I. Du choix des livres qiCon explique
Les livres qu'on a coutume d'expliquer en quatrième se réduisent presque à ceux-ci : les Commentaires de César, les Comédies de Térence , quelques Traités et des Lettres de Cicéron , l'Histoire de Justin.
Il n'y a rien de plus parfait dans leur genre que les Commen-
TBÀITlS DES ÉTUDES.
taires de César; et je m'étonne que Quintilien », qui a parlé de quelques liarangues qu'on avait de lui , dont la force et la vivacité font connaître, dit-il , que ce Romain avait le même feu en parlant qu'en combattant , n'ait pas dit un seul mot de ses Commentaires. On y voit régner partout une élégance et une pureté de langage admirable, qui était son caractère particulier ; et l'on pourrait dire qu'ils se sentent de la naissance et de la noblesse de leur auteur , comme Quintilien ledit des ouvrages de Messala >. Peut-être que, regardant ces commentaires comme de simples mémoires, et non comme une histoire en forme, il a cru n'en devoir point faire mention.
Cicéron leur rend plus de justice. Il parle d'abord des harangues de César , et il dit qu'à la pu reté du langage ^ , dont non-seulement un orateur, mais tout citoyen romain doit se piquer, il a ajouté tous les ornements de l'éloquence. Ensuite il passe à ses Commentaires , et il en fait un magnifique éloge, que j'ai rapporté ci-devant.
Mais il faut avouer que les grâces et les beautés de cet auteur se font mieux sentir à des personnes qui ont le goût et le jugement formés, qu'à des enfants tels qu'on les suppose en quatrième. L'imagination vive et prompte des jeunes gens aime la variété et le changement d'objets , et s'accommode moins de cette espèce d'uniformité qui règne dans les Commentaires de César, où l'on ne voit presque autre chose que des campements d'armée , des marches , des sièges de ville , des batailles , des harangues faites aux soldats par le général. Cette raison empêche quelques professeurs de faire voir cet auteur en quatrième , et je n'ai garde de les blâmer.
Il y en a qui en excluent aussi Térence , mais par une raison tout opposée; car c'est la crainte du plaisir que les jeunes gens y trouvent et du goût qu'ils y prennent 4, qui le leur rend suspect. Je
' « G. Caesar si foro tantnm vacasset, ' « Quod ammodo prae se ferens in di-
non alius ex nostris contra Ciceronem cendo nobilitatem saam. » ( Ib. )
nominaretur. Tanta in eo vis est , id ^ « Ad hanc elegantiam verborum la?
acumen , ea concitatio , ut illum eodem tinorum ( quae , etiamsi orator non si,<^
animo dixisse, qno bellavit, appareat. » et sis ingenuus civis romanus, tamen ue
( QuiKTii-^ lib. 10, cap. I. cessaria est), adjungit illa oratoria
« Exornat haec omnia mira sermonis , ornaraenta dicendi. » ( Brut, n- 261.)
cujus proprie studiosQS fuit, elegantiâ. » * « Libenter hœcdidici( disait S. ^u
Ubid. gustin en parlant de Térence) » et ds
sais que messieurs de Port-Royal, qu'on ne soupçonnera pas de relâchement pour ce qui regarde les mœurs , n*en ont pas cru la .lecture dangereuse aux jeunes gens, puisqu'ils ont exprès traduit pour eux quelques comédies , après en avoir retranché certains endroits qui blessent ouvertement la pudeur. Mais ce ne sont pas ces endroits seuls qui sont à craindre pour les jeunes gens , c'est le fond même des comédies , et l'intrigue , qu'il faut nécessairement leur expliquer, si l'on veut qu'ils en entendent la suite : intrigue capable d'allumer en eux une passion qui ne leur est que trop naturelle , qui en entraîne un si grand nombre quand ils sont dans un âge plus avancé , et qui fait tant de ravages dans les familles. Le poète emploie tout son génie et tout son art, non-seulement à excuser, mais même à justifier cette passion , que le paganisme ne trouvait point criminelle, et à jeter un ridicule complet sur la conduite d'un père qui prend de sages précautions pour l'éducation de son fils, pendant qu'il donne pour modèle celle d'un autre père qui ferme les yeux sur les débauches du sien , et qui lui lâche entièrement la bride. Que peut-on raisonnablement opposer à la juste crainte d'un professeur qui sent toute la beauté et toute la délicatesse de Térence, mais qui sent encore davantage le danger et le poison caché sous ces fleurs ? « Je n'en condamne pas les mots, disait saint Augus- « tin * en parlant de ce poète : ce sont des vases choisis et pré- « cieux; mais je condamne le vin de l'erreur que des maîtres eni- « vrés nous présentaient dans ces vases, et qu'on nous forçait de « boire sous peine d'être châtiés , sans qu'il nous fût permis a d'en appeler à quelque juge sobre et raisonnable. » Quintilien * veut qu'on diffère la lecture des comédies à un temps où les mœurs seront en sûreté : peut-on blâmer un maître chrétien qui aura la même délicatesse?
