‹ Traite des etudes. --Chapitre 46 sur 127 · De l'élégance et de la délicatesse du latin · texte numérisé non relu

De l'élégance et de la délicatesse du latin

Quoiqu'on puisse dire des auteurs de la bonne latinité que tout y est pur et élégant , il faut pourtant avouer qu'on y rencontre en plusieurs endroits une certaine finesse d'élocution plus marquée, qui se fait bien sentir et discerner à quiconque a du goût : comme dans un parterre rempli de belles fleurs il y en a certaines d'un prix et d'une beauté exquise, que les connaisseurs ne confondent pas avec celles qui sont plus communes. On s'aperçoit bientôt, dans ceux qui composent en latin, s'ils ont pris dans les anciens cette teinture d'une latinité fine et délicate. On voit souvent des discours où la diction est pure , correcte , intelligible , mais dénuée de cette grâce dont nous parlons ; en sorte qu'on pourrait y appliquer ce mot de Tacite : magis extra vitia quam cum virtutibus.

Cette finesse et cette délicatesse d'expression consistent quelquefois dans un seul mot, quelquefois dans une phrase entière. J'en rapporterai quelques exemples dans l'un et dans l'autre genre.

Satietas. Quand ce mot se dit delà nourriture, il est commun. Cibi satietas etfastidium subamara aliqua re relevatur , aut dulci mitigatur (Gic). Mais dans le sens figuré il a beaucoup d'élégance. Quum naturam ipsam expleveris satietate Vivendi... Ego mei satietatem magnolabore meo superaoi.... Necesse est ut orator aurium satietatem delectatione vincat.... Difficile dictu est quxnam causa sitcurea qux maxime sensus nostros impelluntj et specie prima acerrime commoventy ab iis celerrime fastidio quodam et satietate abalienemur,... Mirum me desiderium tenet urbis , satietas autem provincix (Gic). Sicvbi eum satietas hominum, aut negotii si quando odium

* Ub. I, deOrat. n. 153.

il 2 TRAITÉ DES ÉTUDES.

ce/?er«^ (Ter.). On met quelquefois satias au lieu de satietas Bt il n'est pas moins élégant.

Ex nieo propinquo rure hoc capio commodi ; Neque agit, neque urbis, odium me unquam percipit : Ubi satias cœpit fieri, commuto locum.

( Ter. Eun. 5 , 6.)

Insolens.Insolentia. Ces mots, dans le figuré, sont communs. Insolens hostis. Fictoris insolentia. Dans le propre ils ont beaucoup d'élégance. Ils sont composés de iw pour ?îow, et de soleo. Is nullum verbum insoleiis , neque odiosum , ponere solebat (Cic). Insolens vera accîpiendi (Sall.). Animus contumelias insolens (Tac). Ea requiruntar a me, quorum sum ignarus et insolens..., Moveor etiam loci îpsius insolentia.... Propter fori judicior^umqueinsolentiam, non modo suhselUa, verum etiam urbem ipsam reformidat (Gic). Offenderunt aures insolentia sermonis (Liv.). Quos nulla mali vicerat vis, perdidere nimia bona, ac voluptales immodicx , et eo impensius, quo avidius ex insolentia in eas se merserant (Liv. 1, 33, n. 18).

Utor. Ce verbe, dans le simple, n'a rien que de commun. Jd liberalitatem vectigalibus uti (Cic). Mais il a quelques autres significations fort élégantes. Statuît nihil sibi gravius facîendum, quam ut illa matre ne uteretur (Cic.) : Tout ce qu'il crut devoir faire après un si mauvais traitement, fut de ne plus voir une telle mère. Adversis ventis usi sumus (Cic): Nous avons eu les vents contraires. Quo nos medico amicoque usi sumus (CiG.) : Il était notre médecin et notre ami. Mihi si un" quam jilius erit , nœ illefacili me utetur pâtre (Ter.); pour dire, ero facilis erga illum.

Les noms diminutifs ont une grande grâce dans le latin , et c'est un des endroits par oii cette langue l'emporté beaucoup sur la nôtre. Il suffit de les indiquer pour en faire sentir la délicatesse. Homines mercedula adducti.... In hortuUs suis requiescit {Epicurus), ubi recubans molliler et délicate nos avocat a rostris.... Ithacam illam, in asperrimis saxulis *<inquam niduium affixam, dicitur sapientissimus vir im-

TBÂITE DES ETUDES. 213.

mortalitati anteposulsse..,. Incurrit haec nostra laurus non solum in oculos, sedjametiam in voculas malevolorum.... Rogo te... ut amori nostro plusculum etiam , quam concedit Veritas, largiare... ut nosmetipsi vivi gloriola nostra perfruamur.... Non vereor ne assentatiuncula quadam aucupari gratiam tuam videar.... Narrationem mendaciunculis as pergere... Opus estlimatulo et polilulo judicio tuo... Tenuiculo apparatu signijîcas Balbmn fuisse content um (Cic). /« unius mulierculx animula si jactura facta fuerit... Quum oppida, quœ qiiodam tempore florentissima fuerunt , nunc prostrata et diruta ante oculos jacerent , cœpi egomet mecumsic cogitare: Hem! nos homunculi indignamur , si quis nostrum înteriit, aut occisus est, quorum vita brevior esse débet; quum unoloco totoppidorum cadaveraprojectajaceant (SuLP. in epist. ad Cic). De quel prix est ce dUmmxxûî homunculi pour faire sentir la petitesse de l'homme ! et combien, pour marquer la force étonnante et la continuité de la voix dans un aussi petit corps que celui du rossignol, le diminutif est-il nécessaire! Tantavox tam parvo in corpusculo, tam pertinax spiritus (Plin.)- Notre langue n'a point de mots pour rendre ces sortes de beautés.

