‹ Traite des etudes. --Chapitre 94 sur 127 · Fictions ingénieuses · texte numérisé non relu

Fictions ingénieuses

Les poëmes d'Homère sont remplis de fictions qui, sous l'enveloppe d'une fable ingénieusement inventée, cachent d'importantes vérités , et des instructions très-utiles pour la conduite de la vie. J'en rapporterai seulement deux.

Circé.

Les compagnons d'Ulysse ont l'imprudence d'entrer chez cette dangereuse déesse sans avoir pris aucune précaution. Elle leur fait d'abord un fort bon accueil. On leur sert à manger. Elle leur présente d'un vin délicieux: mais elle mêle dans tout ce qu'on leur sert un poison secret, propre à leur faire perdre absolument le souvenir de leur patrie. Ensuite elle les frappe de sa baguette : ils sont changés en pourceaux , relégués dans une étable, et réduits à la vie et à la condition des bêtes ». Voilà une image bien sensible du triste état où la volupté réduit un homme qui a le malheur de s'y livrer. Il est vrai qu'Ulysse échappe aux dangereux attraits de Circé. C'est qu'il ne s'y était exposé que par la nécessité de délivrer ses compagnons; et Mercure était venu exprès lui montrer une racine, seule capable de le garantir du funeste poison de cette déesse. Horace semble supposer qu'il ne but point, comme avaient fait ses compagnons , la liqueur que Circé

' « Ac mihi quidem videntar hnc om- ejus qoi serviA, qui motis pecudibun

nia esse referendaabiisqoiprsesantaliis, prœsit, eorum quitus praesit commodis

ut ii qui eorum in imperio erunt, sint utilitatique serrire. * ( Cic. lib. T , epit.

quam beatissimî. ... Est aatem non I , ad Quint, frat. ) modo ejus qui sociis et civibus , sed etiam ^ Odys. I. 10.

lui présenta : en quoi il est contraire à Homère. Ses vers sont trop beaux pour n'être pas ici rapportés.

Sirenum voces et Circes pocula nosti :

Quae si ciim sociis stultus cupidusque bibisset , Sub domina meretrice fuisset turpis et excors; V'fisset canis immundus, vel arnica luto sus.

(Hor. ep. 2, lib. 1.)

Sirènes.

Homère, par cette ingénieuse fable , l'une des plus belles de l'antiquité, nous a voulu faire connaître qu'il y a des plaisirs qui paraissent fort innocents, et qui sont pourtant très-dangereux. Les Sirènes étaient des espèces de nymphes marines, qui, par la douceur de leur voix et l'harmonie de leurs chants , attiraient dans le précipice ceux qui avaient la curiosité de les entendre ^ C'est pourquoi un poète les appelle fort spirituellement ia douce peine, la joie a'itelie, l'agréable mort des passants ;

Sirenas , hilarem navigantium pœnam , Blandasque mortes , gaudiiimque crudele , Quas nemo quondam deserebat auditas , Fallax Ulysses dicitur reliquisse.

(Martial.)

Ulysse, averti du danger où il allait être exposé , avait pris la précaution de boucher les oreilles de tous ses compagnons avec de la cire, et, pour lui, il s'était fait liera un mât, pour être en état d'entendre les Sirènes sans péril. Quand il fut près de leur demeure: Approchez^ lui dirent-elles d'une voix harmonieuse, approchez de nous, généreux prince ^ qui méritez tant d'éloges, et qui êtes ^ornement et la gloire des Grecs. Voilà le premier appât auquel il est rare d'échapper, la louange, la flatterie. Écoutez notre voix. Jamais personne n'a passé ici sans prêter l'oreille à nos doux concerts. Il est assez naturel à des personnes fatiguées par une longue navigation de s'accorder cet innocent plaisir. L'exemple de tous les autres qui se le sont permis en est une nouvelle raison. Quiconque nous a entendues s'en re-

• Odys. 1. 12.

tourne également instruit et charmé par nos chansons. Elles piquent en même temps et l'esprit par la curiosité , et les sens par l'attrait du plaisir. Qu'y avait-il de criminel en tout ceia? qu'y paraissait-il même de dangereux ? Cependant c'en était fait d'Ulysse si ses compagnons l'eussent cru et l'eussent délié. Vaincu par le charme de leur voix, il ne se souvenait plus de toutes ses belles résolutions, et des ordres qu'il avait lui-même donnés de ne le point délier. Il avait sauvé ses compagnons par sa prudence, en leur bouchant les oreilles avec de la cire : ils le sauvèrent à leur tour par la salutaire résistance qu'ils lui firent. Il n'est point d'autre moyen d'échapper aux attraits du plaisir et de la mollesse, dangereuses sirènes , surtout pour la jeunesse , que de fermer les oreilles et de fuir comme les compagnons d'Ulysse , ou d'être bien lié comme le fut Ulysse luimême.

ARTICLE III

Des Dieux et de la Religion.