Avant la troisième édition de cet ouvrage, je n'avais pas encore lu un livre intitulé Terentius christianusy imprimé à Cologne l'an 1604, et composé par un principal du collège de la
lectabar miser; et ob hoc bonœ spei doctoribus, et, nisi biberemus, caedeba-
puer appellabar. » ( Confess , lib. 7 , mur, nec appellare ad aliquem judicem
eaP' Ï6- ) sobriura licebat. » ( Confess., lib. I,
' « Non accuse verba , quasi vasa cap. 17.)
electa atque pretiosa; sed Tinum erroris, ^ Lib. 1 , c. 6. quod iu eis nobis propîaabatur ab ebriis
ville de Harlem, Cornélius Schonœus Goudanus^. Il est marqué dans la préface de ce livre que ce principal, homme d'un grand mérite et d'une grande réputation, était amèrement affligé, aussi bien qu'un grand nombre d'autres personnes de sa profession, de ce qu'on laissait entre les mains de la jeunesse un auteur aussi dangereux pour les mœurs que l'était Térence; et ce danger, selon lui, venait surtout du fond même des pièces, qui, sous une diction la plus délicate et la plus élégante qu'il soit possible d'imaginer, cache un poison d'autant plus pernicieux qu'il est plus subtil, et qu'il n'alarme point les oreilles chastes par des saletés grossières , comme cela est ordinaire à Plante. Pour remédier à cet inconvénient, ce principal, plein d'un zèle bien louable pour l'avancement de la jeunesse, aussi bien dans la piété que dans les belles-lettres , composa plusieurs pièces à l'imitation des comédies de Térence, mais dont les sujets sont tirés de l'Écriture sainte. J'en ai lu les deux premières, qui m'ont paru d'une grande beauté. Les règles du théâtre n'y sont pas exactement gardées, mais la diction y est d'une pureté et d'une élégance qui approchent beaucoup de celles de Térence , dont on sent bien que l'auteur avait exprès étudié avec soin le génie et le style , et qu'il a fait passer heureusement dans les pièces chrétiennes qu'il nous a laissées. Je pourrai bien en faire imprimer une ou deux , pour tirer de l'oubli un écrivain qui mérite certainement d'être plus connu des gens de lettres qu'il ne l'est, et surtout de ceux à qui l'éducation de la jeunesse est confiée. Ce livre serait fort propre pour les séminaii'es, où de pieux ecclésiastiques se font quelquefois un devoir de ne laisser entre les mains des jeunes clercs que des livres qui respirent la piété et le christianisme.
Les Lettres de Cicéron , ses Paradoxes , ses Traités de la vieillesse, de l'amitié, des devoirs de la vie civile, et d'autres pareils, sont d'un grand secours pour la quatrième et pour la troisième. La pureté et l'élégance du latin ne sont pas les plus graTids avantages qu'y trouvent les jeunes gens : tout le monde sait combien ces livres philosophiques sont remplis d'excellentes
• De Goude , ville des Pays-Bas , dans la Hollande. -
maximes. Mais comme souvent aussi ils sont remplis de raisonnements subtils , abstraits , et qui supposent une profonde connaissance de l'ancienne philosophie, la plupart des maîtres avouent que beaucoup d'endroits de ces livres sont au-dessus de la portée de leurs écoliers; et c'est ce qui me ferait souhaiter qu'on fit aussi , pour la quatrième et pour la troisième , ce que j'ai marqué pour les deux classes précédentes , c'est-à-dire qu'on tirât de plusieurs auteurs, et surtout des ouvrages philosophiques de Cicéron , des histoires et des maximes proportionnées à la force de ces classes ; car il ne s'agit pas pour lors de faire comprendre aux jeunes gens la suite d'un raisonnement long et obscur , ce qui est beaucoup au-dessus de leur âge , mais de les former à la pureté du latin et de leur donner de bons principes. Or, des extraits faits avec soin et avec discernement , qui pourraient avoir quelquefois une longueur raisonnable, seraient également propres pour ces deux vues, et n'auraient point les inconvénients qui sont inévitables quand on explique tout de suite des livres qui certainement n'ont point été faits pour apprendre le latin à des jeunes gens.
