‹ Traite des etudes. --Chapitre 45 sur 127 · De la propriété des mots · texte numérisé non relu

De la propriété des mots

On doit avoir une attention particulière à bien faire remarquer la propriété des mots , c'est-à-dire leur signification propre et naturelle , et pour cela marquer, selon le besoin , leur origine et leur étymologie , d'où ils sont dérivés , de quoi ils sont compo» ses. Quelques exemples rendront la chose plus sensible.

Reus signifie également les deux parties qui plaident. Reos appelloj non eos modo qui arguuntw\ sed omnes quorum de re disceptatur (lib. 2. de Orat. n. 183). Reos appello^ quorum res est ( ibid. n. 321 ). On appelle aussi reus celui qui s'est engagé par promesse ou autrement , et qui est ensuite obligé d'accomplir ce qu'il a promis. Reus dictus est a re quam promisit ac débet (Paulus). D'où vient cette belle expression de Virgile , voti reus. Cependant reus est souvent opposé à petitor. Quis erat petitor? Fannius. Quîs reus? Flavius {^ro Q. Rose, n. 42). Et il paraît que c'était là sa plus ordinaire signification.

Crimen, en bonne latinité, signifie accusation » , et il vient peut-être du grec x.ç'nt.x,judicium. Ingrati animi crimen horreo... Laudem imperatoriam criminibus avaritix obteri..., Falsum crimen, tanquam venenatum aliquod tetum, in ali^ quem jacere {Cic). Des personnes habiles croient que ce mot, dans les bons auteurs, ne signifie jamais crime : je n'oserais pas l'assurer.

' En vers, les bons auteurs l'emploient Silius Italicus :

avec ce sens.

Pygmalioneis quondam per caerula terris

Virgile : Pollutumfugiensfraternocrimf/ifregnum

Et erimine ab iino ^ '»*'''" ^ido Libyes appellitur orae.

""'^°'""«- [{1.22; cf. II. -523.)

(yEneid. II, 65.)

Ovide : On peut ajouter deux passages de Va*

Protinu» lioc vetiti eriminis acta rea est lérius Flaccus { Argonaut. IV ,430; V

Facinus signifie un coup de main , une action hardie. Quand il est seul, il signifie ordinairement un crime, une action noire. Nihîl ibi facinoris, nîhil flagitii prœtermlssum (Liv.). Avec une épithète, il se prend également en bonne et en mauvaise part. Qui alîquo negotîo întenti , prœclari/acinorîs , aut honx artis /amam quxrunt {S aIjJ.vst.). Facinus praeclarissimum^ pulcherrimum^ rectissimum (Cic). ^oluntario facinori veniam dari non oportere, .. Scelestum ac nef ariam facinus (Cic). ^\d\% facinorosus ne se prend qu'en mauvaise part.

Socordia et desidia se trouvent joints dans la préface que Salluste a mise à la tête de son histoire de Catilina : socordia atque desidia bonum ofium conterere. Ces deux mots ont à peu près la même signification , mais cependant avec quelque différence. Valla croit que fun regarde l'esprit, et l'autre le corps : Socordia est inertia animi, desidia autem corporis. Je ne sais si cette distinction est bien fondée.

Socordia a pour racine cor, dont les composés sont concors, discors , excors , vecors , et secors ou socors , id est , sine corde. Ce dernier signifie paresseux , lâche , négligent , nonchalant , indolent. Nolim cxterarum rerum te socordem eodem modo (Ter.), m. (rlabrionem bene institutum avi Scxvolx diligentia, socors ipsius natura negligensque tardaverat (Cic). Socors futuri (Tac.) , qui se soucie peu de l'avenir. On voit par là que socordia signifie lâcheté, paresse, négligence, lenteur. Pœnus advena ab extremis orbis terrarum terminis nostra cunctatione et socordia jam hue progressus (Liv.). Quintilien joint à ce substantif deux belles épithètes pour peindre cette nonchalance qui aveugle et endort la plupart des pères et des mères sur les défauts de leurs enfants : si non cœca ac sopita parentum socordia est. Tacite oppose industria à socordia. Languescet alioqui industria, intendetur socordia. On expliquera dans la suite ce que signifie industria.

Desidia vient de sedco, dont les dérivés sont obses, prœses, reses, deses, qui ont le génitif en idis. Ces deux derniers si- ^mïitnX paresseux , endormi, nonchalant, fainéant, oisif, lent, qui ne fait rien. Desidem romanum regem inter sacella et aras acturum esse regnum rati... Sedemus desides domi.

mulierum ritu inter nos altercantes.,. Timere Patres residem inurbeplebem(LiY.). ResesaquaÇVAi^.), eau croupie. On voitpar là ce que signifie desidia. Langori desidixque se dedere (Cic). Marcescere desidia et otio (Liv.)« Virgile se sert heureusement de ce mot pour caractériser le faux roi des abeilles , que sa fainéantise rendait pesant et malpropre, llle horridus alter Desidia, latamque trahens inglorius alvum; au lieu que le véritable roi , actif et laborieux , éclatait de beauté. Je ne puis m'empêcher d'ajouter encore le vers d Horace si plein de sens : vitanda est, improba Siren, Desidia.

