‹ Traite des etudes. --Chapitre 93 sur 127 · II. IX · texte numérisé non relu

II. IX

C'est ce que l'Écriture appelle avoir deux langues, bilingues-, avoir deux cœurs , in corde et corde locuti sunt. Heureuse expression ! Les gens du monde ont deux cœurs ; ils montrent l'un, et cachent l'autre. Ils se croient en cela bien prudents : mais de quelle confusion seraient-ils couverts , si cette lâché duplicité était connue! Os bilingue detestor^. « Je déteste la « langue double. » C'est ainsi que parle le Sage dans l'endroit même où il apprend aux rois la manière de régner sagement.

Douceur. Docilité. Je joins ensemble ces deux qualités, quoique différentes , parce que l'une conduit à l'autre. La douceur arrête dans un prince les saillies de la colère , et lui fait éviter bien des fautes. La docilité \e porte à prendre conseil, à le suivre, à renoncer à ses propres vues quand on lui en montre de meilleures , à revenir sur ses pas quand on lui montre qu'il

• I. Machab. 2, 1920. XlTUOpôOV. (Epist./(mU.,Hb. 10, 18,).

' « Itaque Homerus non Ajacem , nec 3 p^ov. 8, 13. Acbillem , sed Ulyssem appellavit ttto-

s'est engagé trop avant , et à réparer les fautes que l'emportemenî lui a fait commettre.

L'Iliade entière, qui n'a pour objet que la colère d'Achille, qui causa tant de malheurs aux Grecs , est une leçon bien salutaire pour les princes. Achille profita peu de celle qu'il avait reçue de son père en partant pour la guerre de Troie. « Mon fils (lui dit Pelée en l'embrassant), Minerve et Junon « vous accorderont la victoire sur vos ennemis, quand elles ïe « jugeront à propos : mais souvenez-vous de modérer votre fierté « et de réprimer votre colère. La douceur vaut toujours mieux « que la force. Évitez les querelles , source féconde de toutes « sortes de malheurs; et croyez que la bonté et l'humanité vous « feront plus honorer des Grecs que la dureté et que la violence » . »

Achille, qui, pour satisfaire son ressentiment, avait laissé périr presque sous ses yeux les meilleurs de ses amis , reconnut et déplora, mais trop tard, les funestes effets d'une passion qui, d'abord plus douce que le miel , cause ensuite de si amères douleurs , et qui va toujours en croissant , quand elle n'est pas réprimée dans sa naissance. « Périssent à jamais les animosités et « les querelles ! Périsse la colère , qui renverse de son assiette « l'homme le plus sage et le plus modéré, et qui, plus douce « que le miel , s'enfle et s'augmente dans le cœur comme une « fumée ! Je viens d'en faire une cruelle expérience par ce fu- « neste emportement où m'a précipité l'injustice d'Agamem- « non'. » On pourrait bien appliquer ici ce que dit Quinte-Curce au sujet de la mort de Clitus , qu'Alexandre se repentit si vivement d'avoir tué dans l'emportement de sa colère : Maie humanîs ingenils natura consuluit, quod plerumque non futura , sed transacta perpendimus. Quippe rex, posteaquam ira mente decesseratj ettam ehrîetate discussa , magnitudinem facino-. ris sera xstimatione pensavit^ .

Le premier degré de la vertu est de ne point commettre de fautes ; le second est de souffrir au moins qu'on nous les fasse connaître et de n'avoir point de honte de les réparer. C'est l'utile leçon qu'Ulysse osa faire à Agamemnon , le roi des rois , et que.

« Iliad. 9 , 254-258. s Q. Cari. 1. 8 , cap. 2.

Ibid. 18,97,113.

TBAIxé DES ETUDES. 345

ce dernier reçut avec beaucoup de docilité. « Illustre fils d'Atrée, a souvenez-vous d'être à l'avenir plus juste et plus modéré envers « les autres , et ne pensez "pas qu'il soit indigne d'un roi de faire « satisfaction à ceux qu'il a offensés- Sage fils de Laërte , lui ré- « pondit Agamemnon, j'ai entendu avec un très-grand plaisir « tout ce que vous venez de dire ; car vous avez parlé avec beau- « coup de raison et de justice. Je suis prêt à faire tout ce que « vous souhaitez'. »

Figilance. Je terminerai les qualités du prince par celle-ci. Les rois sont appelés dans Homère les pasteurs des peuples , TToifAs'vs; Xawv;; et l'on sait que le principal devoir d'un pasteur est de veiller sur son troupeau. De là vient cette belle sentence dans Homère :

Où XP^ Tiavvux'O^ eviôeiv pouXyi«i6pov àvôpa , ' Q Xaoi t' STCi-reTpàçaTai, xat Toacra p,£{xyiXs.

(II. Il, 24, 25.)

« Un général qui préside à tant de conseils , qui a sous sa con- « duite tant de peuples , et qui est chargé de tant de soins , ne « doit pas dormir les nuits entières. »

Homère , dans l'Odyssée % prouve encore mieux cette vérité par deux fictions ingénieuses. Éole, roi et gardien des vents, les avait livrés tous à Ulysse enfermés et liés dans une outre, excepté le Zéphyre , qui lui était favorable. Pendant son sommeil, ses compagnons ouvrent cette outre, pensant que ce fût de l'or. Les vents, déchaînés, excitèrent une horrible tempête. Dans une autre occasion , Ulysse s'étant encore endormi , ceux de sa suite tuèrent les bœufs du Soleil ; ce qui fut la cause de leur perte-*.

Mais je ne dois pas borner la qualité de pasteurs des peuples^ qu'Homère donne aux rois, à la simple vigilance. Cette belle image porte plus loin, et nous donne une bien plus haute idée des devoirs de la royauté. Homère , par cet unique mot, a voulu apprendre au prince comment il doit chérir ses sujets , leur procurer avec sollicitude tous les avantages convenables , préférer leur bonheur au sien propre , se rapporter tout entier

' lliad. 19, 181-188 s Odys. 1. 12.

=* Odjg. 1. 10.

à eux et non les rapporter à soi , les protéger avec force et courage , et les couvrir , s*il est nécessaire , de sa propre personne. Cicéron , dans la belle lettre à son 'frère Quintus , établit le même principe, et semble le fonder sur la même comparaison, a Le but de quiconque commande aux autres', dit-il, est de « rendre heureux ceux qui sont sous son empire. » Et il ne borne pas cette règle à ceux qui ont autorité sur les alliés et sur les citoyens , il déclare que celui qui est chargé de la conduite des esclaves, ou même de celle des bêtes, doit se consacrer tout entier à leur utilité et à leur avantage.

Page 1