, correspondants ?
Il y a une grande différence dans la manière de prononcer la première syllabe dans les différents temps et les différentes personnes du \erbe faire; il serait conforme à la raison d'y en mettre aussi dans la manière d'écrire, et l'usage n'y est pas tout à fait opposé. Je fais , tu fais , nous fesons , Je fesais , je ferais , je ferai, tu feras.
La règle générale pour former les noms pluriels est d'ajouter une s au singulier : pomme, pommes; fleur, fleurs. Pourquoi en excepter les noms et les participes terminés ene ? On confond par là aimez, qui est la seconde personne du pluriel, avec le participe; au lieu qu'écrivant le participe par unes, aimés, on distingue ces deux mots , et l'on rentre dans la règle générale.
Pour ce qui regarde les mots dérivés du latin , il semble que notre langue , qui d'abord faisait gloire d'en conserver religieusement toutes les traces , tende peu à peu à dérober aux yeux du lecteur les vestiges de cette espèce de vol. On en peut remarquer une infinité d'exemples : debvoir, debte, tiltre, poulmon, nostre, etc.
Au reste , quoiqu'on ne puisse pas absolument prescrire laquelle de ces deux manières l'on doit suivre , il paraît nécessaire que les professeurs d'un même collège conviennent ensemble de l'une ou de l'autre, afin que les écoliers ne soient pas obligés de changer d'orthographe à mesure qu'ils changeront de classes. On ne peut les accoutumer de trop bonne heure à écrire nettement, et correctement, à placer à propos les grandes et les petites lettres , à distinguer les v et les 7' consonnes des u et des i voyelles , et à savoir l'usage qu'il faut faire des points , des virgules, des accents, et des autres marques sagement inventées pour mettre de la clarté et de l'ordre dans l'écriture.
Qu'on me permette , puisqu'il s'agit ici d'écriture , de donner aux jeunes gens un avis qui pourra paraître une minutie, mais qui n'est pas indifférent : c'est d'apprendre , au moins vers la fin de leurs études , à tailler leurs plumes , et à le faire avec art et selon les règles. Beaucoup de gens écrivent mal parce que cette petite
TBAITB DES ETUDES. 113
adresse leur manque. Pourquoi nous rendre dépendants d'une main étrangère dans une chose si facile et d'un usage si ordinaire ?
ARTICLE II
De la lecture des livres français.
Les maîtres trouveront beaucoup de livres qui les mettront en état de bien instruire leurs disciples des règles de la langue française.
La Grammaire que M. l'abbé Régnier, de l'Académie française , nous a donnée, ne laisse rien à désirer dans ce genre. On peut aussi en parcourir quelques autres qui ont leur mérite. Mais on ne doit pas oublier la Grammaire générale et raisonnée de M. Arnauld , où l'on reconnaît le profond jugement et le génie sublime de ce grand homme. Un maître entendu saura profiter de ces ouvrages, et en tirera ce qu'il jugera utile pour les jeunes gens. J'en dis autant des observations faites sur la langue française par M. de Vaugelas *, Thomas Corneille, le P. Bouhours, M. Ménage , et par d'autres écrivains habiles , que le maître Hra en particulier, et dont il extraira les règles les plus importantes et qui sont le plus d'usage , pour les expliquer aux jeunes gens dans l'occasion. 11 serait à souhaiter que l'on composât exprès pour eux une grammaire abrégée qui ne renfermât que les règles et les réflexions les plus nécessaires.
Quand ils auront quelque teinture des langues grecque et latine , ce sera le temps pour lors de leur bien faire sentir par la lecture des auteurs le génie et le caractère de la langue française , en la leur faisant comparer avec ces premières. Elle est destituée de beaucoup de secours et d'avantages qui font leur principale beauté. Sans parler de cette riche abondance de termes et de tours propres à ces deux langues , et surtout à la grecque , la nôtre ne sait presque ce que c'est que de composer un mot de plusieurs. Elle n'a point l'art de varier à l'infini la force et la signification des mots, soit dans les noms, soit dans les
' Il faut joindre aux remarques de Vaugelas les notes que Tb, Corneille y a «jootées.
