‹ Traite des etudes. --Chapitre 48 sur 127 · TR. DES ÉTUD, T. I · texte numérisé non relu

TR. DES ÉTUD, T. I

construction embarrassée et quelquefois irrégulière; ou d'expressions rares , métaphoriques, susceptibles de plusieurs sens ; ou de ce que le texte est peu correct , et qu'un même endroit se lit de plusieurs manières , qui souvent augmentent l'obscurité au lieu de la dissiper.

1* La connaissance de la fable, de l'histoire, des coutumes anciennes , est absolument nécessaire à un maître pour être en état de bien entendre et de bien expliquer les auteurs. Il ne doit pas s'arrêter trop longtemps sur ces matières , mais il ne doit pas les ignorer ni les négliger. Ce point ne doit pas faire l'essentiel de l'explication, mais il en doit faire partie. Il y a une érudi tion obscure , mal digérée , chargée de faits inutiles et peu intéressants , en un mot , plus capable de gâter l'esprit que de le former. On peut appliquer ici ce que dit QuintiUen à un autre sujet : Inter vîrtutes grammaticî hahebitur aligna nescire ^ Mais aussi il y a sur ce point une ignorance qui ne pourrait venir que de paresse , et qui ne serait pas pardonnable à des personnes qui font profession de belles-lettres , qui passent une partie de leur vie sur les livres anciens , et qui , par leur état , sont chargées d'en donner aux autres l'intelligence. Je me propose de parler ailleurs de cette matière, et de la traiter avec quelque étendue.

2° Quand c'est l'embarras de la construction qui forme l'obs^ curité , elle est tout d'un coup dissipée en rangeant les mots dans leur ordre naturel. Cette phrase , qui est au commencement de Tite-Live , Utcumque erit,juvahU tamen rerum gestarum memorix principis terrarum populi pro virili parte et me îpsum consuluissB) peut d'abord embarrasser les jeunes gens. Elle n'a plus rien d'obscur pour eux quand on en fait ainsi la construction : Juvabit et ( id est , etiam ) me îpsum consuluissepro virili parte memorias rerum gestarum populi principis terrarum. Cet endroit du 6^ livre, îta omnia constante tranquiUa pace, uteovixfama belli perlata videri posset , a certainement quelque obscurité , qui disparaît dès qu'on en fait l'ordre : îta omlia tranqtiilla (supp. erant)pace constante, ut, etc.

» Ub. i,e.4.

3° Quelquefois la difficulté vient de certaines construf*tions extraordinaires ou irrégulières qu'un mot peut éclaircir.

Eo melioribus usuras viris, dit Romulus en parlant aux Sabines qui avaient étéeulevées,quodannixuruspro se quîsque sit, ut j quum suam vîcemfunctus ofjicîo sit, parentum etîam patrixque expleat desiderium ». C'est la dernière partie de cette phrase qui a quelque obscurité. On la rend plus claire en lui donnant un peu plus d'étendue. Ut quum secundum suam vicem , seu, quod ad seproprîe spectat, suo quîsque functus offîcio sit, id est , quum suœ quîsque conjugi amorem prœstiterît quem vir uxori debeat, cumulatiorem însuper impendat caintatts modum, quo patriae et parentum amîssorum îllis jacturam desideriumque expleat.

Hînc patres , hinc viros orabant { Sabinœ mulieres) ne se sanguîne nefando soceri générique respergerent : ne par ricidio macularent partus suos , nepotum illi ^ liberum hîprogenîem *. Il n'y a d'obscurité que dans le second membre. Elle consiste dans ces derniers mots , nepotum.... liber um.... progenîem , qui signifient nepotes et liberos : et encore plus dans ces premiers , neparricidîo macularentpartussuos. Elles appellent parricide le crime par lequel les beaux-pères et les gendres s'entre-tueràient les uns les autres ; et elles les conjurent d'épargner celte honte, cette tache à leurs fils et à leurs petits-fils, à qui l'on reprocherait que leurs pères ou leurs grands-pères avaient été des parricides. Un habile interprète 3. croit qu'il faut nécessairement substituer orbarent à la place de macularent; mais il se trompe , et cet exemple nous apprend qu'il ne faut pas changer les textes.

Quia occisione prope occisos Folscos movere sua sponte arma posse, id fides abîerit 4. La construction de ces derniers mots n'est pas ordinaire, et elle demande un mot d'éclaircissement. Quia fides abîerit , fides non sit, id est, credi non possit, occisione prope occisos Folscos movere sua sponte arma posse, quia, inquam, credi non possit id ita esse....

Sunt et belli sicut pacis jura , justeqtie ea non minus quam

' Li». lib. I ,n. 19. * Tanaq. Fab.

' W ib. LiT. lib. 3,B. 10.

220 TBAITÉ DES ETUDES.

fortiter didieimus gerere ^ . A quoi se rapporte ea ? Le sens remporte ici sur la syntaxe. L'on sent bien que bella doit être sous-eotendu.

Filiam pater avertentem causam doloris.... elicuit, comiter sciscitando , utfateretur, etc. ». Cette expression ,//iawi ^afer elicuit ut, etc. , est rare , et demande d'être expliquée.

4° D'autres fois, une métaphore moins commune , ou une expression susceptible de plusieurs sens, embarrasse le lecteur.