Industria signifie proprement activité de l'esprit , application, attention, travail, soin, diligence. Ingenium industria alitur... Mihi in labore perjerendo industîia no7i deerit... Enitar ne desideres aut industria m meam, aut dilîgentiam.... Perfectum ingenio, elaboratum industria.... Demosthenes do- 1ère se aiebat, si quando opijicum anlelucana victus esset in" dustria (Cic.)- Industrîus signifie aussi proprement un homme laborieux, actif, vigilant, <ptXo-ovo;. Homo navus et industrius... Homo vigilans et industrîus... In rébus gerendis vir acer et industrîus (Cic.)- Comme c'est par le travail et l'application qu'on réussit dans les affaires, et qu'on se rend habile , je ne sais si industria ne pourrait pas aussi signifier industrie y adresse, habileté. Je n'oserais pas le nier, mais je doute qu'on en trouve des exemples; et je suis étonné que le petit dictionnaire imprimé chez Boudot ne lui ait donné que cette dernière signification, sans parler de l'autre , qui au moins est la plus ordinaire. Un maître n'oublie pas de faire remarquer aux jeunes gens que ce mot s'emploie encore dans un autre sens : de, ou ex industria, exprès, à dessein, de propos délibéré.

11 est bon de faire discerner aux jeunes gens la signification de certains mots , dont on n'aperçoit pas facilement la différence.

On confond assez souvent tutus et securus. Tutus signifie sûr, assuré, qui est sans danger, qui n'a rien àcraîndre ; securus, qui est sans crainte, sans soin, sans inquiétude : quasi sine cura. De là vient ce beau mot de Sénèque : Tuta sceleraesse possunt, secura nonpossunt^.

« EpUt. 97.

Il y a de la différence entre gratus etjucundus. Le premier signifie une chose qui nous fait plaisir, et dont on sait bon gré; le second , une chose agréable et qui cause de la joie. Or une chose peut nous faire plaisir et ne nous être pas agréable : comme d'être promptement instruit d'une nouvelle triste et fâcheuse , mais qu'il nous importe de savoir. Cicéron distingue ces deux significations. Ista veritas, etiamsi jucunda non est, mihi tamen grata est ( Att. lib. 3 , epist. 66 ). Cujus officia ucundiora scilicet ssepe mihifuerunt, nitnquam tamen gra^ tiora (lib. 4 , epist. fam, 6).

Dans l'usage ordinaire, gaudere et lœtari se confondent, et sont indifféremment employés. Cependant, à parler exactement, ils ont une signification différente. Gaudium marque une joie plus modérée et plus intérieure , lœtitia une joie qui éclate au dehors d'une manière plus vive et moins mesurée. D'où vient que Cicéron dit qu'il y a des occasions où gaudere decet, lœtari non decet {Tusc. lib. 4, n. 66).

Il distingue aussi amare et diligere. Quis erat qui putaret ad eum amorem^ quem erga te habebam, posse aliquid accedere ? Tantum accessit , ut mihi nunc denique amare videar, anteà dilexisse {ad Att. lib. 14, ep. 20). Il semble qu'amare marque un amour qui vient du cœur et de l'inclination ; diligere j un amour fondé sur l'estime.

Il peut arriver aux plus habiles gens de se tromper dans l'intelligence de certains mots dont l'usage est rare, tels que sont par exemple la plupart de ceux qui regardent les arts. Cicéron , dans une lettre à son ami Atticus , ne rougit point d'avouer qu'un matelot lui avait appris la véritable signification d'un terme de marine qu'il avait longtemps ignorée, et sur laquelle il s'était trompé. Aî'bitrabar sustineri remoSy quum inhibere essent rémiges jussi. Idnon esse ejusmodi didici heri, quum ad villam nostram navis appelleretur : non enim sustinent, sed alio modo remigant. Idab i^^oyj^ remotissimum est... Inhibitio remigum motumhabet,etvehementiorem quidem, remigationis navem converlentis ad puppim ^ En effet, Cicéron, dans un ouvrage composé sept ou huit ans avant la lettre qui vient d'être

> £pi8t. ad )k<tic. 21 , lib. 13.

TRAITÉ DES ÉTUDES, 2ll

citée, avait donné à ce mot mhibere le sens qu'il reconnut depuis être faux. Ut concitato navîgio, quum remig es 'mhibuerunt, retinet tamen ipsa navis motum et cursum suum întermisso impetu piilsuque remorum : sic in oratione perpétua , quum scriptadeficiunt,parem tamen obtinet oratio reliqua cursum , scriptorum similitudine et vi concitata *.

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