verbes, par la variété des prépositions qu'on y joint. Elle est extrêmement gênée et contrainte par la nécessité d'un certain arrangement qui lui laisse rarement la liberté de transposer les mots. Elle est asservie aux mêmes terminaisons dans tous les cas de ses noms et dans plusieurs temps de ses verbes , surtout pour le singulier. Elle a un genre de moins que les deux autres langues, savoir, le neutre. A l'exception d'un très-petit nombre de mots qu'elle a empruntés du latin', elle ne connaît ni comparatif ni superlatif. Elle ne fait guère d'usage non plus des diminutifs, qui donnent au grec et au latin tant de grâce et de délicatesse. La quantité, qui contribue tant au, nombre et à la cadence du discours , n'a pu s'y faire admettre : j'entends de la manière dont elle est employée dans les langues grecque et latine, surtout par rapport aux pieds des vers. Cependant , malgré tant d'obstacles apparents , s'aperçoit-on dans les écrits des bons auteurs qu'il manque quelque chose à notre langue, soit pour l'abondance , soit pour la variété , soit pour l'harmonie et les autres agréments? et n'a-t-elle pas par-dessus les deux premières cet inestimable avantage d'être tellement ennemie de tout embarras, et de présenter une telle clarté à l'esprit, qu'on ne peut pas ne point l'entendre quand elle est maniée par une habile main ? C'est ainsi que par d'heureuses compensations elle se dédommage de ce qui peut lui manquer , et qu'elle devient en état de le disputer aux plus riches langues de l'antiquité.
En apprenant aux jeunes gens les principes et les beautés de leur langue, on commencera aussi à leur former le goût et le discernement. Les réflexions que Ton peut faire sur ce sujet ne regardant point la grammaire, et d'ailleurs étant communes à toutes les langues , je me réserve à traiter cette matière avec l'étendue qu'elle mérite, lorsque je parlerai de la rhétorique.
Il me suffît ici d'avertir que , dans la lecture que l'on fera des livres français , on ne se contentera pas d'examiner les règles du langage , que l'on ne perdra pourtant jamais de vue; on aura soin de remarquer la propriété , la justesse, la force, la délicatesse des expressions et des tours ; on sera encore plus attentif à la solidité et à la vérité des censées et des choses . ou
' Meilleur, pire , moindre.
TBÀITÉ DES ÉTUDES. 1 1 5
fera observer la suite et l'économie des différentes preuves et parties du discours. Mais l'on préférera à tout le reste ce qui est capable de former le cœur, ce qui peut inspirer des sentiments de générosité , de désintéressement , de mépris pour les richesses , d'amour pour le bien public, d'aversion pour l'injustice et pour la mauvaise foi; en un mot, tout ce qui fait l'honnête homme , et plus encore ce qui fait le vrai chrétien.
Nous parlerons ailleurs de ce qui regarde le choix des auteurs par rapport aux mœurs. Pour le style, il faut s'en tenir à la règle de Quintilien, qui est ^ de faire lire aux jeunes gens s et d'abord et toujours , les meilleurs écrivains. Quand ils commenceront à avoir le jugement formé , il sera bon de leur en proposer où l'on trouve des défauts capables de séduire les jeunes gens», comme sont certaines pensées brillantes qui frappent d'abord par leur éclat , mais dont on reconnaît le faux et le vide quand on les examine de près. 11 faut les accoutumer de bonne heure à aimer partout le vrai , à sentir ce qui y est contraire , à ne se point laisser éblouir par l'apparence du beau, à juger sainement de ce qu'ils lisent, à rendre raison du jugement qu'ils en portent , de manière cependant qu'ils ne prennent point un air ni un ton décisif et critique , qui convient encore moins à cet âge qu'à tout autre.
Notre langue nous fournit un grand nombre d'excellents ouvrages propres à leur former le goût; mais le peu de temps qu'on peut donner à cette étude, et le peu de dépense que peuvent faire la plupart des écoliers , obligent de se fixer à un petit nombre.
Il faut, s'il se peut, que l'utilité et l'agrément s'y trouvent ensemble , afin que cette lecture ait pour les jeunes gens un attrait qui la leur fasse désirer. Ainsi les livres qui sont purement de piété doivent leur être plus rarement proposés que d'autres , de peur que le dégoût qu'ils en auront une fois conçu ne les suive dans un âge plus avancé. L'histoire est bien plus à leur portée, surtout dans les commencements.
' « Ego optimos qnidem et statim , et quas plerique judiciorum pra\itate mi-
semper. » (QuiBTiL. lib. 2, cap. 6. ) rantar, legi palam pueris. » (Quint.
^ « Ne id quidem inutile , ctiam cor- lib. 2 , cap. 5. ) ruptas aliquando et vitiosas orationes.
