‹ Traite des etudes. --Chapitre 4 sur 127 · ÉTUDE DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

ÉTUDE DE LA RELIGION

[Sans l'étude de la religion, les écoles chrétiennes ne différeraient pas de celles des païens. ] Ce que nous venons de dire du soin que doivent avoir les maîtres de faire remarquer à leurs disciples les maximes et les exemples de vertu qui se rencontrent dans les auteursne tend encore qu'à former dans les jeunes gens l'honnête homme ,. l'homme de probité, le bon citoyen, le bon magistrat. C'est beaucoup, à la vérité; et quiconque est assez heureux pour y réussir,, rend un grand service au public. Cependant, s'il bornait là son travail , il aurait lieu de craindre le reproche que nous lisons dans l'Évangile : Que faites-vous en cela de particulier ? Les païens ne le fontils pas aussi ' ?

[ Soins merveilleux des païens au sujet des mœurs. ] En effet , ils ont porté sur cette matière la délicatesse à un point qui doit nous faire rougir. Je me contenterai de rapporter ici quelques traits de Quintilien , l'un des maîtres du paganisme qui a eu en même temps le plus d'habileté et le plus de probité.

Dans l'excellente rhétorique qu'il nous a laissée, songeant à former un orateur parfait ^ , il pose pour principe qu'il ne peut être tel , s'il n'est homme de bien; et, par une conséquence nécessaire, il exige de lui non-seulement le talent de la parole , mais encore toutes les vertus morales.

Les précautions qu'il prend pour l'éducation de celui qu'on destine à un si noble emploi sont étonnantes. Attentif ' à son élève dès le berceau , et sachant quelle est la force des premières impressions , surtout pour le mal , il veut que , dans le choix de tout ce qui l'approche, de tout ce qui l'environne, nourrice , domestiques, enfants de même âge , on ait soin , avant tout, des bonnes mœurs.

ï Matth. , 5 , 47. ' « Et morum quidem in his haud

* « Oratorem instituimus illum per- dubie prior ratio est .. Natura tenaci»-

fectum , qui esse , nisi vir bonus , non simi sumus eorum quae rudibus annis per-

potest : ideoque non dicendi modo exi- cipimus... Et hœc ipsa magis portinacî-

miam in eo facultateni, sed omnes animi ter hœrent, quae détériora sunt. » (Qoibt»

virtutes exigimus. )) (QuiMT.,in Proœm., lib. I , c. I.) Ub. I.i

tO DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

Il regarde l'aveugle indolence ' des pères et des mères à l'égard de leurs enfants, et leur négligence à conserver en eux le précieux trésor de la pudeur, comme la source de tous les désordres. Que ne dit-il point ^ contre cette molle éducation , à laquelle on donne le nom de bonté et de tendresse, et qui n'est propre qu'à énerver tout à la fois et le corps et l'esprit ! Combien ^ recommande-t-il d'écarter de la maison paternelle tous les mauvais discours et tous les mauvais exemples , de peur que les enfants n'en soient infectés avant que d'en connaître le danger, et que l'habitude du mal ne devienne en eux une seconde nature !

Il veut * qu'on réprime avec soin les premières saillies des passions; qu'on mette tout à profit pour les mœurs; que les exemples ou modèles que leur donneront les maîtres à écrire renferment des sentences , des maximes utiles pour la conduite de la vie , et qu'on leur fasse apprendre aussi par manière de divertissement les paroles des grands hommes.

Mais quand il s'agit du choix d'un précepteur, d'un régent, de quelles expressions se sert-il! L'homme le plus vertueux ne l'est point encore assez selon lui : la discipline la plus exacte l!est encore trop peu : Et prœceptorem eligere sandissimum quemque ( cujus rei prœcipua prudentibus cura est) , et disciplinam quœ maxime severa fiieritj licet *. La raison qu'il en rend est admirable. C'est, dit-il, afin que la sagesse du maître conserve leur innocence dans cet âge encore tendre , et que dans la suite , lorsqu'ils deviendront plus difficiles à gouverner , sa gravité, leur imposant du respect, les retienne dans le devoir : Ut et teneriores annos ab injuna sanctitas docentis custodiat , et ferociores a licentia gravitas deterreat ®.

