DES PRÉCEPTES DE RHÉTORIQUE
La bonne manière d'apprendre la rhétorique serait de la puiser dans les sources mêmes, je veux dire dans Aristote, Denys d'Halicarnasse , Longin , Cicéron et Quintilien. Mais comme la lecture de ces auteurs, surtout des Grecs, est beaucoup au-dessus de la portée des écoliers , tels qu'on les reçoit maintenant en rhétorique, les professeurs peuvent se réserver le soin de leur expliquer de vive voix les solides principes qui se trouvent dans ces grands maîtres d'éloquence, dont ils doivent avoir fait une étude particulière ., et se contenter de leur indiquer les plus beaux endroits de Cicéron et de Quintilien , où seront traitées les matières qu'ils leur expliqueront : car il serait , ce me semble , honteux qu'on sortît de rhétorique sans avoir quelque idée et quel-
• a Caetemm, sentientibas jam tum quod et longa consuetudo aliter doccndi optima, duao res impedimeuto fuerunt : fecerat legem , etc. » ( Qùikti». , ibid. TR. DES ÉTUD. T. I. 21
que conuaissance des auteurs qui ont écrit de cet art avec tant de succès.
Ce qu'il y a de plus important dans la rhétorique ne consiste pas tant dans les préceptes en eux-mêmes que dans les réflexions qui les accompagnent, et qui eu montrent l'usage. On peut connaître le nombre des différentes parties du discours , celui des tropes et des figures , en savoir très-exactement les définitions , et n'en être pas pour cela plus habile dans la composition. Gela est utile, et nécessaire même jusqu'à un certain point, mais ne suffît pas : ce n'est là que comme le corps et l'extérieur de la rhétorique. Si l'on n'y ajoute les observations qui rendent raison et qui montrent l'effet de chaque précepte , c'est un corps sans âme. Quelques exemples éclairciront ma pensée.
C'est une des règles de l'exorde , que l'orateur , pour se concilier la bienveillance des juges, doit parler fort modestement de lui-même , ne point trop montrer son éloquence , et rendre même suspecte, s'il le peut, celle de l'avocat qui plaide contre lui. Ce Dfécepte est fort bon et très-nécessaire ; mais les réflexions que Quintilien y ajoute sont d'un bien plus grand prix. « Il est natu- « rel ï , dit-il, qu'on se sente porté d'inclination pour ceux qui « sont les plus faibles ; et un juge religieux écoute volontiers un « avocat qu'il regarde comme incapable de surprendre sa reli- « gion , et dont il ne croit point devoir se défier, be là , ajoute- K t-il, le soin qu'avaient les anciens de cacher leur éloquence, « bien différent de la vanité des orateurs de notre siècle , qui ne « songent qu'à la montrer et à l'étaler. »
Il en rapporte ailleurs une autre raison encore plus belle , puisée dans la nature même et fondée sur la connaissance du cœur de l'homme. « Il ne sied » jamais à personne , dit-il , de se vanter
• « In his quoque commendatio tacita, affertque andientibas non fastidium si nos inflrmos et impares ingeniis contra modo , sed plerumqne etiam odium. Haagentium dixerimus.... est enîm natura- bet enim mens nostra sublime qaiddam, lis favor pro laborantibus ; et judex reli- et erectum , et impatiens superioris. giosus libentissimepati-onum audit, quem Ideoque abjectes, ant snmmittentes se justitiae suae minime timet. Inde illa Ve- libenter alievamns, quia hoc facere tan. terum circa occultandam eloqnentiam quam majores videmor; et quoties dis- •imulatio , multum ab bac nostrornm cessit aemulatio, snccedit humanitas. At, tempornmjactationedirersa. «(Qointil. qui se supra modum extollit, premere ac lib 4 , cap.^ I. ) ^ despicere creditur; nec.tam se majorem,
* « Omnis sni vitiosa jactatio est, quam minores caeteros facere. »(Qdiii- •loqnentise tamen in oratore praecipue, til. lib. 2, cap. I. )
n soi-même ; mais un orateur surtout a mauvaise grâce de tin rer vanité de son éloquence. Cela rebute ses auditeurs , et sou- « vent même le rend odieux ; car il y a naturellement dans le « cœur de l'homme je ne sais quoi de grand , de noble, d'élevé , a qui fait qu'il ne peut rien souffrir au-dessus de lui : c'est pour- « quoi nous relevons volontiers ceux que nous trouvons abattus , « ou qui s'abaissent eux-mêmes , parce que cela nous donne un « air de supériorité , et que , cet état d'abaissement ne laissant « plus de lieu à la jalousie , un sentiment naturel de bonté en « prend aussitôt la place. Au contraire , celui qui se fait trop va- « loir blesse notre orgueil , en ce que nous croyons qu'il nous ra- « baisse et nous méprise , et qu'il ne semble pas tant s'élever lui- « même que faire descendre les autres au-dessous de lui. »