Les figures de la Bible , les mœurs des Israélites et des chrétiens , conviennent fort aux premières classes. On a plusieurs vies particulières écrites par M. Fléchier et par M. Marsolier, qui sont fort propres pour les classes suivantes. Je parlerai ailleurs de l'histoire abrégée que M. Bossuet a écrite. L'Histoire de l'Académie française , par M. Pellisson, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , par M. de Boze, et celle du renouvellement de l'Académie des sciences, par M. de Fontenelle, plairont infiniment aux jeunes gens par l'élégance du style et par la variété des matières , et leur feront connaître les savants de notre langue qui ont travaillé lés premiers à la porter à ce point de perfection où nous la voyons , et qui ont fait tant d'honneur à la France par leur profonde érudition , et par leurs curieuses découvertes en tout genre de science. Il me semble que l'université de Paris , la plus ancienne et comme la mère et la source de toutes les autres académies , doit s'intéresser d'une manière particulière à leur gloire, qui rejaillit sur elle , et met le comble à la sienne.
On a beaucoup de panégyriques et d'oraisons funèbres où les rhétoriciens trouveront des modèles parfaits pour ce genre d'éloquence. Les deux tragédies de M. Racine, intitulées Esther et Athaliej et différentes pièces de vers de M. Despréaux, pourront suffire pour leur donner quelque idée de notre poésie. La traduction que ce dernier a faite de Longin , et les remarques qu'il y a ajoutées , seront pour eux une bonne rhétorique.
Je réserve pour la philosophie les Essais de Morale de M. Nicole , j'entends les quatre premiers tomes , auxquels on pourrait ajouter les Pensées de M. Pascal. Je ne parle point de la Logique de Port-Royal ; elle fait partie de la philosophie , et l'on ne manquera pas de mettre un tel livre entre les mains de ceux qui rétudient.
Il y a beaucoup d'autres livres dont la lecture peut être utile aux jeunes gens : chaque maître en fera le choix selon son goût. On pourrait faire pour leur usage un recueil des plus belles pièces, et quelquefois des plus beaux endroits de certains ouvrages qu'on ne peut pas leur donner en entier.
On me permettra de donner ici un essai de la manière dont je
TBAITÉ DES ÉTUDES. 117
crois qu'on peut faire aux jeunes gens la lecture des livres français. Cela pourra être de quelque usage pour les jeunes maîtres qui commencent , et qui n'ont pas encore beaucoup d'expérience.
Essai sur la manière dont on peut expliquer les auteurs français.
Le fait que je vais rapporter est tiré de l'Histoire de Théodose par M. Fléchier, livre l^"", chapitre 35. Il renferme l'élection de saint Ambroise à l'archevêché de Milan, et marque la part qu'y eut l'empereur Valentinien.
« Auxence, arien, étant mort après avoir tenu plusieurs an- « nées le siège de Milan , Valentinien pria les évêques de s'as« « sembler pour élire un nouveau pasteur. Il leur demanda un « homme d'un profond savoir et d'une vie irréprochable, ajin, « disait-il, que la ville impériale se sanctifiât par ses instruc- « tiens et par ses exemples, et que les empereurs, qui sont les « maîtres du monde , et qui ne laissent pas d'être grands pe- « cheurs, pussent recevoir ses avis avec confiance, et ses cor- « rections avec respect. Les évêques le supplièrent d'en nommer « un lui-même, tel qu'il le souhaitait; mais il leur répondit que • c'était une affaire au-dessus de ses forces, et qu'il n'avait ni « assez de sagesse ni assez de piété pour s'en mêler ; que ee « choix leur appartenait, parce qu'ils avaient une parfaite cona naissance des lois de l'Église, et qu'ils étaient remplis des lu- « mières de l'esprit de Dieu.
« Les évêques s'assemblèrent donc avec le reste du clergé; et « le peuple , dont le consentement était requis , y fut appelé. « Les arieos nommaient un homme de leur secte; les catholi « ques en voulaient un de leur communion. Les deux partis « s'échauffèrent, et cette dispute allait devenir une sédition et « une guerre ouverte. Ambroise , gouverneur de la province et « de là ville , homme d'esprit et de probité , fut averti de ce dé- « sordre, et vint à l'église pour l'empêcher. Sa présence fit cesser « tous les différends ; et l'assemblée, s'étant réunie tout d'un « coup comme par une inspiration divine , demanda qu'on lui « donnât Ambroise pour son pasteur. Cette pensée lui parut « bizarre ; mais comme on persistait à le demander, il remontra
ft à l'assemblée qu'il avait toujours vécu dans des emplois sé- « culiers , et qu'ii n'était pas même encore baptisé ; que les lois « de l'empire défendaient à ceux qui exerçaient des charges pu- « bliques d'entrer dans le clergé sans la permission des empe- « reurs, et que le choix d'unévêque devait se faire par un mouve- « ment du Saint-Esprit , et non pas par un caprice populaire. « Quelque raison qu'il alléguât, quelque remontrance qu'il fît, le « peuple voulut le porter sur le trône épiscopal auquel Dieu « l'avait destiné. On lui donna des gardes, de peur qu'il ne s'en- « fuît; et l'on présenta une requête à l'empereur pour lui faire « agréer cette élection.