L'un des plus beaux endroits de Quintilien et des plus connus , est celui où il traite la célèbre question s'il est avantageux d'instruire

' « Cseca ac sopita parentum socor- * a Protinus ne quid cupide , ne qnid

dia Negligentia formandi cnstodien- improbe, ne quid impotenter faciat ,

dique in aetate prima pudoris. m ( ibid. moneudus est puer, m ( Lib. I, cap. 4.)

cap. 3. ) a li quoque versus, qui ad imitationem

^ « Utinam liberorum nostrorum mo- scribendi proponentur, non otiosas ve-

res non ipsi perderenius !... Mollis illa lim sententias habeant, sed honestum

educatio, quam iadulgentiam vocamus, aliquid monentes. Prosequitur haec me-

nervos omnes et mentis et corporis frau- moria in senectutem , et impressa animo

git. M ( Ibid.) rndi , usque ad mores proficiet... Etiam

' u Omne conviTium obscœnis canticis dicta clarorum virorum ediscera inter

etrepit; pudenda spectantur. Fit ex his lusum licet. » (Ibid. , cap. 2.)

consuetudo , deinde natura. Discuat * Lib. I , c. 3.

Lsec miseri antequam sciant vitia esse. » ^ Lib. 1 1 , c. 2. (Ibid )

tes enfants dans le particulier , ou s'il faut les envoyer aux écoles publiques. Il embrasse le dernier sentiment , et en apporte plusieurs raisons qui paraissent très-fortes. Mais ' il déclare dès le commencement que si les écoles publiques étaient dangereuses pour les mœurs , quelque utiles qu'elles pussent être pour les sciences , il ne faudrait point balancer, et que la vertu est infiniment préférable à l'éloquence.

Quand il traite de la lecture des auteurs, il avertit que cette matière demande de grandes précautions * , afin que les jeunes gens , dans un âge où tout ce qui entre dans leur esprit y laisse de profondes traces , n'apprennent rien non-seulement qui ne soit beau , mais encore plus qui ne soit bon et honnête. Dans cette vue ^ , il leur interdit absolument la lecture des ouvrages trop libres et licencieux : il ne leur permet celle des comédies que dans un temps où les mœurs seront en sûreté ; et il recommande de faire choix , non-seulement des auteurs , mais aussi des endroits de celui qu'on leur fait lire. « Pour moi, dit-il , j'avoue qu'il y a de certaines parties d'Horace que « je ne voudrais pas expliquer. » Horatium in qiiibusdam nolim interprctari.

Outre les préceptes et les exemples de vertu que fournira la lecture ordinaire , il souhaite que le professeur insinue adroitement chaque jour dans ses explications quelque principe , quelque maxime utile pour la conduite : Plurimus ei de honesto ac hono sit sermo : parce que ce qui est dit de vive voix 4 par un maître que de bons écoliers ne manquent jamais d'aimer et de respecter , fait une bien plus grande impression que des paroles mortes. Quintilien s'explique ainsi en parlant de la manière de corriger les compositions ; mais cela est encore plus vrai pour ce qui regarde les mœurs.

Parait-il manquer quelque chose à une telle exactitude? Les maîtres chrétiens semblent-ils pouvoir aller plus loin ? et tous vont-ils même jusque-là? Cependant , si leur justice, si leur délicatesse en ce

^ « Sistudiisquidemscholas prodesse, ^ a Amoveantur, si fleri potest : si

moribus autem nocere constaret , potior minas , certe ad firmius aetatis robur re-

niihi ratio vivendi honeste, quam vel serventur... quum mores in tutofuerint....

optime dicendi, videretur. w (Lib. I , In his , non auctores modo , sed etiam

cap, 2. ) partes operis elegeris. « ( Ibid. )

•^ « Caetera admonitione magna egent : * « Licet enim satis exemplorum ad

imprimisut fenerae mentes tracturceque imitandum ex lectione suppeditet, tamen

altius qnidqaid rudibus et omnium igna- viva illa , ut dicitar, vox alit pleniu».

ris insederit, non modo quae diserta, sed praecipueque praeceptoris quem discipuli.

Tel magis quae honesta sunt , discant. » si modo recte suut instituti , et amant ,

(Lib. I , cap. 5.) et verentur, » (Lib. 2 , cap, 2. }

22 DISCOUBS PRÉLIMINAIRE.

point ne passe celle des païens , il est bien sûr qu'ils n'entreront point dans le royaume des deux. Ainsi , après qu'on a travaillé à former dans les jeunes gens l'honnête homme , l'homme de probité, il reste encore quelque chose de plus essentiel et de plus important , qui est de former en eux l'homme chrétien. Ces premières qualités sont par elles-mêmes d'un très-grand prix : mais la piété en est comme l'âme, et les rehausse infiniment. Quand celle-ci dans la suite, affaiblie et obscurcie par les passions , vient à disparaître , on est bien heureux que les vertus morales demeurent ; et ce serait beaucoup que les personnes en place et destinées à gouverner les autre conservassent toujours une probité romaine. C'est pourquoi l'on ne peut trop s'appliquer à jeter dans l'esprit des Jeunes gens ces heureuses semences, et à y poser ces principes.

