VI. Harangues
Je pourrais , sur cet article , renvoyer aux règles que je doaue
dans le livre suivant sur la rhétorique , puisqu'elles conviennent aussi pour la plupart à la poésie : mais j'ai cru ne devoir pas omettre entièrement ce qui regarde les harangues poétiques.
J*en choisirai une seule , et fort courte, qui suffira pour apprendre aux jeunes gens comment ils doivent s'y prendre pour découvrir la force et Ténergie des discours qui se rencontrent dans les poètes.
Le discours que j'entreprends ici d'expliquer est celui de Junon, lorsque, voyant les Troyens près d'arriver en Italie, malgré tous les efforts qu'elle avait faits pour traverser leurs desseins , elle se reproche à elle-même sa faiblesse et son impuissance.
Vix 6 conspeclu Siculae telluris in altiim
Vêla dabant laeti, et spumas salis œre ruebant :
Quum Juno, eeternum servans sub pectore vuliius,
Hœc seciim : Mené incœpto desistere victam !
Nec posse Italia Teucrorum avertere regem !
Quippe vetor fatis. Pallasne exurere classem
Argivum, atque ipsos potuit submergere ponto;
Unius ob noxam et furias Ajacis Oilei ?
Ipsa Jovis rapidum jaculata e nubibus ignem , .i
Disjecitque rates , evertitque œquora ventis :
Illuna expirantem transfixo pectore flammas
Turbine corripuit , scopiiloque infixit acuto.
Ast ego, quae divuiii incedo regina , Jovisquê
Et soror et conjux , una cum gente tôt annos
Bella gero : et quisquam numen Junonis adoret
Prseterea , aut supplex aris imponat honorem !
(JEn. 1, 34.)
On peut distinguer dans ce discours de Junon Texorde, la confitmation , la péroraison.
Le récit qui le précède , tout simple qu'il est, nous annonce un discours extrêmement emporté et violent , et nous marque jusqu'où allait l'aigreur de cette déesse : Quum Juno, œtemum servans sub pectore vulmis, H sec secum. Le poète appelle son ressentiment une plaie, vulnus; et une plaie profonde, sub-pcctore; ancienne et sans remède, œtemum ; et que cette déesse conserve et nourrit avec soin dans son cœur , servans.
Hœc secîim : ajoutez loquitur, qui est sous-entendu , vous éteignez tout le feu et toute la vivacité de ce récit.
ExoRDE. Mené incœpto desistere victam! Ce commencement brusque convient parfaitement à une déesse pleine d'orgueil et de colère, qui, s'entretenant en elle-même du sujet de son mécontentement, exhale tout d'un coup par ce discours sa douleur et son indignation. Toutes les expressions doivent être pesées. Mené : cet unique mot dit tout, et Junon elle-même nous développera dans la suite ce qui y est renfermé. Incœpto desistere : qu'une femme, qu'une déesse (et quelle déesse!), soit obligée de renoncer à son entreprise. Victam : qu'elle soit forcée de se reconnaître vaincue , malgré tous ses efforts et tous ses combats, et qu'elle voie sa rivale l'emporter sur elle et triompher de sa faiblesse. Tous les mêmes mots pourraient demeurer et n'avoir pas la même force : Incœpto cogor desistere vicia. C'est ce monosyllabe, et cette interrogation mené; c'est cet infinitif desistere, qui ne paraît gouverné de rien, qui anime cette pensée : et tel est le langage de la colère.
Nec posse Italia Teucrorum avertere regemî La voilà donc convaincue d'impuissance , cette reine des dieux et des hommes : nec posse. Et cela dans quelle occasion.!» Entreprend-elle de perdre un roi puissant, de l'arracher de son trône, de le chasser de ses États ? Rien moins que cela. Il ne s'agit que d'éloigner, de détourner de l'Italie le chef malheureux d'un peuple vaincu : Teucrorum regem.
Junon marque ailleurs avec quel acharnement elle s'était appliquée à poursuivre les malheureux restes de la nation troyenne, et Énée leur chef. Cet endroit peut servir à entendre celui que nous expliquons.
Heul stirpem invisam, et fatis contraria nostris Fata Phrygum ! Num Sigeis occurabere campis? Num capti potuere capi ? Num incensa cremavit Troja viros ? Médias acies mediosque per ignés
Invenere viam
Quin etiana patria excussos infesta per undas Ausa sequi , et profugis toto me opponere ponto. Absumptae in Teucros vires cœlique marisque.
