EXCELLENCE DES POEMES D'HOMERE
L'éloge magnifique que fait Horace des deux poèmes d'Homère, en les préférant pour l'instruction aux livres des plus habiles philosophes, n'a point paru outré. Il n'en est pas de même des louanges que les savants de tous les siècles lui ont données comme à l'envi pour relever l'excellence de sa poésie. Rien des personnes , très-estimables d'ailleurs par leur esprit et par leur savoir, en ont pensé tout autrement , et ont fait des efforts incroyables pour décréditer dans l'esprit des hommes, et pour faire tomber dans le mépris, ce poète si anciennement et si généralement estimé.
Il serait à craindre que de tels préjugés n'entraînassent les jeunes gens, d'autant plus qu'ils commencent à lire Homère dans un âge plus capable de sentir les difficultés et les défauts de ce poète que d'en goûter les beautés. C'est pour prévenir cet inconvénient que j'ai crudevoir faire en particulier quelques réflexions
* Plin. in Hist. nat. lib. 7, cap. 29.
sur la manière dont on doit l'expliquer aux jeunes gens. Je commencerai par établir quelques règles qui leur puissent servir de principes pour former sur Homère un jugement équitable. Je rapporterai ensuite quelques endroits de ce poëte, dont j'essayerai de leur faire sentir la beauté et l'éloquence.
ARTICLE PREMIER
Règles qui peuvent servir de principes aux jeunes gens .pour juger sainement d'Homère.
Avant toutes choses , les jeunes gens doivent éviter un défaut assez ordinaire à ceux de leur âge , qui croient avoir plus d'esprit que les autres parce qu'ils ont plus d'étude et de lecture. Ce défaut est déjuger, de décider, de prononcer d'un ton de maître, quelquefois même en présence d'habiles gens , dont il leur conviendrait d'attendre la décision au lieu de la prévenir. Ils croient par cet air de suffisance s'attirer l'estime, et ils se font mépriser. La modestie , la retenue, la défiance de ses propres lumières , doivent être le caractère de cet âge , et en font tout l'honneur. Ils peuvent exposer leurs doutes, proposer leurs difficultés , et interroger modestement ceux que leur âge et leur habileté mettent en état de leur en donner l'éclaircissement. C'est une leçon que leur donne le jeune Télémaque dans l'Odyssée. Il était près d'arriver chez Nestor, et il demande à Mentor, son gouverneur, comment il doit s'y conduire. « Je n'ai pas encore, lui dit-il, « acquis l'usage de bien parler ; et d'ailleurs, il ne convient pas « à un jeune homme comme moi d'interroger trop familièrement <• un vieillard vénérable comme Nestor.»
OOSé xi 7Cû> (tuOotai wgTreiprijjLat 7ru>tivoîaiv * Aiôw; 5' a5 viov àvôpa YepaÎTgpov èlepseaOat.
(Liv. 3,v. 23,24.)
Cette retenue est encore plus nécessaire quand il s'agit de blâmer les écrivains du premier ordre. On pardonne aisément à un homme épris des beautés de ses auteurs les louanges excessives et outrées qu'il leur donne quelquefois, dans une espèce
d'enivrement causé par l'admiration qui le transporte. C'est un défaut commun à tous ceux qui se passionnent ; défaut que l'expérience et la raison corrigent , qui , après tout , naît d'un bon fonds et ne fait de tort à personne. Mais tout homme sensé, et bien plus encore s'il est dans un âge que le peu d'expérience et la crainte de se tromper doivent rendre plus timide , gardera rigoureusement cette règle si sage que donne Quintilien quand il s'agit de condamner les grands hommes : « Il ne faut » prononcer « qu'avec beaucoup de retenue et de circonspection sur ces auteurs « dont le mérite est si bien établi , de crainte qu'il ne nous arrive, « comme à plusieurs, ^le blâmer ce que nous n'entendons pas.»