[ La principale vue de l'université est de former les jeunes gens à la piété. ] Mais le but de tous nos travaux , la fin de toutes nos instructions doit être la religion. Quoique nous n'en parlions pas toujours , nous devons l'avoir toujours dans l'esprit, et ne la perdre jamais de vue. Pour peu qu'on soit attentif aux anciens règlements de l'université à l'égard des maîtres et des écoliers, aux différentes prières et aux solennités qu'elle a prescrites pour implorer le secours de Dieu , aux processions publiques qu'elle a ordonnées dans chaque saison de l'année , aux jours fixes et marqués où elle fait interrompre les études publiques, pour laisser le temps de se mieux disposer à la célébration des grandes fêtes et à la réception des sacrements , il est aisé de reconnaître que l'intention de cette pieuse mère est de consacrer et de sanctifier les études des jeunes gens par la religion , et qu'elle ne les porte si longtemps dans son sein que pour les enfanter de nouveau à Jésus-Christ : Filioli mei, quos iterum parturio f donec formetur Christus in vobis ^ .

[ Règlement de l'université pour faire apprendre aux écoliers des sentences tirées de l'Écriture sainte. ] C'est par cette même vue qu'elle a ordonné que dans toutes les classes , outre les autres exercices de piété , les écoliers réciteraient chaque jour quelques sentences tirées de l'Écriture sainte, et surtout du Nouveau Testament, afin, ditelle , que les autres études soient comme assaisonnées par ce divin sel : quibus si addatur quotidiana Scripturœ sacrœ quanlulacumque mentio, hoc velut divino sale reliqua puerorum studia condientur,

' Gai. 4,19.

DISCOURS PBÉLÏMINAIRE. 23

Elle consent que l'on tire des auteurs païens la beauté et la délicatesse des expressions et des pensées : ce sont de précieux vases qu'on a droit d'enlever aux Égyptiens. Mais elle craindrait que dans ces coupes empoisonnées on ne présentât encore aux jeunes gens b vin de l'erreur , comme s'en plaignait saint Augustin , si , parmi tant de voix profanes dont retentissent continuellement les écoles , celle de Jésus-Christ , l'unique maitre des hommes , ne s'y faisait entendre : Petamus sane a profanis scriptoribus sermonis elegantiam , et ab Us verborum optimam supellectilem miituemur. Sunt illa quasi pretiosa vasa, quœ ab JEgyptiis furari sinepiaculo licet. Sed absit ut in Us {quemadmodum oUm Augustinus de suis magistris conquerebatur) incautis adolescentibus vinum erroris ab ebriis doctoribus propinetur. Qui autem poterimus id vitare periculi , nisi tôt jjvofanis ethnicorum hominum vocibus inseratur divina vox, ehristianisque scholis y tit decet , quotidie intersit , imo prœsideat , unus hominum magister , Christus ? Elle regarde ce pieux exercice comme un préservatif salutaire et comme un antidote efficace pour prévenir et pour fortifier les jeunes gens , au sortir des études , contre les attraits du plaisir, contre les fausses maximes du siècle corrompu, et contre la contagion du mauvais exemple : Scilicet œtas illa simplex f docilis , innocens , plena candoris elmodestiœ, necdum imbuta pravis artibus, accipiendo Christi Evangelio maxime idonea est. Sed , proh dolor! brevi illam morum castitatem inficiet hunianarum opinionum labes , seculi contagio , consuetudinisque imperiosa lex : brevi omnia trahens ad se blandis cupiditatem lenociniis voluptas tenenim puerihs innocentiœ florem subvertet , nisi contra dulce illud venenum adolescentium mentes severis Christi prœceptis , tanquam cœlesti antidoto , muniantur.

[ Règlement du parlement sur le même sujet. ] Le parlement , qui veille à l'observation des statuts de l'université , dans un règlement général qu'il a fait pour l'un de ses collèges , enjoint au principal de tenir la main à ce que les écoliers ne passent jamais un jour sans apprendre par mémoire une ou deux maximes de l'Écriture sainte , suivant l'esprit des statuts de la faculté des arts *.

[Utilité de la lecture de V Écriture sainte.] Les courtes réflexions que le professeur ajoute de vive voix sur la sentence que l'on doit apprendre , jointes à l'instruction qui se fait régulièrement dans cha-

« Arrêt du 27 juia 1703,

24 DISCOUBS PRELIMINAIRE.

que classe tous les samedis , et à l'étude de Thistoire sainte , suffiront aux jeunes gens pour leur donner une teinture raisonnable de la doctrine chrétienne. E-t s'ils ne l'apprennent pas dans cet âge, quand le pourront-ils faire? Ne sait-on pas que pour l'ordinaire le temps qui suit les études est emporté par le vain amusement des bagatelles et des plaisirs, ou par l'occupation des affaires?

