‹ Traite des etudes. --Chapitre 95 sur 127 · Providence qui préside à tout, qui règle tout · texte numérisé non relu

Providence qui préside à tout, qui règle tout

L'idée qu'avaient les païens d'une Providence qui règle tout , qui préside atout, même aux plus petits événements , et qui pour

* Porta adversa, ingens, solidoqae adamante colamnœ;

Bis palet in prseceps tantnm , tenditque sub umbras ,

Quantus ad aetbeream cœli suspectus Olympum.

Ma. 6 , 577.

' Iliad. 8, l 32.

cela doit descendre dans un détail infini, ne pouvait être que l'effet d'une tradition aussi ancienne que le monde , et qui avait pris sa source dans la révélation.

Le bon pasteur Eumée attribue l'heureux succès de ses soins à la protection de Dieu, qui a béni son labeur dans tout ce qui lui a été confié '. On croit entendre Laban , qui parle de même à Jacob : J'ai reconnu far expérience que Dieu m'a béni à cause de vous ».

Ulysse reconnaît que c'était Dieu qui lui avait envoyé une chasse abondante 3. C'est selon les principes de la même théologie que Jacob répondit à son père, qui s'étonnait de ce qu'il était si tôt revenu de la chasse : Dieu a voulu que ce que je désirais se présentât tout d'un coup à moi 4.

C'est une suite du principe où l'on était du temps d'Homère , que le destin , c'est-à-dire la Providence, étend ses soins jusque sur les animaux. En parlant d'une colombe , il dit que le destin ne voulait pas qu'elle fût prise 5. Tout le monde sait ce que dit Jésus-Christ sur le même sujet : // ne tombe aucun passereau sans l'ordre de votre Père ^.

Après cela, il ne faut pas s'étonner qu'Homère fasse dépendre de la Providence tout ce qui arrive aux hommes, et jusqu'au moment précis où chaque chose arrive, comme le séjour d'Ulysse dans l'île d'Ogygie , d'où il ne devait sortir que dans le temps que les dieux avaient marqué pour son retour à Ithaque!.

Il n'y a rien où le hasard semble dominer davantage que dans le sort. Cependant on en attribuait l'effet à Jupiter, puisqu'on lui adressait des prières pour le faire réussir, comme on le voit lorsqu'il s'agit de tirer au sort qui combattra contre Hector *. Cette même vérité est marquée bien nettement dans l'Écriture : Les billets du sort se jettent dans un pan de la robe : mais c'est le Seigneur qui en dispose ».

Homère peint d'une manière admirable cette attention de la

'Odys. 14,65. «Matt. 10,29.

2 Gen. 30-27. ' Odys. 1,17.

3 Odys. 9, 158. « Iliad. 7, 179.

*Gen. 27,20 » Prov. 16 , 3-^- * Uiad. 21 , 495.

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Providence sur les hommes par l'ingénieuse fiction des deux tonneaux , qui marque que c'est elle seule qui règle et dispense les biens et les maux. « Les dieux, dit Achille, ont voulu que les « chagrins et les larmes composassent le tissu de la vie des mi- « sérables mortels : et seuls ils vivent exempts de toutes sortes K de peines; car aux deux côtés du formidable trône de Jupiter « il y a deux tonneaux inépuisables, remplis des présents que ce a dieu fait aux hommes. L'un est plein de maux, et l'autre de « biens. Celui pour qui le maître du tonnerre puise également « dans ses tonneaux mène une vie mêlée , où le bonheur et le a malheur se suivent réciproquement ; et celui pour lequel il ne « puise que dans le tonneau funeste est accablé de toutes sortes « de maux. L'affreuse malédiction le poursuit toute la vie ; il est « l'objet de la haine des dieux et du mépris des hommes * ».

Le poëte , par une seconde fiction , non moins noble que la première, montre que cette dispensation de biens et de maux se fait avec une souveraine équité , en mettant dans la main de Jupiter des balances d'or dans lesquelles il pèse la destinée des mortels * : ce qui signifie que c'est la Providence qui préside à tous les événements , qui règle les châtiments et les récompenses , qui en détermine le temps et la mesure , et que ses décrets sont toujours fondés sur la justice. C'est ce que l'Écriture dit en un mot d'une manière fort vive, pondus et statera judicia Domini ^ ; et dont on voit un exemple terrible dans Balthasar, qui , ayant été pesé dans la balance, ne fut pas trouvé de poids : Appensus es in statera, et inventus es 7nmus habens 4.

Au reste, quelque beaux et solides que soient tous ces sentiments d'Homère sur la Providence , il ne faut pas croire que ce poëte se soutienne également partout, et qu'il pense toujours bien sur ce sujet. Son Jupiter n'est pas capable d'une attention continuelle ; soit distraction , soit lassitude et besoin de se reposer, il ne peut pas voir tout ce qui se passe. Neptune, qui épiait l'occasion d'aider les Grecs , profite d'un moment favorable où Jupiter avait détourné les yeux de dessus les Troyens ^. Junon

» Uiad. J4 , 525-533. * Dan. 5 , 27.

' Ibid. 8 , 69, et 22, 209. » lliad. 13, I , etc.