J'insiste d'autant plus sur cet article , qu'il y a peu d'historiens qui conviennent à ces deux classes. La quatrième , outre César, n'a que Justin, dont la latinité n'est pas bien pure. La troisième est réduite à Quinte-Curce et à Salluste , qu'il y faut expliquer alternativement chaque année. Le premier, quoiqu'il ne soit pas du siècle d'Auguste , plaît fort aux jeunes gens , à cause de son style fleuri et des faits intéressants qu'il renferme. Pour Salluste, il n'y a point d'auteur qu'on puisse lui préférer. Quintilien ne craint point de le mettre en parallèle avec Thucydide , si estimé parmi les historiens grecs ; et il croit faire beaucoup d'honneur à Tite-Live , après avoir fort relevé soq mérite, de dire que par tant d'excellentes qualités % mais d'un genre tout différent de celles de Salluste , il est venu à bout d'atteindre à l'immortelle réputation que ce dernier s'est acquise par sa merveilleuse brièveté. En effet, Salluste % aussi bien que
' « Immortalem illam Sallustii velo- ' « Densus, et brevis , et semper inscitatem diversis virtutibus consecutus tans sibi. (Ibid.) est. » (QuiHT. lib. 10, cap. I.) « lia creber est rerum frequcntia,
Thucydide, a écrit d'un style extrêmement vif, serré, concis : il a presque autant de pensées que de mots , et laisse entendre beaucoup plus de choses qu'il n'en dit. Mais c'est ce caractère là même qui donne lieu de craindre que cet auteur ne soit trop fort pour la troisième*, et je suis d'autant plus porté à le croire, que, dans des conférences établies pour en examiner et en éclaircir les difûcultés, j'ai vu de fort habiles maîtres trèsembarrassés à découvrir le sens d'un grand nombre d'endroits. Quoi qu'il en soit, il n'y a point d'auteur qui nous donne une plus iuste idée de la république romaine que Salluste , et qui peigne avec de plus vives couleurs le génie et les mœurs de son siècle , qu'il nous est très -important de bien connaître.
Pour la seconde , elle est riche en ouvrages excellents qu'on y peut faire lire aux jeunes gens : l'Histoire de Tite-Live , les Traités de Cicéron sur l'orateur, ses livres philosophiques, et quelques-unes de ses Harangues. Mais tout cela demande encore du choix et du discernement, et je ne crois pas qu'on doive se faire une loi d'expliquer ces auteurs tout de suite. On ne peut, pendant le cours d'une année entière , en voir qu'une partie fort bornée, quatre ou cinq livres, par exemple, de Tite-Live; encore est-ce beaucoup. En ce cas, n'est-il pas plus prudent de passer les endroits qui sont moins intéressants , tels que sont , dans la première décade, la plupart de ceux où l'historien rapporte les disputes des tribuns , et plusieurs petites guerres , dont on se contente de leur donner de vive voix quelque idée, pour s'arrJter plus longtemps sur les grands événements , qui plaisent infiniment plus et qui sont plus capables de former l'esprit ? J'en dis autant des Traités de Cicéron sur l'éloquence et sur la philosophie, qui demandent encore plus qu'on y applique cette règle. Seraitil supportable, en expliquant l'admirable livre intitulé Orator, liu'on vît tout entier et de suite le traité des nombres, qui renferme près de cent chiffres , et où il y a tant de choses au-dessus ce la portée des jeunes gens , et tout à fait inutiles par rapport au but qu'on se propose , qui est de leur apprendre la langue latine et de leur former le goût.' Il faut donc qu'un maître hait verhorum prope aumeram sententiarum namero coaaequatur. » (Lib. 3(^6 Urai. n 50.)
TRAITE DES ETUDF.S. 205
bile et prudent fasse le choix des endroits qu'il veut expliquer; et je lui appliquerais volontiers, à cet égard , ce que dit Quintilien en parlant de l'orateur : Nihilesse , non modo in orando , sed in omni vita , prias concilio.