La réflexion que fait M. Despréaux * sur le jugement qu'on doit porter des grands hommes de l'antiquité est puisée dans le bon sens , et doit frapper toute personne raisonnable et qui est sans prévention. « Lors, dit-il , que des écrivains ont été admirés « durant un fort grand nombre de siècles, et n'ont été méprisés « que par quelques gens de goût bizarre ( car il se trouve toujours « des goûts dépravés), alors non-seulement il y a de la témérité, « mais il y a de la folie, à vouloir douter du mérite de ces écri- « vains. Que si vous ne voyez point les beautés de leurs écrits, « il ne faut pas conclure qu'elles n'y sont point, mais que vous « êtes aveugle et que vous n'avez point de goût. Le gros des hom- « mes à la longue ne se trompe point sur les ouvrages d'esprit. « Il n'est plus question à l'heure qu'il est de savoir si Homère , « Platon, Cicéron; Virgile , sont des hommes merveilleux : c'est « une chose sans contestation , puisque vingt siècles en sont « convenus. Il s'agit de savoir en quoi consiste ce merveilleux « qui les a fait admirer de tant de siècles , et il faut trouver le « moyen de le voir , ou renoncer aux belles-lettres , auxquelles « vous devez croire que vous n'avez ni goût ni génie , puisque « vous ne sentez point ce qu'ont senti tous les hommes.»
. ". ^ïo<leste tamen et clrcumspecto quaenonintelligunt. » (Quimtil. teb. 10 ,
judicio de tantis viris jiidicandum est, cap. I. )
ne , quod plerisque accidit , damnent » Réflex. 7 »ur Longin,
Il ne s'ensuit pas de là qu'on doive regarder ces écrivains excellents comme souverainement parfaits, et absolument exempts de tout défaut. Ce sont de grands hommes , mais enfin ils sont hommes, et par conséquent sujets à se tromper quelquefois et à s'égarer. ïl faut donc convenir de bonne foi ( et les plus zélés défenseurs d'Homère l'ont souvent déclaré, qu'il se rencontre dans ce poète quelques endroits faibles, défectueux) traînants, quelques harangues trop longues , des descriptions quelquefois trop détaillées, des répétitions qui rebutent, des épithètes trop communes, des comparaisons qui reviennent trop souvent et ne paraissent pas toujours assez nobles. Mais tous ces défauts sont couverts et comme étouffés par une foule infinie de grâces et de beautés inimitables , qui frappent, qui enlèvent, qui ravissent ; et dès lors ces défauts n'autorisent point à refuser à l'ouvrage et à l'auteur l'estime qui leur est due, selon cette règle si judicieuse d'Horace :
Verum ubi plura niteut in carminé, non ego paucis Offendar maculis , qiias aut incuria fudit , Aut humana parum cavit natura.
( Horat. de Art. poet. )
Mais il faut bien prendre garde d'imputer à Homère des défauts qui ne subsistent que dans l'imagination des critiques prévenus ou ignorants. C'est ainsi que plusieurs sont blessés de certains mots qui leur paraissent bas et rampants , comme chaudron, marmite^ graisse^ intestins^ et autres pareils, qui se rencontrent assez souvent dans Homère , et que nous ne souffririons point dans nos poètes, ni même dans nos orateurs.
On doit, comme le remarque M. Despréaux ', dont je ne ferai ici que copier les paroles , « on doit se souvenir que les mots « des langues ne répondent pas toujours juste les uns aux autres , « et qu'un terme grec très-noble ne peut souvent être exprimé « en français que par un terme très-bas. Cela se voit par les mots
• d'asinus en latin , et d'âne en français , qui sont de la dernière « bassesse dans l'une et dans l'autre de ces langues , quoique le « mot qui signifie cet animal n'ait rien de bas en grec ni en « hébreu , où on le voit employé dans les endroits les plus ms- « gnifiques. 11 en est de même du mot de mulet j et de plusieurs « autres.