Les principes puisés dans la lecture de l'Écriture sainte serviront , comme l'a sagement remarqué un habile écrivain ' de ce siècle , à rectifier une infinité de choses qui se rencontrent dans les ouvrages des auteurs profanes , «i et qui y ont été écrites par l'esprit du démon, ic dans le dessein de tromper les hommes par un faux agrément, qui « nous rend les vices aimables lorsqu'ils sont représentés avec un tour « ingénieux. »

[ Remarquer dans les auteurs païens tout ce qui a rapport à la religion.] A la lueur de ce flambeau on découvrira , dans les écrits des païens , et ces précieuses étincelles de vérité qui y brillent de toutes parts au sujet de la Divinité et de la religion , et les erreurs grossières que la superstition y a mêlées. Car il n'y a que la révélation divine qui puisse nous servir de guide et nous conduire sûrement à travers ce mélange de ténèbres et de lumières. Sans elle , qu'ont été les peuples les plus estimés pour leur esprit et pour leur savoir, sinon un amas d'hommes aveugles , insensés , privés d'intelligence et de sagesse? C'est l'idée que nous en donne l'Écriture en plus d'un endroit ^ Les Grecs et les Romains étaient des nations civilisées, polies , pleines de personnes habiles dans les sciences et dans les arts. On y trouve des orateurs, des philosophes, des politiques. Plusieurs même sont législateurs, interprètes des lois, ministres de la justice. Et néanmoins, parmi tant de personnes intelligentes aux yeux des hommes. Dieu ne découvre que des enfants et des insensés : Domv nus de cœlo prospexit super filios hominum , ut videat si est intellu gens. . . Non est usque ad unum ^.

Demandez aux sages de ces nations ce qu'ils adorent ; ce qu'ils espèrent du culte qu'ils rendent à leurs divinités , ce qu'ils sont euxmêmes , et ce qu'ils feront ; quelle est la source et la règle des devoirs ; quelle est l'origine de l'autorité des magistrats , quelle est la fin des républiques : vous serez étonnés de voir que ces sages seront des enfants par rapport à ces importantes questions, peu différents

» M. Nicole. * Pi. 13,2-6.

» neat. 22,21. .

des abeilles et des fourrais qui vivent en républiques , et qui gardent de certaines lois sans savoir ce qu'elles font.

[Traces du péché originel.] Ils ont entrevu quelque chose des suites du péché originel , mais sans en démêler la source et le principe. Peut-on décrire les misères de l'homme naissant d'une manière plus vive que le fait Pline dans sa belle préface du septième livre? Il représente ce superbe animal , destiné , dit-il , à commander à tout l'univers , dans un dénûment général de tout secours, dans les larmes , dans les douleurs , gisant dans un berceau pieds et mains liés , rebut infortuné de la nature, qui semble l'avoir traité en marâtre plutôt qu'en mère ' , commençant sa triste vie par des supplices, sans qu'on puisse lui reprocher d'autre crime que celui d'être né. Jacet manibus pedibusque devinctis , flens , animal cœteris imperaturum , et a siippliciis vitam auspicatur ; unam tantiim oh culpam , quia natum est. Toute la conclusion que Pline tire de cet état , c'est qu'il est bien étonnant que l'homme, après de tels commencements, puisse conserver quelque sentiment d'orgueil. Heu , dementiam ab iis initiis existimantium ad superhiam se genitos !

Cicéron , dans un livre que nous avons perdu , et dont saint Augustin nous a conservé quelques précieux fragments, avait fait avant Pline une peinture presque toute semblable de l'état de l'homme , excepté qu'il y ajoute des traits qui caractérisent encore mieux les suites du péché originel , en marquant du côté de l'âme l'assujettissement bas et servile où naît l'homme à toutes sortes de passions, et la pente malheureuse qui le porte aux vices et aux dérèglements^ de sorte pourtant qu'on aperçoit encore en lui quelques rayons échappés de lumière et quelques étincelles de raison. In libro tertio de Republica Tullius liominem dicit , non ut a matre, sed ut a noverca notura editum in vitam , corpore nudo , fragili et infirmo ; animo autemr aujio ad molestias , humili ad timorés , molli ad labores , prono ad UMdines : in qiio tamen inesset tanquam obrutus quidam divinus^ ignis ingenii et mentis '.

Xénophon , dans la Gyropédie ^ , parle d'un jeune seigneur mède qui , ayant succombé à une tentation dont il n'avait pas cru d'abord devoir même se détier, tant il comptait sur ses forces , avoue à Gyru^ sa faiblesse , et reconnaît qu'il y avait en lui deux âmes , dont l'une >

' ut non sit satis aestimare parens me- n. 60. Uor hoinini an noverca fuerit. ^ lab. 6.