« L'empereur y consentit très- volontiers , et donna ordre qu'on « le fît baptiser promptement, et qu'on le consacrât huit jours a après. On rapporte que ce prince voulut assister lui-même à « son sacre; et qu'à la fin de la cérémonie, levant les yeux et « les mains au ciel, il s'écria , transporté de joie : Je vous rends « grâces, mon Dieu, de ce que vous avez confirmé mon choix « par le vôtre, en commettant la conduite de nos âmes à celui « à qui f avais commis le gouvernement de cette province ^ ! « Le saint archevêque s'appliqua tout entier à l'étude des saintes « Écritures, et au rétablissement de la foi et de la discipline dans « son diocèse. »
On fera lire cette histoire tout de suite par un ou deux écoliers , les autres ayant leurs livres devant leurs yeux, afin de leur donner une idée du fait dont il s'agit. On aura soin qu'ils observent dans cette lecture les règles dont il a été parlé; qu'ils s'arrêtent plus ou moins , selon la différente ponctuation ; qu'ils prononcent comme il faut chaque mot et chaque syllabe; qu'ils prennent un ton naturel , et qu'ils le varient , mais sans affectation.
Apres cette première lecture , s'il y a quelques remarques à faire pour l'orthographe ou pour la langue , le maître le fera en peu de mots. On trouve dans l'imprimé baptiser, promptement , empescher , vescu, throsne, etc. Je n'ai pas cru devoir m'astreindre à cette manière d'écrire , à laquelle j'ai substitué la mienne. J'userai de la même liberté dans toutes les citations,
* Tbeodor. 4, cap. 7.
pour éviter une bigarrure incommode où me jetterait la nécessité de citer cliaque auteur selon Torthographe qui lui serait particulière.
Bizarre. On expliquera la force de cet adjectif, qui marque qu'il y a dans la personne ou dans la chose à laquelle on l'applique quelque chose d'extraordinaire et de choquant. Il signifie fantasque, capricieux, fâcheux, désagréable: esprit bizarre, conduite bizarre^ voix bizarre.
Caprice. Ce mot mérite aussi d'être expliqué. Il marque le caractère d'un homme qui se conduit par fantaisie et par humeur, non par raison et par principes. Il faudra en passant faire sentir le ridicule de ces deux défauts , d'agir bizarrement et par caprice.
Procéder à l'élection. Ce terme ^q procéder est propre à cette phrase. Il a d'autres significations qu'on pourra faire observer.
Commettre la conduite des âmes ou le gouvernement d'une province à quelqu'un. Commettre signifie ici confier , donner un emploi dont on doit rendre compte. Il vient du mot latin committere^ qui a le même sens. Quos adhuc mihi magisiratus populus romanus mandavit , sic eos accepi, ut me omnium ofjiciorum obstringi religione arbitrarer. Ita quœstor sumfactus, ut mihi honoremillum non tam datum , quam creditum ac commissum putarem ^. En expliquant ainsi la force de ce mot par le passage de Cicéron , on donne une instruction importante, mais qui n'a point l'air de leçon , sur la nature et les engagements des emplois dont on est chargé , soit dans le monde, soit dans l'Église. Commettre a encore d'autres significations. Commettre quelqu'un pour veiller sur d'autres. Commettre une faute. Se commettre avec quelqu'un. Commettre l'autorité du prince. On les explique toutes.
JJin que la ville impériale se sanctifiât par ses instructions et par ses exemples. Ce sera ici une occasion de leur expliquer une règle qu'on trouve dans les remarques de M. de Vaugelas : « La « répétition des prépositions n'est nécessaire aux noms que quand « les deux substantifs ne sont pas synonymes ou équipollents. * Exemple :par les ruses et les artifices de mes ennemis. Ruses
Cic. Verr. 7 , n 35.