»ProT. 16, II.

avait trouvé le moyen de l'endormir, afin de pouvoir, pendant son sommeil , exciter une tempête contre Hercule » : et longtemps auparavant elle avait bien su le tromper en avançant la naissance d'Eurysthée , qui par là devint maître d'Hercule , contre l'intention de Jupiter ». Chez les auteurs païens la lumière est toujours mêlée de ténèbres.

3. Cest de Dieu que viennent tous les biens, tous les talents, tous les succès. ^

Cette vérité , si fondamentale dans la religion , brille de toutes parts dans Homère ; et ce serait une négligence bien condamnable de ne l'y pas remarquer avec soin. Je ne ferai qu'indiquer les endroits.

Selon lui, tout généralement vient des dieux. L'homme ne peut être heureux s'ils ne bénissent sa naissance et son mariage : deux époques de la vie les plus considérables. Ce sont eux qui donnent une femme prudente et habile , capable de gouverner sagement la maison : c'est d'eux qu'on doit attendre le plus doux fruit du mariage , c'est-à-dire des enfants sages et réglés ^. Le choix que les hommes font des différentes professions qu'ils embrassent en suivant le penchant naturel qui les y porte , vient de Dieu 4. C'est dans cette vue qu'il leur distribue différents talents : aux uns le don de la parole, aux autres celui de la musique , qui renferme la poésie ; à celui-ci le courage , à l'autre la sagesse.

On voit bien, dit quelque part Ulysse, que les dieux n'accordent pas à un même homme tous les avantages. Il y en a qui sont peu favorisés du côté de la beauté et de la taille : mais , en récompense, les dieux leur donnent le rare talent de la parole, qui les élève infiniment au-dessus du reste des hommes , et les fait considérer comme des espèces de divinités. D'autres , au contraire, semblent le disputer aux immortels pour la beauté; mais cette beauté en eux est muette et stupide , et l'on pourrait dire qu'ils sont un corps sans âme ^.

C'est Dieu qui anime les paroles des sages , et qui leur donne

» Iliad. 14,250.

* Odys. 14 , 227

2 Ibid. I9,95,etc

Ubid. 8,167-177

* Odys. 4,208-211, et l.

la force de persuader. Achille était demeuré inflexible aux remontrances des trois députés. Nestor ne perd point toute espérance, €t il exhorte Patrocle à faire encore de nouveaux efforts. « Tâchez « par vos conseils de vaincre le ressentiment trop obstiné du « grand Achille. Qui sait si quelque dieu favorable ne vous don- « nera pas la force de le toucher et de le persuader » ? »

C'est Dieu qui donne la réputation, la renommée, la gloire. ix ^k ^lOQ Ti|ji.ïi X.CÙ x.~Ao(; oTT/i^el 2. Jupiter donne et ôte le courage aux hommes comme il lui plaît : il est le maître, et tout dépend de lui. Les dieux tiennent entre leurs mains la victoire, et la donnent comme il leurplait^. Ces maximes sont répandues partout dans Homère , et tous ses héros en paraissent bien convaincus 4. Hector, qui avait toujours jusque-là paru intrépide, prend la fuite , parce que Jupiter lui a ôté la force et le courage , et il en apporte lui-même cette raison ; « Ce n'est, dit-il , ni le « combat ni le nombre des ennemis qui m'épouvante ; c'est Ju- « piter lui-même, Jupiter, dont Jes conseils sont toujours plus «■ forts que les conseils des hommes , qui remplit de frayeur les o plus intrépides, et qui ôte la victoire comme il lui plaît s. » La même maxime se trouve encore mot à mot dans le livre précédent ^.

Il en est de même de la sagesse. Elle ne peut venir que de Dieu. Lui seul peut ouvrir les yeux aux hommes , et dissiper leurs ténèbres. C'est ce que le prophète-roi lui demande si souvent: Illumina oculos meos... Révéla oculos meos. Et c'est la vérité que le poëte a voulu nous insinuer quand il dit que Minerve fit tomber des yeux de Diomède le nuage qui les couvrait 7. La même déesse ailleurs produit un effet tout contraire. On avait proposé deux avis dans l'assemblée des Troyens : celui d'Hector, qui était très-mauvais et très-pernicieux , fut généralement applaudi et suivi, sans que personne fit la moindre attention à celui de Polydamas, qui était très-salutaire. La raison qu'en apporte le poëte, c'est que Minerve leur avait ôté le bon sens et toute sagesse 8. C'est ce que David demandait à Dieu par ces bel

> Iliad. II , 771. 5 niad. 17, I75-I7S.

2 Ibid. 1 , 279 , et 17 , 251 ; 20, 242. « Ibid. 16 , 688.

«Ibid. 7, lOI. î Ibid. 5,127.

-• Ibid. 16, 656, etc • Ibid. 18, 310-313.

les paroles : Infatua, quxso. Domine, consilium Achîtopheh. Pénélope parle en ce sens à Euryclée : « Jusqu'ici, lui dit-elle , « vous étiez un modèle de bon sens et de prudence. Il faut que « les dieux vous aient tout-à-coup renversé l'esprit. Il dépend « d'eux de rendre folle la personne la plus sensée, et de la plus ;« insensée d'en faire une personne très-sage ».»

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