II. De ce qu'il faut principalement remarquer, en expliquant les auteurs dans les classes plus avancées.
On peut réduire à cinq ou six articles les remarques qu'on doit faire en expliquant les auteurs : i" la syntaxe , qui rend raison de la construction des différentes parties du discours; 2° la propriété des mots , c'est-à-dire leur signification propre et naturelle; 3° l'élégance du latin, par où l'on fait connaître ce que cette langue a de plus tin et de plus délicat ; 4" l'usage des particules ; 5" certaines difficultés particulières plus marquées; 6° la manière de prononcer et d'écrire le latin, qui n'est pas indifférente même pour l'intelligence des anciens auteurs. Je n'ajoute point ici ce qui regarde les pensées , les figures , la suite et l'économie du discours , parce que je me réserve à en parler avec quelque étendue dans un autre endroit.
i. De la syntaxe.
Comme cette partie n'a pu être enseignée que très-superficiel lementdans les deux premières classes , il est absolument néces» saire que les jeunes gens en soient instruits plus à fond à mesure qu'ils avancent en âge. Il ne faut pas croire que la grammaire , qui a plus de solidité que d'éclat ' , et qui par cette raison paraît à de certaines personnes méprisable , soit indigne de ceux qui se trouvent dans les classes supérieures. Elle a non-seulement de quoi aiguiser l'esprit des jeunes gens » , mais aussi de quoi exercer l'érudition des maîtres ; et elle ne peut nuire qu'à ceux qui s'y arrêtent et s'y bornent, et non à ceux qui s'en servent comme d'un degré et d'un chemin pour passer à d'autres connaissances plus élevées. C'est elle qui met les jeunes gens en état
' « Plus habet in reoessu , quam in qaa; non modo acuere pnerilia ingénia ,
fronte promittit.... Scia omni studiorum sed exercere altissimam quoque eruditio-
genere plus habet operis qoam ostenta- nem ac scientiam possit. » ( Ibid. ) Uonis » (QuiKT. lib. I. ) « Non obstant hae disciplinas per illas
H Interiora velut sacri hnjus adeun- euntibus , sed circa illas hœrentlbus. »
bl'us apparebit mnlta rerum subtilitas, (Ibid.) J2
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de rendre raison des différentes constructions qui se rencontrent dans le discours, et de résoudre beaucoup de difficultés qui , sans ce secours , sont très-embarrassantes. Pour cela , il faut qu'ils aient dans l'esprit certaines règles courtes , nettes , précises , qui leur servent comme de clefs pour entrer dans l'intelligence des auteur<i
On trouve dans ces auteurs le relatif qui, qu%, quod, construit en différentes manières. Populo ut placèrent quas fecisset fabulas (Terent.). Urbem quam statua, vestra est (Vibg.). Darius ad eum locum, quem Amanicas pylas vocant, pervertit (CuRT.). Ad eum locum, quœ appellatur Pharsalia, applicuit (C^s.). Le maître doit savoir exactement toutes les règles qui regardent le relatif. Il ne donne d'abord aux enfants que les plus simples et les plus faciles. Il leur explique les autres dans les classes plus avancées , à mesure que Toccasion s'en présente.
Il y a une infinité de manières de parler dans la langue latine dont on ne saurait rendre raison qu'en sous-entendant le mot /legro^iww ou quelque autre pareil. Triste lupus stabulis. Farium et mutabile semper fèmina (Vibg.). Parentes, libéras ^fratres vilia habere (Tac). Annus salubris et pestilens contraria (Cic). Ultimum dimicationis (Liv.) , supp. tempus. Amara cura)'umÇB.OB./^T.). Ad Castoris , supp. œdem. Est régis, supp. officium. Abesse bidui, supp. itinere.
En combien d'occasions faut-il avoir recours , ou à quelque hellénisme , ou à d'autres règles, pour rendre compte de certaines constructions extraordinaires! Quum scribas, et aliquid agas quorum cansuevisti (Lucceius Ciceroni). Sed istum, quem quaeris, ego sum (Plaut.). 7//ww, ut vivat, optant CI er.). Hxc me, ut confidam, faciunt (Cic). Istud, quicquid est^fac me ut sciam (Teb.). Abstine irarum. Desine lacrymarum. Regnavit populorum.
Je me contente de ce petit nombre d'exemples. Ce qu'on en doit conclure , c'est qu'un maître , pour être en état de bien expliquer les auteurs aux jeunes gens , et de leur rendre compte de tout, doit posséder en perfection toutes les règles de la syntaxe , en avoir approfondi les raisons , les avoir comparées avec les passages des anciens auteurs , et les rappeler, autant qu'il se
peut , à de certains principes généraux qui servent comme de base et de fondement à l'intelligence du latin. La méthode latine de Port-Royal fournit à un maître la plus grande partie des réflexions qui lui sont nécessaires sur cette matière ; et ce serait une négligence bien condamnable si l'on ne faisait point usage d'un tel secours.