Quid Syrtes , aut Scylla mihi , qaid vasta Charybdis
Profuit ? optato conduntur Tybiidis alveo ,
Securi palagi atque mei. Mars perdere gentem
Immanem Lapithum valuit : concessit in iras
Ipse deum antiquam genitor Calydona Dianae :
Quod scelus âutLapitlias tantum , aut Calydona mer^teni?
Ast ego , magna Jovis conjux , nil linquere inausum
Quae potui infelix , quae memet in omnia verti ,
Vincor ab .^nea ! ., ; I
CoNFiBMÀTiON. Çuippe vetov fatis. Les deux vers précédents tiennent lieu d'exorde et de proposition. Junon réfute maintenant l'unique objection qu'on pouvait lui faire , tirée de la force insurmontable des destins qui s'opposent à son entreprise. Quelques interprètes croient que cette objection est ironique ; et ce mot quippe semble l'insinuer. Quoi qu'il en soit , Junon la réfute par un seul exemple qui fait toute la matière de son discours : Pallas a bien pu se venger d^Ajax : et moi Je ne puis venir à bout de perdre les Troyens ? Cette comparaison a deux parties , dont chacune est traitée avec un art merveilleux. Il serait difficile de trouver un plus beau modèle d'amplification que celui-ci.
Première partie. Pallas a bien pu se veiiger d'Ajax. C'est Ajax, fils d'Oïlée , chef des Locriens, qui avait déshonoré Cassandre, fille de Priam et prêtresse de Pallas, dans son temple même. Le poète emploie sept vers pour mettre cette vengeance dans tout son jour.
Junon commence par nommer Pallas , sans ajouter à son nom aucune épithète, aucune marque de dignité et de distinction : Pallasne. Cependant elle était fille de Jupiter; elle présidait en même temps à la guerre et aux sciences. Elle semble laisser à entendre que c'est la flotte entière des Grecs qu'elle a fait périr : classent Argivum ; C€ n'était que celle des Locriens. Elle emploie un mot composé , exurere, qui marque que la flotte a été entièrement brûlée et consumée. Et, de peur qu'on ne croie qu'il n'y a eu que les vaisseaux de brûlés , elle ajoute : Atque ipsos potuit submergere ponto, Unius ob noxam et furias Ajacis Oilei ? Autant que Junon s'est appliquée à exagérer la grandeur
296 TBAITE DES ÉTUDES.
lie la vengeance, autant s'applique-t-elle à en diminuer la cause. C'est une simple faute , noxam : c'est encore quelque chose de moindre, une faute involontaire,/wnû!5, commise dans l'emportement de la passion , où un homme n'est point maître de lui : enfin, c'est la faute d'un seul homme : Unius oh noxam etfurîas Jjacîs Oîlei.
Ipsa Jovis rapîdum jaculata e nuhibus îgnem, Dîsjecitque raies, evertîtque asquora ventis. La vengeance aurait paru imparfaite , si Pallas elle-même ne l'avait exercée de ses propres mains : Ipsa. Ce mot marque qu'elle en avait goûté et savouré toute la douceur. Rapîdum Jovis îgnem jaculata, belle périphrase de la foudre ! E nubîbus : Celte circonstance n'est pas indifférente. C'est du milieu des nues , qui est l'empire de Junon, que Pallas a lancé ce feu vengeur et meurtrier, qui a fait un tel ravage dans la flotte des Locriens.
Jllum explrantem transfixo pectore fîammas Turbine corrîpuit, scopuloque înjixît acuto. Une flotte entière dissipée et brûlée n'aurait pas satisfait Pallas , si elle n'avait de sa propre main percé l'infortuné Ajax , objet de sa colère , et si elle ne l'avait laissé attaché à un rocher aigu.
