‹ Traite des etudes. --Chapitre 69 sur 127 · IR. DL8 ÉTUD. T. I · texte numérisé non relu

IR. DL8 ÉTUD. T. I

Restitit, Eurydicenque suam , jam luce siib ipsa , Immemor heu ! victusque animi , respexit. Ibi omnis Effusus labor, atque immitis rupta tyranni Fœdera , tcrqne fragor stagnis auditus Averni. illa , Quis et nie , inquit, miseram, et te perdidit , Orpheii ? Quis tantus furor? En iterum crudelia rétro Fata vocant , conditque natantia lumina somnus. Jamque vale : feror ingenti circumdata nocte , Invalidasque tibi tendens , heu ! non tua , palmas.

(Geor. 4, 485.)

On ne peut rien imaginer de plus beau ni de plus achevé que ce récit. Le^commencement peut se réduire à celte proposition simple : Jamque Eurydice pone sequens conjugem, superas ad oras veniebaty quum illam Orpheus respexit. On sent bien que des deux parties qui composent cette proposition , la plus intéressante est le regard que jette Orphée sur Eurydice. Aussi c'est à quoi Virgile s'est le plus arrêté. Tous les mots portent dans ce vers : Quum subita încautum dementia cepit amantem ; et la pensée est infiniment relevée par le vers suivant : Ignoscenda quidemy scirent si ignoscere Mânes, Mais ce qui est peint avec les couleurs lés plus vives est ce mot , Eurydicen... respexit. L'épithète qu'il donne à Eurydice dit tout : Eurydicen suam , sa chère Eurydice. Outre ce sens , qui se présente d'abord à l'esprit , et qui paraît le plus naturel , il y en a peut-être un autre plus secret et plus délicat : Eurydice , qu'il croyait lui être rendue, être à lui , lui appartenir pour toujours. Jam luce subipsa. 11 touchait au moment heureux où effectivement il en allait être le maître. Immemor, heu! victusque animi. Il avait longtemps combattu contre lui-même, longtemps résisté au désir de jeter un regard sur Eurydice : mais , enfin vaincu parla passion, il oublia les conditions qu'on lui avait prescrites ; le mot victus laisse entendre tout cela.

Respexit. Afin que l'esprit du lecteur demeurât toujours suspendu jusque-là , ce mot , qui est décisif, et qui seul détermine le sens , devait être réservé jusqu'à la fin ; et l'on peut dire que c'est comme le dernier trait et le dernier coup de pinceau qui acnéve cette peinture inimitable.

TBAITB DES ÉTUDES, 291

Le petit discours d'Eurydice est d'une beauté et d'une délicatesse qu'on ne peut assez admirer.

Rien n'aurait été plus froid que cette transition ordinaire : lUa sic loquitur : Cuis , etc. Ce tour est bien plus vif : Illa , Cuis et me, inquit, miser am, et teperdidit, Orpheuf

Y a-t-il rien de plus poétique que cette phrase : En iterum crudelia rétro Fata vacant, conditque natantia lumina sontnus'? pour dire : Voilà que je meurs une seconde fois.

La fin de ce petit discours efface, ce me semble, tout le reste. Tout ce que peut faire Eurydice dans ce dernier moment de vie qui lui reste , est de tendre vers son cher Orphée des mains faibles et mourantes , maintenant seules interprètes des sentiments de son cœur : Invalidasque tibi tendens, heu! non tua, palmas. Je n'entreprends point de faire valoir la délicatesse de ce mot heu! non tua : il est plus facile de la sentir que de l'expliquer. Ce mot semble dit par opposition à cette autre expression qui a précédé , Eurydicen suam. Il me fait souvenir de deux beaux vers qu'un écolier fit en rhétorique au collège du Plessis. Il s'agissait de décrire le retour empressé de saint Antoine vers saint Paul , qui était mort depuis que le premier l'avait quitté. Le jeune poète, après avoir marqué l'empressement de saint Antoine pour aller retrouver son saint et respectable ami , l'apostrophait ainsi ;

Quid facis , Antoni ? Jara friget Pauliis , et allas , Immistus Superis , nec jam tuus , attigit arces.

J'ai rapporté cet endroit pour faire voir aux jeunes gens l'usage qu'ils doivent faire de la lecture de Virgile, et des beautés qu'on leur y fait remarquer.

Je n'ose achever cette narration , de peur de fatiguer le lecteur par des réflexions qui pourraient sembler ennuyeuses ; mais je ne puis m'empêcher de transcrire ici les beaux vers qui la terminent. Il s'agit de la tête d'Orphée que les femmes de Thrace avaient jetée dans l'Hèbre.

Tum quoque, marmorea caput a cervlce revulsuin Gurgite quum raedio portans Œagrius Hebrus Volveret, Eurydicen vox ipsa et frigida lingua,

292 TBAITE DES ETUDES.

Ali ! rniseram Eurydicen , anima fugiente , vocabat. Eurydicen toto referebant flumine ripae.

(Georg. 4, 523. )

Le poëte pouvait dire simplement que, la tête d'Orphée ayant été jetée dans i'Hèbre , sa langue prononçait encore le nom d'Eurydice. Que de beautés en trois vers! vox ipsa : la voix d'Orphée , d'elle-même , et par l'habitude qu'elle avait contractée de prononcer ce doux nom ; etfrigida lingua, et sa langue déjà froide et mourante, appelait encore Eurydice. Cette épithète frigida est d'une grande élégance. Il est ordinaire aux poètes de marquer la mort par le froid qui en est la suite. Ah ! rniseram Eurydicen. Quelle tendresse dans cette répétition du nom d'Eurydice , dans l'épithète rniseram et dans l'exclamation qui la précède ! Enfin cette triple répétition du nom d'Eurydice n'exprime-t-elle pas parfaitement la nature de l'écho, qui repète plusieurs fois le même mot ?

Ovide, en traitant la même matière, a rendu cette dernière beauté d'une manière différente , mais qui a aussi beaucoup de grâce et de délicatesse.

Membra jacent diversa locis : caput , Hebre , lyramque Excipis , et ( mirum ) medio dum labitur amne , . Flebile nescio quid queritur lyra ; flebile lingua Murmurât exanimis : respondent flebile ripae.

(Metamor. lib. 11.)

Il y a sur Virgile un commentaire de la Cerda , jésuite , qui est fort propre à faire entrer les jeunes gens dans le goût dont nous parlons ici. Il descend dans un grand détail. Il pèse toutes les pensées , quelquefois toutes les expressions de ce poëte. Il en fait sentir toutes les beautés et toutes les délicatesses. M. Hersan, qui a enseigné la rhétorique au collège du Plessis , et qui était bon connaisseur , en faisait grand cas , et en inspirait beaucoup d'estime à ses écoliers. Scaliger, dans sa poétique , fait bien remarquer aussi tout l'art de Virgile.

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