On met ordinairement la brièveté entre les qualités que doit avoir la narration , et on la fait consister à ne dire que ce qu'il faut , quantum opus sit. Si ce précepte n'est développé , il n'éclaire pas beaucoup l'esprit , et peut induire en erreur. Mais ce qu'ajoute Quintilien le met dans tout son jour. « Quand j'avertis ^ « que la brièveté consiste à ne dire que ce qu'il faut , je ne pré- « tends pas que Torateur doive se borner à ce qui suffît pour expo- « ser simplement le fait. La narration , pour être courte , ne doit « pas manquer de grâces ; autrement , elle serait sans art et en- « nuierait : car le plaisir trompe et amuse , et ce qui plaît paraît « moins durer; de même qu'un chemin riant et uni, quoique plus « long, fatigue moins qu'un chemin plus court qui serait escarpé a ou désagréable. »
On sent bien» que de telles réflexions peuvent beaucoup contribuer à donner le vrai goût de l'éloquence , et servent même à former et à nourrir le style , au lieu que les préceptes , quand on les traite d'une manière si nue et si subtile, ne sont propres
' « Qaantam opus est autem , non ita ' a His omnibus admiscebitur dicendi
solnm accipivolo, quantum ad iiidican- ratio... quse alere facundiam , vires au-
dum snfficit; quia non inornata débet gtre eloquentiae possit : nam pleramque
esse brevitas , alioqui sit indocta : nam nudae illae artes nimia subtilitatis affecta-
et fallit voluptas, et minus longa , quae tione frangunt atque concidnnt qnicquid
délectant, videntur ; ut amœnum et molle est in ora tione generosius, et omnem suc-
iter, etiamsi est spatii amplioris , minus cum ingenii bibnnt , et ossa detegunt. »
fatigat quam durum arduumque com- ( Qoi«TiL.proce»». lib. I.) peudium. » ( Q«tHT.,lib. 4 , cap, 2. )'
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qu'à dessécher l'esprit et qu'à décharner le discours, en ne lui laissant ni force ni agrément.
M. Hersan, ancien professeur au collège du Plessis, sous qui j'ai eu le bonheur d'étudier trois années entières, et qui a contribué à former plusieurs des plus habiles maîtres qui ont paru depuis lui dans l'université, avait composé dans ce genre une excellente rhétorique , où il avait fait entrer tout ce qu'il y a de plus exquis dans les anciens. Mais il faudrait un temps trop considérable pour la dicter , ce qui est un grand inconvénient ; et d'ailleurs j'avoue qu'il me paraîtrait plus utile de faire lire les plus beaux endroits des anciens rhéteurs dans la source même.
Il me semble donc que pour ménager le temps , qui est fort précieux dans les études , il serait à souhaiter qu'on se servît dans l'université d'une rhétorique imprimée , qui fût courte, nette, précise ; qui donnât des définitions bien exactes ; qui joignît aux préceptes quelques réflexions et quelques exemples , et qui indiquât sur chaque matière les beaux endroits de Cicéron , de Quintilien , et même de Longin , dont on a une si bonne traduction. On lirait aux jeunes gens dans la classe une partie de ces endroits ; et ils pourraient eux-mêmes consulter les autres.
Je sens bien qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible , de bien faire tout cela dans le cours d'une année ; et le meilleur conseil qu'on puisse donner aux parents qui souhaiteront que leurs enfants fassent un solide progrès dans cette classe, qui peut leur être d'une utilité infinie pour le reste de leur vie , quelque profession qu'ils doivent embrasser, c'est de les y faire rester pendant deux ans. Quel mo} en en effet que des écoliers presque encore enfants , peu avancés pour le jugement, peu formés dans la connaissance et dans l'usage de la langue latine , et pour l'ordinaire peu laborieux , puissent dans un espace si court saisir les préceptes d'un art si important?
Les Romains avaient bien une autre idée de cette étude. Comme chez eux l'éloquence menait à tout ce qu'il y avait de plus grand » la jeunesse dont on prenait quelque soin s'y appliquait sérieusement, et passait plusieurs années sous les maîtres de rhétorique, comme on le voit dans Quintilien. Mais dès-lors même, comme s'en plaint un ancien , on se relâchait quelquefois de cettt
excellente discipline , et des pères ambitieux , uniquement occupés du soin d'avancer leurs enfants , les poussaient précipitamment dans le barreau avec des études mal digérées, comme s'il était aussi facile de leur donner le mérite que la robe d'avocat : au lieu que , s'ils les avaient fait passer par les différents degrés des études ordinaires , s'ils leur avaient laissé le temps de se mûrir l'esprit par une lecture solide des auteurs , de se remplir des principes de la bonne philosophie , de se former un style exact et correct, ils les auraient mis en état de soutenir dignement tout le poids et toute la majesté de l'éloquence.