Dissipatx res nondum aduitas discordia forent : quas fovit tranquilla moderatio imperii, eoque nutriendo perduxit, vi bonamfrugem libertatis maturisjam viribus ferre passent^. Cet endroit est admirable, et pour le fond de la réflexion même, et pour la manière dont elle est exprimée. Mais d'où est tirée la métaphore qui en fait la principale beauté? car c'e st par où doit commencer l'explication de cet endroit , qui sans cela ne peut être bien entendu. Tite-Live a-t-il en vue les soins d'une nourrice, et la nourriture douce et légère dont l*enfance a besoin avant que de pouvoir digérer un aliment plus solide? ou bien se propose-t-il pour objet de sa comparaison la chaleur modérée de la terre, qui , après avoir enflé et attendri le grain , et en avoir fait sortir d'abord une petite pointe verdoyante , la fortifie insensiblement, et, la conduisant par divers degrés à sa maturité, la met enfin en état de porter le poids de l'épi ? J'ai vu deux habiles professeurs, partagés sur l'intelligence de ce passage, appuyer chacun leur sentiment de raisons fort plausibles ; et certainement la chose n'est pas sans difficulté.

Tite-Live termine la description du supplice des enfants de Brutus par cette excellente réflexion : Nudatos virgis cœdunt, securiqueferiunt; quum inter omne tempus pater , vultusque et os ejus, spectaculo esset , eminente anîmo patrîo inter pU' blicx pœnx ministerium ^. On donne à ces derniers mots, animo patrio , deux sens tout opposés. Les uns prétendent qu'ils signifient que dans cette occasion la qualité de consul l'emporta sur celle de père, et que l'amour de la patrie étouffa dans Brutus tout sentiment de tendresse pour son fils. Ce vers de Virgile,

» Liv. lib. 5 , n. 27. ' Liv. lib. 2 , n. I.

' LiT. lib. 6 , n. 34. ♦ Lib. 2 , a. 5.

Fincet amor paù'ix ^, et le caractère d'insensibilité et de dureté que Plutarque donne à Brutus , semblent appuyer ce premier sens '. D'autres, au contraire, soutiennent, et leur sentiment paraît bien plus raisonnable et plus fondé dans la nature , que ces mots signifient qu'à travers ce triste ministère que la qualité de consul imposait à Brutus, quelque effort qu'il fît pour supprimer sa douleur, la tendresse de père éclatait malgré lui. Et le vers de Virgile emporte nécessairement ce sens , puisqu'il marque qu'il y aurait un combat entre les sentiments de la nature et l'amour delà patrie, et qu'enfin ce dernier l'emporterait, ri?ice^ aiïior patrîse.

Ces sortes de difficultés peuvent servir à former le jugement des jeunes gens , à leur donner un goût de critique juste et exact , et à jeter dans leurs études une variété et une gaieté qui les leur rend plus agréables.

5° II y a un autre genre de difficultés qui viennent de la corruption du texte. Il me semble qu'on doit cette justice aux bons auteurs de l'antiquité , quand on trouve dans leurs ouvrages des endroits d'une obscurité impénétrable et dépourvus de tout sens , de croire que le texte est vicieux et qu'il y manque quelque chose; et alors on a recours aux conjectures.

Dignos esse, qui armis ( Folas ) cepissent, eorum urbem agrumque volanum e^^e '. M. le Febvre sxxh^XïXMQdignumesse, idest, œquum.

Nonjam oratîones modo Manlii, sedfacta popularîa in speciem, tumultuosa eadem, qua mente fièrent^ intuenda erant 4. Gronovius éclaircit cet endroit en changeant deux lettres, et substitue îniuenti. Facta popularia in speciem, tumultuosa eadem, qua mente fièrent intuenti , erant *.

Sic lihris fatalibus editum esse 3 ut quando aqua albana abundassei, tum, si eam Romanus rite emisîsset, Fîctoriam de Feientibus dari «. La faute est évidente, ut... dari, soit

! [^neid. 6 , 819.] sage de Tite-Live ( Essais de critique y

. 7.'ta Public. p. 1-50 ). Il y combat rinterprétation de

^ Liv- lib. 4 , n. 49. Rollin , adoptée par Crévier, et qui est

Lib. 6, n. 14. sans contredit plas beHe et plus juste

L abbé Bellanger a fait une longue que celle qu'il prétend établir. — t

et pedantesque dissertation sur ce pas- « Lib. 5, n. 15.

222 TBAITÉ DES lÊTUDES.

qu'elle vienne de rinadvertance de l'auteur ou de l'ignorance du scribe.

Pline le naturaliste parle ainsi du vermisseau d'où se forme l'abeille : id quod exclusum est, primum vermiculus videiur candidus , jacens transversus , adhasrensque ita^ut pascere videatur «. Ces derniers mots, ita ut pascere videatur, qui étaient dans toutes les éditions et dans tous les manuscrits , ne forment aucun sens raisonnable : aussi ont-ils fort embarrassé tous les interprètes, qui se sont donné la torture pour les expliquer ou pour y substituer une autre leçon. Cet endroit a été parfaitement rétabli par le simple changement de quelques lettres : ita ut pars cerx videatur. Comme ce vermisseau est blanc, et qu'il tient à la cire , il paraît en faire partie. On doit cette restitution, l'une des plus heureuses qu'on ait en ce genre, au savant P. Petau , et , après lui , au P. Hardouin , qui , avant que d'avoir vu la note de son confrère , avait corrigé cet endroit de la même manière; et il appuie cette correction par un passage d'Aristote qui en démontre la nécessité.

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