Rien n'est plus propre à nous convaincre de quels égarements l'esprit humain est capable, lorsqu'il s'est une fois éloigné de la véritable religion , que la description qu'Homère nous fait des dieux du paganisme. Il faut avouer qu'il nous en donne une •étrange idée. Ils se querellent , ils se font des reproches, ils se disent des injures. Ils font des ligues, et prennent parti les uns contre les autres. Quelques-uns sont blessés dans des combats <K)ntre les hommes, et tout près de périr. Le mensonge, la fourberie, le vol même , sont des gentillesses parmi eux. L'adultère, l'inceste , les crimes les plus détestables , perdent toute leur noirceur dans le ciel, et y sont même en honneur. En un mot, Homère a attribué à ses dieux non-seulement toutes les faiblesses de la nature humaine, mais encore toutes les passions et tous les vices des hommes; au lieu qu'il aurait dû plutôt, comme le dit si bien Cicéron, donner aux hommes les perfections des dieux. Humana ad deos transtulit : dlvina mallem ad nos ». €'est pour cette raison, comme on l'a déjà remarqué , que Pla-

* I» Tusc. a, 67,

TBAirÉ DES ÉTUDES. 349

ton a chassé Homère de sa république, comme coupable de lèsemajesté divine , et que Pythagore a dit qu'il était cruellement tourmenté dans les enfers pour avoir semé dans ses poèmes des ûctionssi impies. Mais, selon la remarque d'Aristote , il n'a fait en cela que suivre ce que la renommée avait publié avant lui. De tels excès nous montrent ce que nous devons à notre Libérateur.

D'un fond si noir et si ténébreux sortent pourtant de vives étincelles de lumière, bien capables d'éclairer l'esprit: restes précieux de ces vérités primitives que l'auteur de la nature avait gravées dans le cœur de l'homme, et qu'une tradition constante et universelle y a conservées malgré la corruption générale. C'est à ces maximes fondamentales de la religion qu'il faut surtout avoir soin de rendre attentifs les jeunes gens. Je mécontenterai d'en rapporter ici quelques-unes, qui sont les plus importantes.

1, Un dieu suprême, unique, tout-puissant, dont les décrets forment in destinée.

Malgré cette multiplicité monstrueuse de dieux qui paraît dans Homère , on voit clairement que ce poète reconnaît un premier être , un dieu supérieur, de qui tous les autres dieux étaient dépendants. Jupiter parle et agit partout en maître comme étant infiniment supérieur en pouvoir et en autorité a tous les autres dieux ; comme pouvant par une seule parol<» \es chasser tous du ciel, et les précipiter dans le fond duTartare ; comme l'ayant fait à l'égard de quelques-uns d'eux : et tous généralement reconnaissent sa supériorité et son indépendance Un endroit seul suffira pour nous faire connaître quelle idée les anciens avaient de Jupiter.

« Ce maître du tonnerre avait appelé tous les dieux à une as-

* semblée. Ils se placent tous autour de son trône avec un si- « lence respectueux ; il leur parle en ces termes : Dieux et *> déesses, écoutez-moi, et qu'aucun de vous ne s'avise d'enfreindre

* ceque j'aurai dit, ni de s'opposer à mes ordres, mais qu'on s'y < soumette, afin que j'exécute mes décrets éternels. Celui de vous

* qui descendra pour secourir les Troyens ou les Grecs encourra

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.< mon indignation, et ne regagnera l'Olympe qu'après avoir été ï traité d'une manière peu convenable à un dieu ; ou plutôt je le « précipiterai dans les profonds abîmes du Tartare ténébreux » , « dans ces cavernes affreuses de fer et d*airain qui sont sous la « terre, et autant au-dessous de l'empire des morts que le ciel « est au-dessus delà terre. Vous connaîtrez alors combien je suis « plus puissant que tous les dieux. Et pour vous convaincre de « ma puissance, suspendez du haut des cieux une chaîne d'or, « et tâchez de la tirer en bas tous tant que vous êtes de dieux et « de déesses. Tous vos efforts ensemble ne pourront jamais m'é- « branler ni me faire descendre en terre. Et moi , quand il me a plaira , je vous enlèverai tous sans peine, vous, la terre et la a mer. Et si je lie ensuite cette chaîne au sommet de l'Olympe , « toute la nature suspendue demeurera là sans action : tant mon a pouvoir surpasse celui de tous les dieux et de tous les hommes , « quand même ils uniraient leurs forces. A ces terribles menaces « tous les dieux demeurent étonnés et interdits. Ils reconnaissent « que la force de Jupiter est invincible , et que rien ne peut lui « résister ».»

Après cela on ne doit pas être surpris que le poète représente Jupiter comme auteur de la destinée , qui n'est autre chose que la loi émanée de lui , et à laquelle tout est soumis et dans le ciel et sur la terre. Le destin , selon lui, c'est le décret de Jupiter : Aïo? pouXvî. Ce décret est ce qui fixe les événements. C'est là proprement cette nécessité , cette loi irrévocable , à laquelle Jupiter

lui-même est soumis Et une preuve que cette doctrine est la

doctrine d'Homère, c'est qu'il n'a jamais parlé de la fortune, tuxvj ; et que par conséquent on ne connaissait point de son temps cette divinité aveugle que les siècles suivants ont adorée.

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