* S. AoGusT. lib. contr. JuUan. c. 12 .

56 DISCOURS PfiÉLIMINAlBE.

<îui le poussait au bien , l'emportait quand ce prince était présent, ■et l'autre , qui l'entraînait au mal , devenait victorieuse dès qu'il disparaissait. Voilà la concupiscence bien marquée.

Les philosophes même en ont été frappés, et se sont approchés delà foi chrétienne, comme l'observe saint Augustin, en regardant \ les erreurs et les misères dont cette vie est pleine comme un effet de la justice divine, qui punissait ainsi certaines fautes commises dans une autre vie , qui n'en étaient pas moins réelles et effectives , quoiqu'elles leur fussent inconnues.

Ce mélange étonnant que nous sentons en nous de bassesse et de grandeur , de faiblesse et de force, d'amour pour la vérité et de crédulité pour l'erreur, de désir de la félicité et d'asservissement à la misère , qui est l'état où l'homme se trouve depuis le péché d'Adam, était pour eux une énigme inexplicable. Ils éprouvaient en eux-mêmes toutes ces contrariétés, mais ils en ignoraient la cause, comme saint Augustin le remarque de Cicéron : Rem vidit, causam nescivit ^. Et comment auraient-ils pu la connaître ^ , eux qui ignoraient absolument les saintes Écritures , qui seules nous donnent le dénouaient de ces difficultés , en nous apprenantla chute du premier homme et les suites du péché originel ?

Mais quand on a une fois posé les principes que la révélation nous apprend sur toutes ces matières, alors les écrivains profanes * , par de légers changements dans leurs expressions et dans leurs sentiments , peuvent devenir chrétiens , comme le remarque saint Augustin , et nous sont d'une grande utilité , même poiir la religion .

[Traces de plusieurs autres vérités de la religion.] On y voit partout des preuves éclatantes de l'immortalité de l'âme , aussi bien que des récompenses et des peines de l'autre vie. Partout on y remar- <}ue la nécessité et l'existence d'un être suprême, indépendant, éternel , dont la providence s'étend à tout et entre dans les moindres détails ; dont la bonté prévient tous les besoins de l'homme et le comble de biens; dont la justice punit les désordres publics par des calamités publiques , et se laisse fléchir par le repentir ; dont la puissance

' Ex quibus humanse vitae erroribns et n. 60.

Berumnis fit, ut interdum Tcteres illi.... 3 „ Harum litterarum illi atque hujui

qui nos ob aliqua scelera suscepta in vita veritatis expertes, qnid de hac re sapere

superiore pœnarum luendarum caasana- potuerunt? » (Ibid. cap. 15. )

tos esse dixerunt, aliquid vidisse videan- * « Paucis mutatis verbis atqae sen-

tur. » ( Cic. in Horlensio , apud S. Âug. tentiis, christiaui fièrent, m ( S. Âuo. de

tonira Jul. lib. 4 , cap. 15, n. 78. ) Doct. CJiristi, eap. 4.)

2 S. AvQViT. contr. Julian. c. 12,

DISCOURS PBELIMINAIRE. 27

infinie dispose des royaumes et des empires, et décide souvcramoment du sort des particuliers et des peuples. On remarque que cet être, présent et attentif à tout, écoute les prières, reçoit les vœux, intervient dans les serments , et en punit les violateurs ; qu'il porte sa lumière dans les profondeurs les plus obscures des consciences , et en trouble le repos ; qu'il enlève aux uns la prudence , la réflexion , le courage , et qu'il les donne aux autres ; qu'il protège l'innocence , favorise la vertu , hait le vice , et le punit souvent dès cette vie ; qu'il se plaît à humilier les superbes , et à ôter aux injustes le pouvoir dont ils abusent.

Quel usage un maître habile ne fait-il pas de toutes ces importantes vérités , et de beaucoup d'autres semblables, qui , reparaissant tous les jours sous de nouvelles faces, forment peu à peu dans l'esprit une conviction secrète , intérieure , et comme naturelle , contre laquelle l'infidélité, dans la suite , a bien moins de force !

[Faire remarquer les endroits des auteurs païens oîi il est parlé du cliristianisme.] Il n'est pas inutile non plus , pour faire sentir aux jeu> nés gens le bonheur inestimable qu'ils ont d'être nés dans le sein de la religion chrétienne , de leur faire remarquer avec quel mépris les plus illustres d'entre les auteurs païens ont parlé du christianisme naissant , qui jetait pourtant dès lors un si grand éclat et une si vive lumière. Je n'en rapporterai que deux ou trois endroits.

