‹ Traité des facultés de l'ame (volume 2)Chapitre 124 sur 318 · Ihid,, t. ni, p · texte numérisé non relu

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LES PULCBPTIONS OU LA PRIMIÈRB PARTIB DES CONNAISSANCES. 203

rindépendanfce des parties du temps » ce que tous tâchez en ?ain d'éluderi en proposant la nécessité de la suite qui est entre les parties du temps ctmsidéré dans t abstrait^ de laquelle il n'est pas ici question i mais seulement du temps du de la dorée de la chose même, de qui vous ne pouvez pas nier que tons les moments ne puissent être séparés de ceux qui les suivent inuKiédiatement^ c'est-à-dire qu'elle ne puisse cesser d'61re datis chaque moment de sa durée K >*

Gassendi s'était élevé contre cette expression de temps abstrait et de temps concret. « Vous répondez que je parle du temps abstrait j et vous de la chose qui dure; mais qu'entcndei-TOUS par le temps abstrait? Je ne connais qu'un seul temps qu'on peut considérer, Je l'avoue, abstraction faite des choses^ puisqu'il est avec elles ou sans elles, et qu'à travers leurs mouveoients ou leur repos « il coule toujours d'un même cours persévérant et invariable. Mais je ne sache pas qu'il y ait un mire temps qu'on puisse appeler concret et considérer dans es choses, ou dans lequel les choses puissent être considérées. )n distinin^e encore le temps en externe et en interne; mais A lé temps dont je parle est le temps externe, que sera-ce que e temps interne? Examinons : je suis, par exemple, une îhose qui dure depuis cinquante ans; je sais que j'ai duré lans le même teihps ({Ue tous les hommes de mon âge et nous l'avons pas à nous tous consommé plus de temps que ne l'aurait fietit nn seul ; car il ne s'est pas écoulé, depuis notre naislance, autant de fois cinquante ans que bous sommes maintenant de quinquagénaires. Qu'est-ce donc que ce temps interne qui m'appartient d'une manière concrète et qui difTère du temps externe ou de celui que vous appelez abstrait?... Que la chose qui dure puisse cesser d'être à chaque moment, je le veux bien ; mais les moments eux-mêmes ne peuvent se détacher les utis des autres. Qu'une chose puisse périr à tel moment, ce n'est pas à dire pour cela que les moments ou parties du temps puissent s'anéantir ^ »

1. ÏXEuvres philosophiques^ édiU Ad. G., t. Il, p. ^07-308. 1 DûhtiaHô hhna , îimaHifSà «l-ietiHdd ; ûkuipiit phïïàiàphiqwès dé DdfeAh K édit. Ad. 6., t. H, p. &1S.

Gassendi avait raison de blâmer les expressions de temps concret et de temps abstrait. Une chose ne peut être abstraite d'une autre, que si la première est contenue dans la se^x)nde. La forme peut être abstraite du corps parce que la forme est dans le corps ; mais le temps, dont les parties ne peuvent périr et sont liées les unes aux autres d'un nœud indissoluble, ne peut être abstrait des choses dont la durée peut être interrompue. La première n'est pas contenue dans la seconde. Le temps pur et absolu n'est donc pas abstrait de la durée des choses qui commencent et qui finissent. Le temps pur et absolu, qui est indépendant des choses, serait mieux nommé le temps externe, si l'on veut entendre par temps interne la part que chaque objet occupe dans la durée ou dans le temps externe et absolu. En laissant de côté la discussion des mots, nous vovons que, dans les Méditations^ Descaries était d'accord avec Gassendi pour distinguer de la durée périssable des choses une durée impérissable qui enveloppe, pour ainsi dire, la première. Mais Descartes finit par abandonner cette distinction, puisque, dans les Principes de la philosophie^ il dit que le temps considéré en dehors de la durée des choses n'est qu'une pure idée , une pure façon de penser. Il est donc revenu à l'opinion de Platon et d'Âristote , suivant laquelle il n'y a de temps qu'à la condition qu'il y ait une chose qui change.

