‹ Traite des etudes. --Chapitre 96 sur 127 · Conséquences de la vérité précédente · texte numérisé non relu

Conséquences de la vérité précédente

Tout vient des dieux : il ne faut donc point tirer vanité des talents qu'ils nous ont donnés. C'est ce qu'Agamemnon représente à Achille, que son courage rendait fier et intraitable. Fous ne respirez , lui dit-il, que querelles , que guerres et que combats. Si vous êtes si vaillant^ d'où vous vient votre valeur f ne sont-cepas les dieux qui vous l'ont donnée^? Par où il lui fait assez entendre qu'il n'y a rien de plus ridicule ni de plus injuste que de s'enorgueillir d'un bien qui ne vient pas de nous. Saint Paul le dit plus clairement : Çu'avez-vous que vous n'ayez pas reçu? et si vous l'avez reçu , pourquoi vous en glorifiez-vous comme si vous ne l'aviez point reçu 4?

Tout vient des dieux : il faut donc tout attendre d'eux , et mettre en eux sa confiance. Diomède n'attend rien de son courage, et reconnaît que tous les efforts des Grecs seront inutiles , parce que Jupiter favorise les Troyens, et qu'il a résolu de leur donner la victoire ^ : mais aussi il espère vaincre Hector , si quelque dieu l'assiste ^. Hector lui-même ose tout espérer du secours des dieux. «Je sais, dit-il en parlant à Achille, que vous êtes vail- « lant, et que je le suis beaucoup moins que vous: mais c'est « de la seule volonté des dieux que dépend le succès des combats , « Qui sait si, quoique j'aie moins de valeur, je ne vous arracherai « pas la vie avec ce fer? il sait aussi bien percer que le vôtre 7.» Ulysse, voyant son fils effrayé du dessein qu'il avait d'aller attaquer seul avec lui les princes qui étaient en très-grand nombre : « Croyez-vous , lui dit-il, que la déesse Minerve , et son père « Jupiter, soient un assez bon secours, ou si nous en cherche-

* 2.Reg. 15, 31. 5 niad. 11,317.

2 Odys. 23, 10-14. e Ibid. 36B.

3 Iliad. 1 , 177-178. ^ Ibid. 20 , 434-437. *I. Cor. 4,7.

« rons quelque autre ' ?» Et dans un autre endroit il parle encore avec plus d'assurance : « Si vous daignez m'assister, grande Mi- « nerve , fussent- ils trois cents, je les attaquerai seul , et je suis « sûr de les vaincre ^» On reconnaît ici le langage de David : Si consistant adversum me castra, non timebit cor meum ; si exsurgat adversum me prœlium, in hoc ego sperabo ^.

Tout vient des dieux : il faut donc s'adresser à eux par la prière, pour en obtenir les biens dont on a besoin. Il n'y a presque point de page dans Homère qui n'inculque cette vérité. Si un dard lancé à propos porte et frappe , si un voyage réussit, si un discours fait impression sur les esprits, si quelqu'un terrasse son ennemi ; en un mot, si l'on réussit en quelque chose que ce puisse être, tout succès heureux est attribué à la prière : et , au contraire, on voit que plusieurs manquent la victoire parce qu'ils ont manqué de prier les dieux.

Qu'il me soit permis de copier ici tout au long ce que dit Homère du pouvoir et de l'efficace des prières sur l'esprit des dieux, et de rapporter l'admirable caractère qu'il leur donne. C'est dans le neuvième livre de l'Iliade, où Phœnix tâche d'apaiser la colère inflexible d'Achille.

« Mon cher Achille, domptez cette impérieuse colère qui vous « domine. Il ne vous sied pas d'avoir un cœur impitoyable. Les « dieux, plus puissants que vous et d'une nature plus excellente, « les dieux mêmes se laissent fléchir. L'encens , les humbles « vœux , les libations, la douce odeur des sacrifices, les prières « des hommes , tout cela détourne leur colère quand on les a « offensés, quand on a violé leurs commandements. Les Prières « sontdes déesses. Toutes difformes qu'elles paraissent, boiteuses, « louches, ridées, elles sont filles du grand Jupiter. Elles mar- « chent sur les pas de l'injurieuse Até, et prennent soin de remé- « dier aux maux qu'elle fait. La déesse malfaisante est forte et « robuste. Elle a le pied ferme. Elle les devance toutes de bien « loin. Elle court légèrement par toute la terre. Elle imprime « ses pas sur les têtes des orgueilleux mortels. Elle prend plaisir « à affliger les hommes. Les Prières viennent après, et réparent

» Ody» IG, 160. 3 Ps. 2(J.

» Ibid. 13,389-391.

TEAITE DES ÉTUDES. 357

« ses outrages. Quiconque a reçu avec respect les saintes filles « de Jupiter dès le moment qu'il les a vues approcher, elles « Font toujours récompensé libéralement, elles l'ont exaucé à « leur tour dès qu'il les a invoquées. Mais , lorsqu'on les a re- « butées par un dur refus, alors ces déesses s'en vont trouver le «fils de Saturne; alors elles prient Jupiter, leur père, de punir « celui qui les a méprisées , et de lui donner pour compagne « l'outrageuse Até. 0 mon cher Achille, ne refusez pas aux filles « de Jupiter un honneur qui leur appartient » ! »

On sera bien aise de trouver ici les réflexions de madame Dacier sur cet endroit d'Homère , l'un des plus beaux qui se trouvent dans les auteurs anciens.