Tacite * , en parlant de l'embrasement de Rome , dont tout le monde regardait Néron comme l'auteur, dit que « ce prince voulut « étouffer cette créance générale, en rejetant la cause et la haine de « l'incendie sur ceux que le peuple appelait chrétiens , et qu'il les fit « tourmenter par des supplices horribles. C'étaient, dit-il, des gens « infâmes , et qui étaient en horreur à tout le monde, comme cou- « pables des crimes les plus détestables. Ils tirent leur nom , continue « cet historien , d'un Christ , que Ponce Pilate , lieutenant en Judée , « avait fait exécuter sous Tibère. Cette pernicieuse secte, après avoir « été réprimée pour quelque temps , pullulait tout de nouveau, non- « seulement dans la Judée , qui était le lieu de sa naissance , mais dans « Rome même, qui est le rendez-vous et comme l'égout de toutes les

' « Abolendo rumori Nero sabdidit superstitio rnrsus erumpebat , non modo

reos, et quaesitissimis pœnis affecit, quos per Judaeam , originem ejus mali , sed

per flagitia invisos vulgus christianos ap- per nrbem etîam , que cuncta undique

pellabat. Auctor nominis ejus Christus, atrocia aut pudenda confluunt celebran-

qui Tiberio imperitante per procurato- turque. » ( Tac\t. Jnnal. lib. 15, cap.

rem Pontium Pilatum supplicio affectus 44. ) trat. Repressaque in praesens exitiabilis

28 DISCOURS PBÉLIMINAIRE.

« ordures du monde. » Il ajoute ensuite qu'ils ne furent pas tant convaincus du crime dont on les accusait , que de la haine du genre humain : Haud perinde in crimine inccndii , quam odio humani generis <:onvicti sunt '. Suétone, en parlant de cet embrasement de Rome, nous donne la même idée du christianisme , qu'il regarde comme une superstition nouvelle, mêlée de magie : Afflicti suppliciis cUristiani, genus liominum superstitionis novœ ac maleficœ.

Ces grands génies, dit M. de Tillemont en rapportant ce fait, qui avaient tant de soin de rechercher la vérité dans l'histoire et dans des choses indifférentes , n'avaient que de la froideur pour la chose qu'il leur importait le plus de savoir. Ils condamnaient dans leurs ouvrages l'injustice des princes qui punissaient avant que de s'assurer du crime; et ils ne rougissaient pas de commettre la même injustice «n haïssant pour des crimes inconnus ceux en qui ils ne voyaient rien qu'ils ne fussent contraints de louer.

On croit avec raison que ce que dit Quintilien ^ de l'auteur de la superstition judaïque, qui a ramassé un peuple pernicieux à tous les autres peuples , doit s'entendre de Jésus-Christ même, et non de Moïse : parce que, dans ces premiers temps, il était assez ordinaire de confondre les chrétiens avec les Juifs. Il devrait paraître étonnant qu'un homme du caractère de Quintilien , si raisonnable d'ailleurs et si modéré , et qui eut le bonheur d'entrer dans une maison remplie d'illustres chrétiens ^ , et féconde même en martyrs, eût ainsi parlé du christianisme, si l'on ne savait que la foi n'est point le fruit de la raison et du bon esprit , mais un don tout gratuit de la miséricorde divine. Un écrivain capable de porter l'excès de la flatterie jusqu'à reconnaître pour dieu un empereur tel que Domilien , était digue de blasphémer contre Jésus-Christ et contre sa religion.

Rien n'est plus célèbre que la lettre de Pline le jeune à l'empereur Trajan au sujet des chrétiens. On y voit l'attachement au christianisme traité d'entêtement , d'opiniâtreté , de folie , et , sous ce vain prétexte , puni du dernier supplice, comme le plus énorme de tous les crimes. Pline ne sait si dans cette matière le repentir peut mériter le pardon , ou s'il est inutile de cesser d'être chrétien quand une fois

• In Ner. cap. 16. •' Quintilien fut chargé de l'éducation

* « Est conditoribus urbium infamiae , de deux jeunes princes , enfants de Fia* contraxisse aliquam perniciosani caeteris vius Clemens, qui eut l'honneur de soufgentem, qualis est primus judaicae su- frir pour Jésus-Christ, aussi bien que perstitionis auctor. » (Quihtil. lib. 3 Domitile, sa femme , et une autre Docap. U. ) initile , sa nièce.