« et artifices sont synonymes ; c'est pourquoi il ne faut point réa peter la préposition par. Mais si au lieu d'artifices il y avait « armes, alors il faudrait dire par les ruses et par. les armes de « mes ennemis, parce que ruses et armes ne sont ni synonymes, « ni équipoUents , ou approchants. Voici un exemple des équi- « poUents : pour le bien et V fionneur de son maître. Bien et ïion- « neurne, sont pas synonymes, mais ils sont équipoUents , à cause « qn^blen est le genre qui comprend sous soi honneur, comme « son espèce. Que si au lieu (ïfionneur il y avait mal, alors il « faudrait répéter la préposition pour, et dire, /?owr le bien et « pour le mal de son maître. Il en est ainsi de plusieurs autres « prépositions, comme par, contre, avec, sur, sous, et leurs « semblables. »
Après ces observations grammaticales , on fera une seconde lecture du même récit ; et à chaque période on demandera aux jeunes gens ce qu'ils trouvent de remarquable , soit pour l'expression, soit pour les pensées, soit pour la conduite des mœurs. Cette sorte d'interrogation les rend plus attentifs * , les oblige à faire usage de leur esprit , donne lieu de leur former le goût et le jugement , les intéresse plus vivement à l'intelligence de l'auteur par la secrète complaisance qu'ils ont d'en découvrir par eux-mêmes toutes les beautés, et les met peu à peu en état de se passer du secours du maître, qui est le but où doit tendre la peine qu'il se donne de les instruire. Le maître ensuite ajoute et supplée ce qui manque à leurs réponses, étend et développe ce qu'ils ont dit trop succinctement, réforme et corrige ce en quoi ils ont pu se tromper.
// leur demanda un fiomme d'un profond savoir et d'une vie irréprochable , afin que la ville impériale se sanctifiât par ses instructions et par ses exemples. Grande leçon! La science ne suffit pas pour remplir les places de l'Église ; les bonnes mœurs sont encore plus nécessaires. Cette dernière qualité doit marcher avant l'autre. Aussi l'historien Théodoret, dont cet endroit est
* « Nec solum hoc ipse debebit docere perducentnr, quod ex toc quaeritur, nt
praeceptor, sed fréquenter interrogare , inveniant, et ipsi iatelligant. iNam qiiid
et judicium discipulorum experiri. Sic aliud agimus docendo eos , quam ne
audientibus securitas aberit, nec quae semper docendi sint ? » ( QoiaTiL, lib.li,
dicentar perfluent aures : simulquc ad id cap. 5. )
tiré, a-t-il mis les mœurs avant le savoir, et l'exemple avant l'instruction , conformément à ce qui est dit de Jésus-CIirist , qu'il était puissant en œuvres et en paroles; qu'il a fait et enseigné ^
JJin que les empereurs, qui sont les maîtres du monde , et qui ne laissent pas d'être grands pécheurs, pussent recevoir ses avis avec confiance et ses corrections avec respect. On pouvait mettre simplement : Jfin que les empereurs fussent plus en état de profiter de ses avis et de ses corrections. Quelle beauté et quelle solidité n'ajoutent point à cette pensée les deux épithètes et les deux qualités qu'on donne ici aux empereurs , dont l'une semble les mettre au-dessus des remontrances, et l'autre marque l'extrême besoin qu'ils en ont ? On remarquera aussi la justesse et le rapport des deux parties qui composent le dernier membre : recevoir les avis avec confiance et les corrections avec respect.
Il répondit que cette affaire était au-dessus de ses forces, et que ce choix leur appartenait. Admirer la piété éclairée de Valentinien, qui ne veut point se charger du choix d'un évêque, sachant qu'il se rendrait responsable des terribles suites qu'un tel choix peut avoir. On rappellera à cette occasion la belle parole de Catherine, reine de Portugal : Je souhaiterais, disait-elle, que durant ma régence les évêques de Portugal fussent immortels, afin de n'avoir aucun évêché à donner.
Les évêques s'assemblèrent *. On expliquera en peu de mots comment anciennement se faisaient les élections , et par quels degrés elles ont été conduites à l'état où nous les voyons.
Ambroise vint à l'église pour empêcher le désordre. Ou fera remarquer comment la divine Providence préside à toutes les délibérations, et surtout aux assemblées ecclésiastiques; de quelle manière elle se cache sous des événements qui paraissent n'être l'effet que du hasard, mais qu'elle a secrètement ordonnés ; avec quel souverain empire elle dispose des volontés des hommes, qu'elle amène toujours infailliblement à ses fins sans donner atteinte à leur liberté ; combien elle est maîtresse de nos
» Luc. 24 , 19. Act. 1,1. 2 D. Barth liv. I, ch. ft.
pensées , et avec quelle facilité elle calme et réunit des esprits qui , un moment auparavant, étaient si divisés, et tout près d'en venir à une sédition ouverte.
Qu'il n'était pas même encore baptisé. On dira un mot de l'ancienne coutume de différer le baptême, et l'on en apportera des exemples. On remarquera que ce délai pouvait avoir deux motifs ; l'un, de se préparer à recevoir plus dignement le baptême, et de se mettre en état d'en conserver plus sûrement l'effet et la vertu; l'autre, de vivre impunément dans les plaisirs et dans le crime. L'Église approuvait le premier et détestait le second.