Dans cette opinion qui identifie le temps avec les objets qui changent, Platon, Aristote et Descartes se trouvent d'accord avec Condillac. Voici comment ce dernier philosophe développe à ce sujet sa théorie : « La statue n'aurait jamais connu qu'un instant, si le premier corps odoriférant eût agi sur elle d'une manière uniforme pendailt une heure, un jour ou davantage ; ou si son action eût varié par des nuances si insensibles qu'elle n'eût pu les remarquer... L'idée de la durée n'est donc point absolue ; et lorsque nous disons que le temps coule rapidement ou lentement, cela ne signifie autre chose sinon que les révolutions qui servent à le mesurer se font avec plus de rapidité, ou avec plus de lenteur que nos idées ne se succèdent. On peut s'en convaincre par une supposition. Si nous

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imaginions qu'un monde composé d'autant de parties que le nôtre ne fût pas plus gros qu'une noisette, il est hors de doute que les astres s'y lèveraient et s'y coucheraient des milliers de fois dans une de nos heures, et qu'organisés comme nous le sommes, nous n'en pourrions pas suivre les mouvements. II iaudrait donc que les organes des intelligences destinées à lliabiter fussent proportionnés à des révolutions aussi petites. Ainsi, pendant que la terre de ce petit monde tournera sur son axe et autour de son soleil , ses habitants recevront autant d'idées que nous en avons pendant que notre terre iait de semblables révolutions. Dès lors, il est évident que leurs jours et leurs années leur paraîtront aussi longs que les nôtres nous le paraissent. En supposant un autre monde auquel le nôtre serait aussi inférieur qu'il est supérieur à celui ([ue je viens de feindre, il faudrait donner à ses habitants des organes dont l'action serait trop lente pour apercevoir les ré- Tolutions de nos astres. Ils seraient, par rapport à notre monde, comme nous par rapport à ce monde gros comme une noisette. Ils n'y sauraient distinguer aucune succession de mouvement. Demandons enfin aux habitants de ces mondes quelle en est la durée : ceux du plus petit compteront des millions de siècles, et ceux du plus grand, ouvrant à peine les yeux, répondront qu'ils ne font que de naître. La notion de la durée est donc toute relative : chacun n'en juge que par la succession de ses idées; et vraisemblablement il ny a pas deux honunes qui, dans un temps donné, comptent un égal nombre d'instants; car il y a lieu de présumer qu'il n'y en a pas deux dont la mémoire retrace toujours les idées avec la même rapidité. Par conséquent, une sensation qui se conservera uniformément pendant un an, ou mille si l'on veut, ne sera qu'un instant à l'égard de notre stiitue, comme une idée que nous conservons pendant que les habitants du petit monde comptent des siècles, est un instant pour nous. C'est donc une erreur de penser que tous les êtres jugent également de la durée et comptent le même nombre d'instants. La présence d'une idée qui ne varie point n'étant qu'un instant à notre égard, c'est une conséquence que tous les moments de

notre durée nous paraissent égaux , mais ce n'est pas une preuve qu'ils le soient ^ »

Gondilhc pense donc que Fidée de la durée n^est autie chose que celle de la succession de nos pensées ; qu'une seule pensée ne nous donnerait ps Pidée de la durée, et que le iemps est plus ou moins long selon que nos idées difRSrentes sent plus ou moins nombreuses. Comme la théorie de Gou" dillac est exposée d'une manière plus explicite que celle de ses prédécesseurs, les fautes en sont plus faciles à remarquer, et nous pouvons foire ressortir des propres paroles de ce philosophe qu'il percevait lui-même un temps pur ou absolu, d'après lequel il mesurait à son insu la durée des pensées et des phénomènes extérieurs. « L'idée de la durée, dit-il, n^est donc point absolue, et lorsque nous disons que le temps coule rapidement ou lentement, cela ne signifie autre chose sinon que les révolutions qui servent à le mesurer se font avec plus de rapidité ou avec plus de lenteur que nos idées ne se succèdent. » Comment le philosophe peut-il dire que les révo* lutions des astres se font avec plus de rapidité ou de lenteur que nos idées ne se succèdent? Où prend -il la mesure de la rapidité ou de la lenteur de nos idées? N'est-ce pas dans la notion d'un temps dont le cours est toujours égal, quel que soit le nombre des idées qui nous occupent. 8i, pendant un certain temps, nos idées ont été nombreuses, nous disons qu'elles ont été rapides ; si elles ont été rares, nous disons qu'elles ont été lentes; mais c'est en les comparant à ce temps qui marche d'un pas toujours égal et non à une rotation de la terre sur son axe ; car comment savons* nous que cette rotation est lente ou rapide ? Serait-ce en la comparant au nombre de nos idées? Mais nous roulerions dans un cercle, mesurant la vitesse de nos idées sur un tour de la teri'e , et un tour de la terre sur la vitesse de noi idées.