DISCOURS PBÉLIMINAIEE. 20

on Ta été ; si c'est le nom seul qu'on punit en eux, ou les crimes attachés à ce nom : « Ceux que j'ai mis à la question , dit-il , assuraient « que toute leur faute ou leur erreur avait été qu'à un certain jour « marqué ils s'assemblaient avant le lever du soleil pour chanter « alternativement les louanges de Christ comme d'un dieu : qu'ils « s'engageaient par serment , non à commettre quelque crime , mais « à ne faire ni vol, ni larcin , ni adultère ; à observer inviolablement « leur parole ; à ne point nier un dépôt qu'on leur redemanderait : K qu'après cela ils se retiraient, et se rassemblaient encore pour « prendre en commun leur repas , dans lequel il n'y avait rien de cri- « minel. » Il avoue pourtant qu'il a fait mener au supplice ceux qui ont persisté dans leur aveu, ne doutant pas que, quand le christianisme ne les eût pas rendus criminels , leur obstination et leur opiniâtreté inflexible ne méritât d'être punie.

La réponse de l'empereur fut « qu'il ne fallait faire aucune recher- * che contre les chrétiens : mais si on les défère , dit-il , et si on les « accuse en justice, il faut les punir ; de sorte pourtant que ceux qui «soutiendront n'être point chrétiens, et qui le justifieront parles « effets, c'est-à-dire en sacrifiant à nos dieux, soient traités comme « innocents.... Au reste, ajoute Trajan , dans nul genre de crime l'on « ne doit recevoir des libelles et des dénonciations qui ne soient « souscrites de personne : car cela est d'un pernicieux exemple , cl « très-éloigné de nos maximes. »

Combien de pareils endroits fournissent-ils de réflexions propres à faire comprendre aux jeunes gens la sainteté et la pureté de la religion chrétienne , l'aveuglement volontaire et criminel des plus beaux esprits du paganisme , l'injustice criante des princes les plus modérés et les plus sages qu'aient jamais eus les Romains, et la contradiction manifeste de leuns édits contre les chrétiens, où l'on voit que, pour les condamner, il a fallu renoncer non-seulement à toute équité, mais encore au bon sens et à la droite raison ! « Ordonnance impériale , « s'écrie Tertullien en parlant de la lettre de Trajan , pourquoi vous « combattez- vous vous-même .f» Si vous ordonnez la condamnation « d'un crime, pourquoi n'en ordonnez-vous pas la recherche? et si «< vous en défendez la recherche , pourquoi n'en ordonnez-vous pas « l'absolution ' ? » Il me semble qu'on ne doit point laisser sortir du collège les jeunes gens sans leur avoir fait lire ces sortes de passages

• Tekt. Apol. cap. 2,

30 DISCOURS PBELTMINAÏRE.

d'auteurs païens , dont plusieurs portent avec eux une preuve de la sainteté et de la vérité de notre religion, et qui sont si capables de leur en inspirer du respect.

[ Le moyen d'inspirer aux autres la piété est d'en être soi-même pénétré. ] Mais le moyen le plus sûr et le plus efficace pour insinuer aux jeunes gens des sentiments de piété, c'est que le maître en soit luimême bien pénétré. Alors tout parle en lui, tout est instructif, tout inspire de l'estime et du respect pour la religion , lors même qu'il s'agit de toute autre chose. Car c'est ici l'affaire du cœur encore plus que celle de l'esprit : et pour la vertu , aussi bien que pour les sciences , la voie des exemples est bien plus courte et plus sûre que celle des préceptes '.

Ce caractère dominait souverainement dans saint Augustin; et le récit qu'il nous a laissé de la manière dont il instruisait ses disciples peut être d'une grande utilité pour les écoliers aussi bien que pour ^es maîtres. On y voit que la qualité la plus essentielle d'un maître chrétien est d'avoir pour ses disciples cet amour de jalousie dont parle saint Paul ^ , qui allume en lui un zèle ardent pour leur salut , et le rende extrêmement sensible à tout ce qui peut y donner la moindre atteinte.

Ce grand saint , après sa conversion , s'était retiré à la campagne avec quelques amis , et il y instruisait deux jeunes gens , nommés Licent et Trygcce ^. Il avait établi des conférences réglées , où il les faisait parler sur différents sujets que l'on proposait. Chacun soutenait son sentiment, et répondait aux questions et aux difficultés qu'on lui faisait. On écrivait tout ce qui se disait de part et d'autre. Il échappa un jour à Trygèce une réponse qui n'était pas tout à fait exacte, et qu'il souhaitait qu'on ne mit point par écrit. Licent * , de son côté , insista vivement au contraire , et demanda qu'elle fût écrite. On s'échauffa de part et d'autre, comme cela est naturel à des jeunes gens, dit saint Augustin, ou plutôt à tous les hommes, qui sont pleins de vanité et d'orgueil.

