VIT
Pour ce qui est des fautes réelles qui se trouvent dans Homère, l'équité et la droite raison demandent qu'on les lui pardonne en faveur des beautés sans nombre qui s'y rencontrent. Longin ' ,
> Traité du Subi. ch. 27.
TBAITE DES ÉTUDES. 307
en examinant si l'on doit préférer le médiocre parfait au sublime qui a quelques défauts, établit la règle dont je parle , et en tire la preuve de la nature même de ces sortes d'ouvrages. « Pour « moi, dit- il, je tiens qu'une grandeur au-dessus de l'ordinaire « n'a point naturellement la pureté du médiocre.... Il en est du « sublime comme d'une richesse immense, où l'on ne peut pas « prendre garde à tout de si près , et où il faut , malgré qu'on « en ait, négliger quelque chose.... Ainsi, continue-t-il , bien « que j'aie remarqué dans Homère, et dans tous les plus célèbres « auteurs, des endroits qui ne me plaisent point , j'estime que « ce sont des fautes dont ils ne se sont pas souciés , et qu'on « ne peut appeler proprement fautes, mais qu'on doit simplement « regarder comme des méprises et de petites négligences qui « leur sont échappées , parce que leur esprit , qui ne s'étudiait « qu'au grand, ne pouvait pas s'arrêter aux petites choses.... Tout « ce qu'on gagne à ne point faire de fautes , c'est qu'on ne peut « être repris; mais le grand se fait admirer. Que vous dirai-je « enfin ? un seul de ces beaux traits et de ces pensées sublimes qui a sont dans les ouvrages de ces excellents auteurs peut payer tous « leurs défauts. »
VÏII.
Cette règle peut beaucoup servir pour porter un jugement équitable sur Homère et sur Virgile. Je ne sais si , en expliquant ces poètes aux jeunes gens , il est à propos de donner la préférence à l'un sur l'autre, et s'il ne serait pas plus sage de laisser cette grande question indécise, en gardant une espèce de neutralité. On peut se contenter de bien faire sentir la différence de leur caractère en mettant dans tout leur jour les beautés de l'un et de l'autre. Quintilien semble nous donner cette ouverture par la manière si sensée dont il parle de ces deux grands poètes. Il avait fait un éloge magnifique d'Homère, dans lequel il donne en peu de mots une juste idée de la variété merveilleuse du style de ce poète : hune nemo in magnis sublimîtate , in parvis proprietate superaverit. Idem lœtus ac pressus , jucundus et gravis t tum copia, tum brevltate mirabilis *. a Dans les grandes choses,
' Quint. 1. 10, cap. I.
308 TBÀIT^ DES ETUDES.
« rien de plus sublime que son expression ; dans les petites, rien « de plus propre. Étendu , serré, grave et doux, également ad- « mirables par son abondance et par sa brièveté. » Il vient ensuite à Virgile; et, après avoir rapporté » une parole célèbre de Domitius Afer, le plus fameux orateur de son temps , qui ne plaçait ce poète qu'après Homère , mais bien près de lui , il trace en peu de lignes le caractère de l'un et de l'autre d'une manière qui ne laisse rien , ce semble , à désirer. Il reconnaît dans Homère plus de génie et de naturel , dans Virgile plus d'art et d'étude. L'un est plus vif et plus sublime, l'autre plus correct et plus exact. Celui-là s'élève avec plus de force, mais ne se soutient pas toujours : celui-ci marche toujours d*un même pas et ne s' égare jamais» C'est ainsi que Quintilien , pesant dans la balance de la raison et de l'équité les diverses qualités de ces deux grands hommes, semble par de justes compensations vouloir établir entre eux une sorte d'égalité. Ethercle, ut illi naturx cœlesti atque immortali cesserimus , ita curœ et diligentîx vel ideo in hoc plus est, quodeifuit magis laborandum ; et quantum eminentioribus vincimur, fartasse œqualitate pensamus.
En usant de ce sage tempérament, il sera très-utile de faire comparer aux jeunes gens certains beaux endroits de Virgile avec ceux d'Homère , d'après lesquels ils sont copiés. C'est déjà un grand avantage pour celui-ci d'avoir servi de modèle à l'autre; et l'on peut lui appliquer avec justice ce qui a été dit de Démosthène par rapport à Cicéron : Cedendum in hoc quîdem , quod et ille prior fuît , et ex magna parte Ciceronem, quantus est, fecit^. Des deux héros d'Homère Virgile n'en a fait qu*an, dans lequel il a su réunir avec art toutes les belles qualités répandues et partagées dans ceux du poëte grec. Il en a tiré aussi la plupart de ses épisodes ; il en a emprunté un grand nombre de comparaisons. Il y a un secr-et plaisir à démêler dans le poëte latin
» « Utar verbis îisdem , qaœ ex Afro lius , proplor tamen pi-lmo quam ter-
bojnitio juveuis accepi : qui mihi inter- tio. ( Ibid. )
roganti, quem Homero crederet maxime * Quint. 1. 10, cap. I. acccdere , Secundus , inquit , est Virgi-
les traces du poëte grec , et à découvrir ces précieux vols qui font également honneur à l'un et à l'autre. La copie ne peut quelquefois atteindre aux beautés de l'original ; quelquefois elle le passe , et par d'heureux coups de pinceau elle y ajoute des traits qui la rendent elle-même original. Pour ce qui est de l'expression , du nombre, de la cadence, Homère l'emporte infiniment; et il est bon d'accoutumer de bonne heure l'oreille des jeunes gens à sentir cette douce et harmonieuse mélodie qui règne dans tous ses vers , qui y répand des grâces inimitables à toute autre langue u'à la grecque.
On voit bien que l'étude d'Homère faite de la sorte peut contribuer beaucoup à former le goût ; et c'est ce qui me fait croire que dans les classes, où l'on n'a pas le temps de voir un poëme entier et de suite , il serait assez à propos de n'en expliquer que des endroits choisis, et capables de donner de ce poëte l'idée qu'on en doit prendre. Je vais essayer d'en développer quelquesuns de ce genre.
ARTICLE IT
Endroits et Homère remarquables pour le style et pour l'éloquence.
Je ne dois pas m'étendre beaucoup ici , de peur d'allonger trop mon ouvrage; et cependant il est difficile d'être court en parlant des beautés d'Homère. J'en rapporterai de différentes sortes , mais sans m'astreindre à y suivre un ordre exact et régulier.