On lui donna des gardes, de peur qu'il ne s'enfuît. On développera les vains efforts de saint Ambroise pour éviter l'épiscopat; sa fuite précipitée pendant toute une nuit , et ses courses incertaines , qui le ramenèrent au même lieu d'où il était parti ; • l'affectation de cruauté qu'il fit paraître dans un jugement qu'il rendit, d'autres artifices encore plus étonnants qu'il employa contre la bienséance et contre les règles , mais dont le peuple connut bien la véritable cause.
Ce sera ici une occasion naturelle de faire bien remarquer aux jeunes gens que dans les premiers siècles de l'Église il fallait faire violence aux saints pour les engager dans la prêtrise ou dans l'épiscopat, et que l'histoire ecclésiastique en rapporte une infinité d'exemples très-beaux et très - agréables , mais que le temps ne permet pas de leur raconter. Par là on excite leur curiosité , et dans d'autres occasions on leur apprend combien saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome, saint Augustin , saint Paulin , et tant d'autres, répandirent de larmes quand on les força d'accepter le sacerdoce ou l'épiscopat, et combien leur crainte était sérieuse et leur douleur profonde et sincère. On ajoute que la pesanteur de ce fardeau n'est pas diminuée depuis ce temps-là , et l'on tâche de graver dans leur esprit cette excellente règle de saint Grégoire le Grand ^ ; « Que ce- « lui qui possède les vertus nécessaires pour le gouvernement <i des âmes ne doit s'y engager qu'y étant contraint ; mais que
* « Virtatibns pollens , coactas ad regimen veniat : virtutibus vacaaa , i»ec eoactas accédât. »
« celui qui reconnaît qu'il ne les a point ne doit point s'y enga- « ger, quand bien même on l'y voudrait contraindre. »
V empereur donna ordre qu'on le fit baptiser promptement , et qu'on le consacrât huit jours après. On avertira que cette ordination était contraire à la défense que fait saint Paul d'ordonner un néophyte ^ , c'est-à-dire un nouveau baptisé , et contraire aussi aux règles ordinaires de l'Église; mais que c'était l'auteur même de ces règles qui en dispensa saint Ambroise, parla violence ouverte qu'il permit que le peuple lui fît en celte occasion, qui alla jusqu'à ne vouloir en aucune sorte écouter ses remontrances. D'ailleurs l'équité d'Ambroise, sa probité et sa suffisance reconnue de tout le monde, le mettaient bien au-dessus des chrétiens nouvellement instruits.
En faisant tous les jours dans la classe une lecture de cette sorte, il est aisé de comprendre jusqu'où irait le progrès au bout de plusieurs années ; quelle connaissance les jeunes gens acquerraient de leur langue ; combien ils apprendraient de choses curieuses, soit pour l'histoire , soit pour les coutumes anciennes ; quel fonds de morale s'amasserait imperceptiblement dans leur esprit; de combien d'excellents principes pour la conduite de la vie ils se rempliraient eux-mêmes par les différents traits d'histoire qu'on leur ferait lire ou qu'on leur citerait ; enfin , quel goût ils remporteraient du collège pour la lecture, ce qui me paraît un des principaux fruits qu'on doive attendre de l'éducation, parce que ce goût, comme nous l'avons déjà remarqué, les préserverait d'une infinité de dangers inséparables de l'oisiveté, leur ferait aimer et rechercher la compagnie des gens de lettres et d'esprit , et leur rendrait insupportables ces conversations fades et destituées de toute solidité , qui sont une suite de Fignorance et la source de mille maux.
Je ne pense pas qu'il y ait personne qui puisse croire qu'une demi-heure employée chaque jour, ou au moins de deux jours l'un , à l'étude de la langue du pays , soit un temps trop considérable , pendant que presque tout le reste est destiné à celle des deux autres langues , dont un des principaux fruits doit être de nous perfectionner dans la nôtre. J'ai bien plus lieu de crain-
• I. Timoth. 3,6.
124 TRAITÉ DES ÉTUDKS.
dre qu'on ne nous reproche d'y en donner trop peu ; mais la multiplicité des choses qu'on doit enseigner dans les classes nous oblige de nous renfermer dans des bornes étroites; et je dois avertir les professeurs d'être exacts à ne les point passer, et à ne point trop s'étendre sur les réflexions de morale et de piété , qui, pour faire toute l'impression qu'on a lieu d'en attendre , doivent être jetées comme des traits , sans dessein apparent, et toujours sans affectation.