Condiltac pense, avec Aristote et Lod^e, que le jour nous parait plus ou moins long suivant que le nombre de nos idées

U Traité du têntationt, i^ édit., t; 1% p. ni et sulv.

a été plus ou moins grand K Mais premièrement, pour admettre cette opinion, il faudrait supposer que nos idées fussent toutes d'égale longueur; et encore, que signifie la longueqr d'une idée si on ne la rapporte pas à un temps qui la contient et dont la marche est toujours la mèmef Secondement, l'expé* rience prouve qu'une journée bien renipllc d'idées paraît plus courte qu'une journée vide d'idées. Ce n'est donc pas le grand nombre des idées qui fait la lenteur du temps. Troisièmement, l'erreur que nous pouvons commettre sur la durée n'altère en rien la nature et la quantité de cette durée, ni surtout le temps absolu et nécessaire qui contient toutes les du*rées contingentes, c'est-à-dire la durée des événements et des changements.

« Pendant que la terre de ce petit monde , dit Condillac , tournera sur son axe et autour de son soleil, ses habitants recevront autant d'idées que nous en avons pendant que notre terre fait de semblables révolutions. » Mais Condillac ne peut ignorer que si la journée de ce petit mondeétait lacent millième partie de la nôtre et qu*elle contînt le même nombre d'idées , chacune de ces idées serait la cent millième partie d'une des nôtres. Peu importerait donc que leurs jours et leurs années leur parussent aussi longs que les nôtres nous le paraissent; cette erreur n'altérerait en rien la réalité. Mais ils ne commettraient même pas cette erreur, car il ne leur serait pas impossible de se figurer un monde dont les dimensions fussent cent mille fois plus grandes que celui qu'ils habiteraient, et où les journées étant cent mille fois plus lentes, produisissent chez Phabitant de cette planète des idées dont la durée serait cent mille fois plus grande, si le nombre en était le même que chez eux. En conséquence, si Ton demande aux habitants de ces trois mondes supposés depuis combien de temps ils existent , ceux du plus petit compteront des millions de siècles, mais ils sauront que ces siècles sont cent mille fois plus petits que les nôtres ; ceux du plus grand répondront qu'ils

1. Voy. plus liaut,p. 197 elliQcke> Etsçtt sur Ventendement hutMkin,\iyAi, chap. xiY.

ne font que de naître, mais ils sauront qu'un de leurs jours vaut cent mille de nos journées.

Pour prouver que la durée n'a rien d'absolu , Condillac propose ailleurs ce qu'il appelle une nouvelle preuve. « Supposons, dit-il, qu'un corps soit mû en rond avec une vitesse qui surpasse l'activité de nos sens , nous ne verrons qu'un cercle parfait et entier. Mais donnons d'autres yeux à d'autres intelligences : elles verront ce corps passer successivement d'un point de l'espace à l'autre. Elles distingueront plusieurs instants où nous n'en pouvons remarquer qu'un seul. Par conséquent , la présence d'une seule idée à notre esprit , ou un seul instant de notre durée coexistera à plusieurs idées qui se succèdent dans ces intelligences, ou à plusieurs instants de leur durée*. >* Condillac confond encore ici notre durée avec la succession de nos idées. Dans son opinion , l'homme n'existe qu'à la condition que ses idées se succèdent, et si, de deux hommes, l'un n'a qu'une idée, pendant que l'autre en a plusieurs, le second aura vécu plus d'instants que le premier. Condillac confond donc la notion d'une chose avec la chose elle-même. Nous pourrions cependant ne pas nous apercevoir de notre existence, sans exister moins pour cela ; une erreur sur notre durée n'altérerait pas cette durée elle-même. Mais il n'est pas vrai que, dans l'exemple qu'il rapporte, les deux observateurs se tromperaient sur leur durée. L'un verrait, dit-il, un cercle parfait et entier, l'autre , un corps passant successivement d'un point de l'espace à l'autre. Cet exemple nous paraît très-propre à dissiper l'illusion de ceux qui identifient le temps ou la durée avec le changement en général ou le changement des idées en particulier. En effet , celui qui verrait le corps se mouvoir successivement sur chaque point de la circonférence, pendant que nous verrions la couleur de ce corps répandue à la fois sur tous les points, aurait un spectacle plus varié, mais non pas plus long que le nôtre. Nous aurions vu un cercle entier et immobile, pendant le même temps qu'il aurait vu un corps se mouvoir en cercle. Il n'est donc pas né-

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