Il y a une grande finesse dans plusieurs noms et verbes composés de la préposition sub, dont le propre est de diminuer la force et la signification de ces mots. Subagrestis. Subrusticus. Subcontumeliose. Quia tristem semper, quia taciiurnum, quia subhorridum atque incultum videbant.... Subrauca vox. Subturpiculus. Subdubitare. Subirasci, Subinvidere. Suboffendere. (Cic.)

Les verbes fréquentatifs, appelés ainsi parce qu'ils signifient que la chose dont il s'agit se fait fréquemment, ont aussi quelquefois une grâce particulière. 11 suffit d'en avertir. Factito. Declamito. Lectito. Ad me scribas velim, velpotius scriptites (Cic). Âiunt eum qui bene habitat j sxpius ventitare in agrum (Plin.).

La lecture de Cicéron est bien propre à faire sentir cette finesse et cette délicatesse d'élocution dont je parle. J'en rapporterai quelques exemples plus longs et plus suivis.

1** Libandus est ex omni génère urbanîtatis facetiarvm quidam lepos, quo tanquam sale perspergatur omnîs oraiio ( lib. 1, de Orat. n. 159. ) Voilà précisémenl quelle est la latinité de Cicéron. Quelle finesse dans ce mot libandus lepos l II l'emploie souvent ailleurs fort élégamment. Nulla te vincula impediunt ullius certœ disciplinas^ libasqueex omnibus quodcumque te maxime specie veritatis movet (lib. 5, Tusc. 82.) Omnibus unum in locum coactis scriptoribus , quod quisque commodissime praecipere videbatur, excerpsîmus, et ex variis ingeniis excellentissima qtixque Ubavimus {2de Inv. 4.) Non sum tam ignarus causarum, non tam îjisolens in dicendo , ut omni ex génère orationem aucuper^ ut omnes undique flosculos carpam atque delibem (pro Sext. 119) .

2° Habeat tamen illa in dicendo admiratio ac summa laus umbram aliquam et rêcessum , quo magis id quod erit illuminatum exstare atque eminere videatur ( 3 de Orat. n. 99. ) Tous les termes sont choisis et sont propres à la peinture, d'où la métaphore est tirée : umbra^ recessus, illuminatum, exstare^ eminere. Et ce passage nous avertit de ne pas nous attendre à trouver cette délicatesse dont nous parlons également répandue dans tout le discours.

3° Dicebat Isocrates, doctor singularis, se calcaribus in Ephoro, contra autem In Theopompo frenis uti solere : alterum enim exultantem verborum audacia reprimebat, alierum cunctantem et quasi verecunda?item incitabat, Neque £os similes effecit inter se, sed tantum àlterî affinxit ^ de altero limavit, ut id conformaret in utroque , quod utriusquenatura pateretur {\\\i. de Orat. n. 36).

Il y aurait ici beaucoup de choses à observer : je ne m'arrête qu'à ces deux mots, alteri affinxit , de altero limavit, qui me paraissent d'une grande justesse et d'une grande élégance. Qu'on y substitue adjecit et detraxit, qui leur sont synonymes, quelle différence !

Jlteri afjinxit. Jfjingere.en bonne latinité , signifie a<?jM?igere. Ne îlli ver a laus detracta oratione noslra , necfalsa afficta esse videatur {pro leg. Man. 10. ) Faciam ut inteUigatis

in tota illa causa quid res ipsa tulerit, quid error affmxerit^ quid invîdia con/larit {pro Cluent. 9 ).

De altero limavît. Ce mot dans le simple n'a rien qui frappe. In arbores exacuunt limanfque cornua elephanti {Plin. ). Mais dans le figuré sa signification a toujours quelque chose de beau et de remarquable. Il signifie quelquefois seulement retrancher, et d'autres fois orner, parce que c'est en ôtant le superflu que la lime polit et perfectionne les ouvrages. Il est pris ici dans le premier sens , de altero limavit; aussi bien que dans cet autre passage de Cicéron : de tua benejica prolixaque natura limavit aliqidd posterîor annus pr opter quandam tristitiam iemporum {ep. 3, 1. 8. ) Limare pour signifier polir, orner , perfectionner^ est aussi fort élégant. Neque hsec tita dico , ut ars aliquid limare nonpossil....Hxclimantur à mepolitius (Cic). Limandum expoliendumque se allcui permittere (Plin. jun.).

La comparaison de plusieurs passages où les mêmes mots sont employés peut servir beaucoup aux jeunes gens , et même aux maîtres, pour enrichir leur mémoire d'un grand nombre de manières de parler élégantes , et pour leur donner le goût de la bonne et delà pure latinité. Le Trésor latin de Robert Estienne, et, à son défaut, le dictionnaire de Charles Estienne, qui est l'abrégé du Trésor, et dont un habile maître ne peut se passer, lui fournira une foule d'exemples parmi lesquels il choisira ceux qui conviendront le mieux à son dessein. L'Apparat latin de Cicéron ne lui sera pas d'une moindre utilité. Le soin qu'il prendra de faire un extrait des plus beaux passages et de les transcrire ne sera pas une peine inutile ni pour lui ni pour ses disciples , surtout s'il est attentif à faire entrer dans ses thèmes une bonne partie de ces phrases choisies qu'il leur aura dites de vive voix.

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