ABTICLE III.
De la traduction.
Dès que les jeunes gens seront un peu avancés dans l'intelligence des auteurs latins , on doit leur en faire traduire par écrit des endroits choisis.
Il faut d'abord que la traduction soit simple, claire , correcte, et qu'elle rende exactement les pensées , et même les expressions , autant que cela se peut. On travaillera dans la suite à l'orner et à l'embellir, en rendant la délicatesse et l'élégance des tours latins par ceux qui peuvent y répondre dans notre langue. Enfin on essayera d'amener peu à peu les jeunes gens à ce point de perfection qui fait le succès dans ce genre d'écrire, je veux dire à ce juste milieu qui, s'écartant également et d'une contrainte servile et d'une liberté excessive , exprime fidèlement toutes les pensées , mais songe moins à rendre le nombre que la valeur des mots.
C'est la règle que Cicéron ' nous apprend lui-même qu'il pratiqua en traduisant les harangues opposées des deux plus fameux orateurs de la Grèce. « Quel dommage , dit M. de Tourreil « dans la belle préface qui est à la tête de la traduction qu'il a « faite de ces deux harangues , qu'une copie qui existait encore « du temps de saint Jérôme , et qui , par l'excellence du copiste, « devait si fort approcher de l'original , ne soit pas venue jusqu'à
' « Converti ex Atticis.... nec converti necesse babui reddere, sed genus omninm
ut interpres , sed ut orator, sententiis verborum vimque servavi. Non enim ea
iisdem , et earum formis , tanquam figu- me annumerare lectori putavi oportere,
ris; verbis ad nostram consuetudinem sed tanquam appendere. »' ( Cic de opi.
*ptis : in quibus non verbum pro verbo gen. orat. n. 14 }
TBAITÉ DES ÉTUDES. 125
« nous ! Elle nous enseignerait à bien traduire ; elle apprendrait « l'art de secouer a propos le joug d'une triste exactitude et d'une « sujétion outrée; enfin, elle prescrirait à la fois les bornes de « la timidité judicieuse et de l'heureuse hardiesse. Cicéron véri- « tablement indique la méthode qu'il faut suivre ; mais l'exem- « pie instruit tout autrement que le précepte. »
M. de Tourreil , en parlant des difficultés de la traduction , donne sur ce genre d'écrire quelques règles générales , dont les maîtres et les écoliers pourront faire un bon usage. « A cette « gêne perpétuelle, dit-il, se joint la différence des langues. « Elle vous embarrasse toujours , et souvent vous désespère. « Vous sentez que le génie particulier de l'une est souvent con- « traire au génie de l'autre, et qu'il périt presque toujours dans « une version. De sorte que l'on a justement comparé le comt mun des traductions à un revers de tapisserie , qui tout au M plus retient les linéaments grossiers des figures finies que le « beau côté représente. »
Après avoir rapporté un bel endroit de Quintilien sur la diffi- • culte de l'imitation, il ajoute : « Il est vrai que, lorsque je traduis, « je m'attache à la suite d'un autre , que je choisis pour guide ; « et ce que j'ai de mieux à faire , c'est de prendre garde que « mon attachement à mon guide n'aille trop loin et ne dégénère « en esclavage; puisque, autrement, à des originaux pleins « d'âme et de vie je substituerais des copies mortes et inani-
« mées J'ai plus d'un bon garant qui en pareille occasion se
« soustrait à la tyrannie de la lettre ' , se rend maître du sens , « et, comme par droit de conquête, le soumet aux tours de sa « langue.
« Mais d'ailleurs la traduction trop libre a ses inconvénients, et, « se sauvant d'une extrémité, elle tombe dans une autre. Toute « paraphrase déguise le texte. Loin de présenter l'image qu'elle « promet, elle peint moitié de fantaisie, moitié d'après un original ; « d'où se forme je ne sais quoi de monstrueux qui n'est ni origi- « nal ni copie. Cependant un traducteur n'est proprement qu'un <» peintre qui s'assujettit à copier. Or tout copiste qui dérange
' «Qaasi ceptivos sensus in suam linguam victoris jure transposait. » (Hieroh. Epitt. ad Pammac. 1
« seulement les traits , ou qui les façonne à sa mode , commet « une infidélité. Il pèche dans le principe , et va contre son plan , « faute de se souvenir qu'il a tout fait s'il attrape la ressemblance, « et qu'il ne fait rien s'il la manque. Moi donc, comme simple « traducteur, j'ai mon modèle , et je ne puis assez m'y conformer. « Que j'étende ou que j'amplifie ce qu'il serre ou ce qu'il abrège, « que je le charge d'ornements lorsqu'il se néglige, que j'en « ternisse les beautés ou que j'en couvre les défauts ; qu'enfin « le caractère de mon auteur, quel qu'il soit, ne se retrouve point « dans les paroles que je lui prête : ce n'est plus lui, c'est moi « que je présente : je trompe sous le nom de truchement ; je ne « traduis point, je produis....