Seconde pâbtie. Et moi, je ne puis venir à bout de perdre les Troyens ! Nous avons remarqué , en parlant de Pallas , que Junon s'était contentée de dire , PaUasne, sans relever le nom de cette déesse par aucune épithète. Elle ne s'exprime pas ainsi quand elle parle d'elle-même. Et moi, dit-elle, qui suis la reine des dieux, moi qui suis et la sœur et la femme de Jupiter. Voilà ce qui est renfermé dans ce mot ego. Le contraste est sensible. Le poète nous montre d'un côté Pallas comme seule, sans crédit , sans distinction : PaUasne. De l'autre il nous représente Junon comme environnée de gloire , de puissance et de majesté : Jstego, quœ divum încedo regîna, Jovîsque Et soror et conjux. On ne manque pas de faire remarquer aux écoliers la justesse de ce mot încedo , qui convient parfaitement à la démarche majestueuse d'une reine et d'une déesse : Et vera incessu patuit dea ' ; et la répétition affectée de la conjonction, pour insister davantage sur sa double qualité de sœur et de femme : Et soror
» /Kn 1 , 409.
etconjux ^ Horace fait parler Juuon à peu près de la même sorte lorsqu'elle déclare que , si l'on songe à rétablir Troie , elle se mettra elle-même à la tête d'une armée pour détruire cette ville, objet éternel de sa haine.
Trojae renascens alite lugubri Fortuna trisli clade iterabitu.
Ducente viclrices catervas Conjuge me Jovis et sorore
Una cum gente tôt annos Bella gero. Junon , malgré toute sa grandeur et toute sa puissance , malgré ses qualités de reine des dieux , de sœur et de femme de Jupiter, a la douleur de se voir aux prises avec une seule nation , et cela depuis tant d'années , una cum gente tôt annos , belle opposition ; et d'épuiser contre elle inutilement toutes ses forces, belta gero.
PÉRORAISON. Et quisquam numen Junonis adoret Prxterea, aut^supplex aris 2wi;?owa/ Aoworem/ La douleur, le dépit, la vengeance , éclatent également dans ces paroles pleines de feu et d'indignation. Après un tel affront, Junon se regarde comme entièrement déshonorée, comme dégradée de sa qualité de déesse , comme devenue désormais Tobjet du mépris des dieux et des hommes. On sent bien quelle force ont ici l'interrogation et l'exclamation. Si l'on retranchait ces figures, la même pensée, sans changer aucun mot, deviendrait froide et languissante.
Le poète a raison de dire que la déesse , en prononçant ce discours, avait le cœur enflammé et embrasé de colère. Talia flammato secum dea corde volutans... Tout y est animé; tout y est plein de feu ; tout y respire le désir et l'ardeur de la vengeance.
ARTICLE III
Des différentes sortes de poêtnes.
Il n'est pas possible d'enseigner à fond aux jeunes gens toutes les règles de la poésie ; cette matière est trop étendue , et demanderait trop de temps : mais aussi il n'est pas raisonnable
• Od. 3,lib. 3.
298 TBAITE DES ETUDES.
qu'ils les ignorent absolument , et qu'ils sortent du collège sans avoir quelque connaissance des différentes sortes de poèmes , et des règles qui leur sont particulières.
M. Gaullyer, professeur au collège du Plessis-Sorbonne, fort habile et fort laborieux , vient de donner au public un livre sur la poétique. Je ne l'ai point encore lu, mais le dessein m'en paraît fort bon. Il y propose les règles de poétique tirées d'Aristote, d'Horace, de Despréaux, et d'autres célèbres auteurs. Il est utile d'avoir un livre où l'on puisse trouver ce qui s'est dit de plus solide sur une matière que les maîtres ne peuvent pas expliquer à fond dans les classes , et dont il est pourtant à souhaiter que les jeunes gens soient instruits jusqu'à un certain point.
Le poëme se divise ordinairement en poëme épique et en poëme dramatique. Le premier consiste en un récit, et c'est le poète qui y parle. Le second renferme une action qui est représentée sur le théâtre ; et c'est dans la bouche des personnes mêmes qui y paraissent que le poète met le discours.
En suivant cette division , fondée sur les mots grecs ti^o; et ^pà{^.a, qui sont opposés , le grand poème épique, comme la plus noble espèce, s'approprie dans l'usage le nom de son genre, ainsi qu'il arrive dans beaucoup d'autres matières.
On rapporte au genre du poème épique plusieurs différentes espèces de poèmes' : les idylles, les satires, les odes, les épigrammes , les élégies , etc. Le poème dramatique comprend la tragédie et la comédie.
Il faut que les jeunes gens aient quelque idée de toutes ces différentes sortes de poésie. La seconde et la rhétorique sont les classes où on doit leur donner ces instructions. L'Art poétique d'Horace, qu'on explique ordinairement en rhétorique toutes les années , donnera lieu d'enseigner aux jeunes gens tout ce qu'ils doivent savoir sur cette matière.