Dans tout ce que nous avons de plus belle poésie , dit-elle , je ne crois pas qu'il y ait rien de plus noble , de plus poétique et de plus heureusement imaginé que cette fiction qui personnifie les prières et l'injure, en leur donnant toutes les qualités, tous les sentiments, et tous les traits de ceux qui font l'injure, et qui ont recours aux prières.

Les Prières sont filles de Jupiter. Car c'est Dieu qui inspire les prières et qui enseigne aux hommes à prier. Elles sont boiteuses, ridées, etc. Ceux qui prient ont un genou en terre , le visage ridé et baigné de pleurs , n'osent lever les yeux , sont tremblants et humiliés.

V Injure altière, etc. Cette déesse est appelée Àté dans le grec, et l'on en voit une belle description dans le dix neuvième livre de l'Iliade , que l'on pourra consulter. L'Injure au pied léger marche la première : car les violents et les emportés sont prompts à commettre le mal. L'humble Prière la suit , et il n'y a que la Prière qui puisse réparer les maux que l'Injure a faits.

Elles l' écoutent à leur tour dans ses besoins , etc. Voilà une grande vérité marquée bien clairement , que, pour être exaucé des dieux et en obtenir le pardon, il faut écouter les prières des hommes qui nous ont offensés, et leur pardonner leurs fautes.

Elles prient leur père de donner pour compagne à celui qui lésa méprisées l'outrageuse Até. Que ce retour me paraît beaul Naturellement les Prières suivent l'Injure , pour guérir les maui

» lliad. 9, 492-51»

qu'elle a faits. Mais quand on a méprisé et rejeté les Prières , l'Injure les suit à son tour pour les venger, et elle les suit par l'ordre même de Jupiter, qui s'en sert pour faire exécuter les ordres de sa justice.

Je dois encore , en finissant cet article , avertir que c'est principalement sur la matière qui y est traitée qu'on peut voir à quelles ténèbres l'homme a été livré depuis le péché. Les païens attrib:iaient à Dieu seul généralement tous les biens « excepté celui qii en dépend davantage, qui est le plus estimable de tous , et qui seul , à proprement parler, mérite ce nom : je veux dire la vertu. C'est pour cela qu'ils s'adressaient à leurs dieux pour en obtenir tous les autres avantages , comme le remarque Cicéron; mais ils n'avaient recours qu'à eux-mêmes pour se procurer la vertu et la sagesse : Judiciumhoc omnium mortalium est , fortunam a Deo peiendam, a se ipso sumendam esse sapientiam ' . Ils étaient fort fidèles à leur rendre grâces des autres biens : mais, persuadés qu'ils ne devaient leur vertu qu'à eux-mêmes et à leur propre volonté , il ne leur venait pas même dans l'esprit d'en remercier les dieux. Num quis, quod bonus vîr esset , grattas diîs egit unquam? On peut consulter l'endroit de Cicéron que j'ai cité, où ce principe est étendu fort au long. Horace l'a abrégé en un seul vers , où il parle de Jupiter.

Det vitam, det opes : auiraiim sequum mi ipseparabo.

Par où il marque clairement , que les biens qui ne dépendent pas de notre liberté sont au pouvoir des dieux , mais que l'homme n'a besoin que de soi-même pour devenir sage et tranquille. Et c'est dans le même sens qu'Homère fait ainsi parler Pelée à Achille : Mon Jils , lui dit-il, Minerve etJunon vous accorderont la victoire t si elles le jugent à propos ; mais c'est à vous de modérer votre fierté et de réprimer votre colère.

Téxvov è[xov , xàpTo; \ù,v 'AOyivaCrj ts xai "Hpy) Awffouff' , aïx' èôeXcixyi* ah ôè {xeyaXi^Topa Ou|xov

(Iliad.. 9, 254-257.)

» Ub. 3 , de Nat. Deor. 86-98.

5. Immortalité de l'âme. Peines et récompenses après la mort.

Il faudrait étrangement s'aveugler pour ne pas reconnaître partout.dans Homère que Topinion de l'immortalité de l'âme était de son temps une opinion dominante , ancienne , universelle. Sans parler de beaucoup d'autres preuves , il ne faut que lire ce que dit ce poëte de la descente d'Ulysse dans les enfers.

Cette autre vérité , qui est une suite de la première , que les vertus sont récompensées et les crimes punis dans l'autre vie , n'y est pas marquée moins clairement. Homère nous représente Minos dans les enfers, qui, le sceptre à la main, rend justice aux morts assemblés en foule autour deson tribunal , et prononce des jugements irrévocables qui décident pour toujours de leur sort*.

Ce que dit Homère des profonds abîmes du Tartare ténébreux, de ces cavernes affreuses de fer et d'airain qui sont sous la terre, où les parjures sont éternellement punis , et où Jupiter menace de précipiter quiconque des dieux mêmes osera désobéir à ses ordres , nous fait assez connaître ce que pensaient les païens des peines qu'on souffre dans l'autre vie »,

Ce que dit le même poëte de la déesse Até, fille de Jupiter , ce démon de discorde et de malédiction , dont l'emploi est de tendre des pièges et de faire du mal à tous les hommes , que le maître des dieux, dans sa juste colère , avait précipitée du ciel avec serment qu'elle n'yrentreraitjamais 3; tout cela, dis-je, donne lieu de croire que l'histoire des anges apostats, ennemis des hommes, appliqués à leur nuire, opposés à leur bonheur, et relégués pour toujours dans les enfers , n'était pas inconnue aux anciens.

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