« La première obligation d'un traducteur, c'est donc de bien « prendre le génie et le caractère de l'auteur qu'il veut traduire ; •v de se transformer en lui le plus qu'il peut ; de se revêtir des «sentiments et des passions qu'il s'oblige à nous transmettre ; « de réprimer dans son cœur cette complaisance intérieure, qui « ne cesse de nous ramener à nous , et qui , au lieu de nous « faire à l'image des autres , les fait à la nôtre; en un mot, de « retracer avec le même agrément et la même force les tours et « les figures de l'original : en sorte que si notre langue , trop « gênée par l'assujettissement au parfait rapport des figures et des « tours , ne peut fournir le nécessaire pour cela , on doit s'af- « franchir d'une pareille servitude , et se permettre toutes les « libertés qui nous procurent de quoi payer nos équivalents. »
J'ajouterai ici une réflexion de madame Dacier, qui pourra servir de correctif, ou plutôt d'éclaircissement à ce que dit M. de Tourreil, qu'un traducteur n'est proprement qu'un copiste. « Quand je parle d'une traduction en prose, je ne veux point « parler d'une traduction servile : je parle d'une traduction géné- « reuse et noble, qui, en s'attachant fortement aux idées de « son original, cherche les beautés de sa langue, et rend ses « images sans compter les mots. La première, par une fidélité a trop scrupuleuse , devient très-infidèle ; car, pour conserver la u lettre, elle ruine l'esprit, ce qui est l'ouvrage d'un froid et « stérile génie : au lieu que l'autre, en ne s'attachant principale- « ment qu'à conserver l'esprit, ne laisse pas , dans ses plus gran-
TBAITÉ DES ÉTUDES. 127
« des libertés, de conserver aussi la lettre ; et par ses traits hardis, « mais toujours vrais, elle devient non-seulement la fidèle copie « de son original , mais un second original même , ce qui ne peut « être exécuté que par un génie solide, noble et fécond.... il « n'en est pas de la traduction comme de la copie d'un tableau , « où le copiste s'assujettit à suivre les traits , les couleurs , les « proportions , les contours , les attitudes de l'original qu'il a imite. Cela est tout différent. Un bon traducteur n'est point si « contraint... Dans cette imitation , comme dans toutes les autres, « il faut que l'âme , pleine des beautés qu'elle veut imiter, et « enivrée des heureuses vapeurs qui s'élèvent de ces sources a fécondes , se laisse ravir et transporter par cet enthousiasme « étranger, qu'elle se le rende propre , et qu'elle produise ainsi « des expressions et des images très-différentes , quoique sem- « blables^ »
Les règles que je viens de rapporter peuvent suffire pour les écoliers. On doit seulement les avertir que la traduction des poètes en a quelques-unes qui lui sont particulières , et que , quoiqu'elle soit en prose , elle doit se sentir du génie de la poésie , en conserver le feu , la vivacité et la noble hardiesse ; et par conséquent employer sans scrupule des expressions , des tours , des figures qu'on ne souffrirait pas dans un orateur ou dans un historien.
J'ai déjà remarqué qu'il est bon de faire choix des plus beaux endroits des auteurs, pour les faire traduire aux jeunes gens. Outre qu'ils y trouvent plus d'agrément , et qu'ils les traduisent avec plus de soin, c'est le moyen le plus sûr de leur former le goût. Par là ils se familiarisent avec ces auteurs , et ils en prennent insensiblement les tours , les manières et les pensées.
Il ne sera pas inutile , quand on aura ces auteurs traduits par une main savante , de comparer cette traduction avec celles des écoliers , pour leur donner du courage et leur proposer de bons modèles, ils ne rougiront point d'être vaincus par de tels maîtres. Ils tiendront à honneur de les suivre, quoique de loin; ils feront effort pour en approcher le plus près qu'ils pourront.
' Piéfacesur la traduction iHom.ri.
Quelquefois ils viendront jusqu'à les atteindre, et peut-être même jusqu'à les surpasser en quelques endroits.
Comme les exemples ont toujours plus de force que les préceptes , j'insérerai ici la traduction de quelques lettres de Pline le jeune , qui fera sans doute beaucoup de plaisir au lecteur, et sera fort utile aux jeunes gens.