« En effet , les langues ont chacune leur bizarrerie ; mais la « française est principalement capricieuse sur les mots : bien « qu'elle soit riche en beaux termes sur de certains sujets , il y « en a beaucoup où elle est fort pauvre, et il y a un très-grand « nombre de petites choses qu'elle ne saurait dire noblement. « Ainsi, parexemple,bienque, dans les endroits les pi us sublimes, « elle nomme, sans s'avilir, un mouton, une chèvre, une brebis, «t elle ne saurait , sans se diffamer, dans un style un peu élevé , « nommer un veau, une truie, un cochon. Le mot de génisse en « français est fort beau , surtout dans une églogue ; vache ne s'y « peut pas souffrir. Pasteur et berger y sont du plus bel usage ; « gardeur de pourceaux , ou gardeur de bœufs , y seraient « horribles : cependant il n'y a peut-être pas dans le grec deux « plus beaux mots que ouêwTYi; et 3ouy.oXoç , qui répondent à ces « deux mots français ; et c'est pourquoi Virgile a intitulé ses « églogues de ce doux nom de bucoliques, qui veut pourtant « dire en notre langue , à la lettre , les entretiens des bourners « ou des gardeur s de bœufs. »
On voit par là l'injustice de ceux « qui imputent à Homère les « bassesses de ses traducteurs , et qui l'accusent de ce que , par- « lant grec, il n'a pas assez noblement parlé latin ou français. » C'est une chose fort remarquable que dans l'antiquité « on « n'ait jamais fait sur cela (c'est-à-dire sur la bassesse des mots ) « aucun reproche à Homère , bien qu'il ait composé deux poèmes, « chacun plus gros que TÉnéide , et qu'il n'y ait point d'écrivain " qui descende quelquefois dans un plus grand détail que lui , « ni qui dise si volontiers les petites choses , ne se servant jamais " que de termes nobles , ou employant les termes les moins rele- « vés avec tant d'art et d'industrie , comme remarque Denys « d Halicarnasse , qu'il les rend nobles et harmonieux. »
306 TBAITÉ DES ÉTUDES.
Une autre source des jugements injustes que l'on porte sur Homère , est la prévention où nous sommes assez ordinairement pour les coutuihes , les usages , les manières de notre siècle et de notre pays ; ce qui fait que nous nous laissons facilement blesser parcelles d'une antiquité si reculée , qui étaient plus simples «t plus approchantes de la natuipe. On est choqué dans Homère de voir les princes préparer eux-mêmes leur repas , Achille faire «hez lui les fonctions les plus serviles , les fils des plus grands roiis garder les troupeaux, les princesses aller elles-mêmes laver le linge à la rivière et puiser de l'eau à la fontaine.
Mais ne voit-on pas aussi , dans l'Écriture , Abraham , maître d'un nombreux domestique , courant lui-même à l'étable; Sara, qui avait tant de servantes , pétrissant elle-même le pain ; Rebecca et Rachel , malgré la délicatesse de leur sexe , portant sur leurs épaules une pesante urne remplie d'eau ; Saûl et David , même après avoir reçu l'onction royale , encore occupés à paître les troupeaux?
La raison , le bon sens , l'équité , demandent qu'en lisant les auteurs anciens on se transporte dans les temps et dans les pays dont ils parlent; et que, par une bizarrerie d'esprit toutà-fait injuste , on ne se laisse point prévenir contre des coutumes anciennes , parce qu'elles sont contraires aux nôtres : ce qui n'est pas moins déraisonnable que si , par un aveugle attachement pour les modes de notre nation, nous regardions comme ridicules les habillements des autres peuples. Et d'ailleurs croiton donc que cette délicatesse , cette moUesse , ce luxe qui ont infecté les siècles postérieurs , méritent si fort d'être préférés à l'heureuse simplicité des premiers temps , qui était un reste précieux de l'ancienne innocence ?