ï Le P. Jouvency , qu'on ne soup- petits poèmes, ^d epicum poema revoeari'
çomiera point d'ignorance dans ces ma- tur varia poemata-... ut idyllia, satira ,
tières , dans son livre de Ratione dis- oda, eclogee, epigrammata, elegia, etc.
cendi et docendi, rapporte aussi au poëme ( Page 184. ) épique plusieurs différentes espèces de
TBAITE DES ETUDES. 299
Mais la lecture des poètes mêmes leur sera bien plus utile que tous les préceptes qu'on pourrait leur donner.
On a coutume de commencer par Ovide , et l'on a raison. Ce poète est fort propre à inspirer du goût pour la poésie ; à donner delà facilité, de l'invention, de l'abondance. Ses Métamorphoses surtout peuvent être fort agréables, par la grande variété qui y règne. 11 n'y faut pas chercher cette exactitude , cette justesse , cette pureté de goût , qu'on trouve dans Virgile. Il est souvent trop diffus dans ses narrations , et il s'abandonne trop à son génie ; mais il y a de très-beaux endroits , et il peut être fort utile pour ceux qui commencent. Nimium amaior ingenii suiy laudandus tamenîn partibus ^ Ses défauts mêmes, qu'un maître attentif ne manquera pas de faire remarquer aux jeunes gens , leur serviront presque autant que les beautés qu'on leur fera admirer, surtout quand ils seront en état de faire la comparaison d'Ovide et de Virgile.
Ce dernier fait la plus grande occupation des classes : aussi est-ce un modèle parfait, et qui peut suffire seul pour former le goût.
On y explique aussi Horace et Juvénal ; et ces auteurs , tous deux excellents, quoique dans un genre différent, méritent bien d'y trouver leur place.
Je voudrais qu'on y joignît quelques tragédies de Sénèque, ou du moins quelques endroits choisis de ses tragédies ; je dis de celles qui sont véritablement de lui. On y reconnaîtra facilement le style de l'auteur ; c'est-à-dire qu'on y trouvera des endroits admirables , pleins de feu et de vivacité , mais qui n'ont pas toujours toute la justesse et toute l'exactitude qu'on pourrait souhaiter.
Ne serait-il pas bon aussi, surtout en rhétorique , de lire aux écoliers quelques endroits de Lucain, de Claudien, de Silius Italicus , de Stace , et de les comparer avec Virgile , pour les accoutumer à connaître la différence des styles .î* Le cinquième livre de la Poétique de Scaliger peut être pour cela de quelque secours. On y trouve plusieurs morceaux des poètes latins sur les mêmes matières , par exemple , sur la tempête, sur la peste, etc.
* Quint. 1. 10, cap. I.
Je ne sais pas pourquoi Ton ne fait point d'usage , dans les «lasses, d'un livre qui est pourtant fort propre pour les jeunes gens ; c'est celui qui a pour titre, Epigrammatum delectus. Un tel recueil ne pourrait pas manquer de plaire par la beauté et la variété des épigrammes qu'on y trouve; et il me semble que c'est principalement de ces sortes de pièces courtes et détachées qu'il faudrait meubler la mémoire des jeunes gens. Une nouvelle édition de ce livre ne serait pas inutile pour les collèges ; mais il y aurait quelques changements à y faire, et l'on pourrait profiter de quelques-unes des réflexions du P. Vavasseur, jésuite, dans l'élégante critique qu'il a faite de ce petit ouvrage.
Je ne dis rien ici des règles de la poésie française , parce que les différents exercices des classes ne laissent pas assez de temps pour en instruire les jeunes gens , et que d'ailleurs la lecture de nos poètes pourrait leur être dangereuse par plus d'un endroit, mais surtout parce que , ne demandant aucun travail de leur part, et ne présentant que des roses sans épines, il serait à craindre qu'elle ne les dégoûtât d'autres études plus difficiles et moins agréables, mais infiniment plus utiles et plus importantes. Il viendra un temps où ils pourront étudier les poètes français, non-seulement sans danger, mais avec beaucoup de fruit ; car il ne serait pas raisonnable qu'uniquement occupés de l'étude des auteurs grecs et latins , et peu curieux de faire connaissance avec les écrivains de leur pays , ils demeurassent toujours étrangers dans leur propre patrie. Cette lecture , pour être utile , demande un choix judicieux et de sages précautions, surtout pour ce qui regarde la pureté des mœurs.