Pensées, édit. Faugère, t. K, p
de Dieu; ils ne croient pas que l'espace et le temps, par cela seul qu'ils sont illimités, soient élevés au rang de Dieu, ni enfln que le temps et l'espace soient les qualités de Dieu.
« Mais, dit-on, nous ne comprenons pas ce que c'est que le temps et l'espace. » Nous savons qu'ils sont le temps et l'espace : que voulons- nous savoir de plus? Est-ce que nous voudrions y trouver une étoffe que nous pussions voir de nos yeux ou toucher de nos mains? Ils sont : contentonsnous de cette vérité. C'est pour ne s'être pas contentés de la vérité de fait^ que l'antiquité et les temps modernes ont nié le monde matériel ou l'ont cherché par des voies qui ne peuvent y conduire; c'est aussi pour ne pas se contenter de ce qu'on connaît du monde immatériel, qu'on le rejette ou qu'on en donne des explications qui le détruisent. Les anciens font de l'espace et du temps absolus des puissances qui engendrent la vie; et nous savons pourtant que l'espace et le temps sont le champ stérile où se développe la vie. Newton et Clarke essayent de faire du temps et de l'espace le vêtement de Dieu pour ainsi dire. Mais si le temps et l'espace infinis sont les attributs de l'être infini, les espaces et les temps finis sont donc les attributs des êtres finis. Ainsi l'espace est un attribut de notre corps ; le temps est un attribut de notre pensée. Mais, quel est cet attribut qui n'appartient en propre à personne et qui ne se multiplie pas avec les êtres auxquels il appartient. Enfin, d'autres, pour échapper à ces contradictions, imaginent de dire que le temps et Tespace ne sont rien en dehors de notre esprit. Mais l'espace et le temps, loin d'être enchaînés à notre chétive pensée, seraient encore lors même que nous ne serions plus. Le temps est comme un fleuve qui coule toujours, quand même il n'entraîne rien dans son cours ; dont le mouvement ne peut être ni accéléré ni retardé , et qui marche d'un pas égal avec le monde ou sans le monde.
S 10. Perception de la substance active nécessaire, ou de la cause
éternelle.
L'espace et le temps sont stériles : ils n'ont aucun pouvoir créateur ou formatetur; ils ne sont pas le néant, comme on Ta dit, car ils ne sont pas un néant de temps et d'espace, mais un néant de force ou de puissance. « C'est une erreur vulgaire et poétique, dit Gassendi , que cette sentence : Le temps rongeur des choses^ y le temps ne ronge rien ; ce sont les causes physiques qui, dans la suite des temps, détériorent et détruisent*.» Mais indépendamment de l'espace et du temps, il existe des corps et des esprits : ces êtres n'ont pas été produits par le temps et l'espace : d'où viennent-ils donc?
Tous les systèmes sont d'accord siir ce point que ce qui existe a été de tout temps , ou a reçu l'existence d'une cause qui est par elle-même de toute éternité. « Qu'y a-t-il, dit Port- Royal, de plus incompréhensible que l'éternité, et qu'y a-l-il en même temps de plus certain ? En sorte que ceux qui, par un aveuglement horrible, ont détruit dans leur esprit la connaissance de Dieu, sont obligés d'attribuer l'éternité au plus vil et au plus méprisable de tous les êtres, qui est la matière'. » En effet , nous n'admettons pas qu'une chose ait pu commencer d'exister par elle-même ou sortir par elle-même du néant. Nous n'admettons pas davantage qu'une chose puisse cesser d'être par elle-même ou se retirer à elle-même l'existence.
§ U. Des axiomes métaphysiques sur la substance et la cause.
11 y a donc trois choses nécessaires : l'espace, le temps cl la force, ou la substance active, ou la cause. La perception de cette troisième chose nécessaire donne lieu à certaines propo-