Saint Augustin fit une réprimande assez forte à Licent , qui en rougit sur-le-champ. L'autre, ravi du trouble et de la confusion où il

' « Longum iter est per praecepta , esse nollet , urgebat Licentius ut mane-

brève et efficax per exempla. » ( Ski», rent ; puerorum scilicet more , vel potiua

Epist. 6. ) hominum , prob nefas l pêne omnium :

2 2. Cor. 11,2. quasi vero gloriandi causa internos illud

3 S. AuausT. lib. I , de Ordin. c. 10. ageretur. ♦ a Quum Trygetius verba sua scripta

DISCOURS PBÉUMINAIRE. 3t

voyait son émule , ne put dissimuler sa joie. Le saint , pénétré d'une vive douleur en voyant le secret dépit de l'un et la maligne joie de l'autre, et les apostrophant tous deux ; « Est-ce donc ainsi, leur « dit-il, que vous vous conduisez? Est-ce là cet amour de la vérité « dont je me flattais, il n'y a qu'un moment, que vous étiez l'un et « l'autre embrasés ? » Après plusieurs remontrances , il finit ainsi : « Mes cliers enfants, n'augmentez pas, je vous en conjure, mes mi- « sères , qui ne sont déjà que trop grandes. Si vous sentez combien je « vous considère et je vous aime, combien votre salut m'est cher ; si « vous êtes persuadés que je ne me souhaite rien à moi-même de « plus avantageux qu'à vous; enfin si, en m'appelant votre maître , « vous croyez me devoir quelque retour d'amour et de tendresse , « toute la reconnaissance que je vous demande est que vous soyez « gens de bien : Boni estote. » Ses larmes coulèrent alors abondamment , et achevèrent ce que son discours avait commencé. Les disciples attendris ne songèrent plus qu'à consoler leur maître par un prompt repentir pour le présent , et par de sincères promesses pour l'avenir.

La faute de ces jeunes gens méritait-elle donc que le maître en fût si touché? N'est-ce pas l'ordinaire de ces sortes de disputes? et vouloir en bannir cette vivacité et cette sensibilité , ne serait-ce pas éteindre toute ardeur d'étude, et émousser la pointe d'un aiguillon nécessaire à cet âge ?

Ce n'était point la pensée de saint Augustin. II ne songeait qu'à retenir dans de justes bornes une noble émulation , et à l'empêcher de dégénérer en orgueil, qui est la plus grande maladie de l'homme. Il était bien éloigné de vouloir la guérir par une autre , qui n'est peut-être pas moins dangereuse, je veux dire la paresse et l'indolence. « Que je serais à plaindre S dit-il, d'avoir de tels disciples, en qui «t un vice ne pût se corriger que par un autre vice ! »

Voilà une délicatesse de sentiments qui ne se trouve point parmi les païens. Ils conviennent, à la vérité, que l'ambition dont nous parlons ici est un vice; mais , par une contradiction assez bizarre, ils le donnent comme un vice qui devient souvent dans les jeunesgens une source de vertus : [ Licet ipsa vitium sit amhitio, fréquenter tamen causa virtutum est ; et ils font tout ce qui est nécessaire pour

* Me misei-am , si necesse erit , taies non possunt 1 etlam nunc perpeti , a quibus vitia de- ^ Quintil. 1. I, cap. 3. ecdere sine aliorum vitiorum successione

nourrir et pour augmenter cette maladie ^ 11 n'y a que le christianisme qui remédie à tout, qui déclare généralement la guerre à tous les vices , et qui puisse rétablir l'homme dans une entière santé. La philosophie, avec ses plus beaux préceptes, ne va point jusque-là.

[Soumettre et rapporter tout à la religion.] Il faut donc, pour rassembler en peu de mots ce que j'ai dit jusqu'ici, il faut que la raison, après avoir orné l'esprit de son disciple de toutes les sciences humaines , et fortifié son cœur par toutes les vertus morales , le remette entre les mains de la religion, pour lui apprendre à faire un usage légitime de tout ce qu'elle lui aura enseigné, et à le consacrer par là en le rendant éternel. Elle doit l'avertir que , sans les leçons de ce nouveau maître , tout son travail ne serait qu'un vain amusement, puisqu'il se terminerait à la terre, au temps, à une gloire frivole, à un bonheur fragile ; que ce nouveau guide peut seul mener l'homme à son principe , le reporter dans le sein de la Divinité , le mettre en possession du souverain bien où il tend , et remplir ses désirs immenses par une félicité sans bornes. Enfin , le dernier avis qu'elle doit lui insinuer, et ie plus important de tous, c'est d'écouler avec une entière docilité les sublimes leçons que la religion lui donnera, de lui soumettre toute autre lumière , et de regarder comme le plus grand bonheur et le plus indispensable devoir de faire servir à sa gloire toutes ses connaissances et tous ses talents.

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