Nouveaux essais, liv. II, chap. xxui, § l
substance revient donc à celui-ci : Tout variable suppose rinvariable, tout ce qui commence et finit suppose quelque chose qui ne commence ni ne finit.
Le principe de causalité : Tout ce qui commence suppose une cause, retourne à ce même principe que l'être ne peut ni commencer ni finir par lui-même. En effet , on entend par phénomène ce qui commence et finit, et se montre soit aux sens eitérieurs, soit à la conscience. La cause du phénomène est ou intérieure ou extérieure. Si elle est intérieure, elle se confond avec la substance , qui alors est une substance active , c'est-àdire capable de produire des changements. Dans ce cas le principe : Ce qui commence svppose une cause est le même que oelui-ci : L'accident suppose la substance, c'est-à-dire le variable suppose l'invariable , ce qui commence et périt suppose l'incréé et l'impérissable: Si la cause du phénomène est extérieure, la substance est considérée comme passive : elle ne s'est pas modifiée d'elle-même; mais ayant quelque chose commencé en elle et non par elle, il faut que cela ait commencé par autrui , car aucune chose ne peut commencer d'être par soi-même. L'axiome : Tout ce qui commence suppose une cause n'est donc aussi que l'axiome : L'être ne peut commencer par lui-même ; il y a une cause incréée qui n'a pas eu de commencement.
Si l'être ne peut commencer par lui-même , il ne peut non plus par lui-même cesser d'être; il ne peut être anéanti que par autrui et par une cause qui soit elle-même impérissable. Une fois que l'être existe, il persévère de lui-même dans l'existence, comme les corps persévèrent dans le repos ou le mouvement. Nous ne pouvons admettre cette pensée de Descartes que Dieu soit obligé à une création perpétuelle de chaque chose, en sorte que s'il cessait un instant de la créer elle retournerait de sa nature dans le néant. Descartes ne voulait pas que la cause suprême fût obUgée d'agir pour détruire. L'existence paraissait à ce philosophe plus noble que la non-existence, et il lui répugnait que l'action de Dieu tendit au néant. Mais dans les desseins de Dieu , la destruction vaut la création ; qu'importe qu'il crée ou qu'il
anéantisse , pourvu que sa volonté soit faite et sa providence accomplie. Cette opinion de Descartes est, comme Ta dit Leibniz , la semence qui , cultivée par Spinosa , produisit le panthéisme; en effet, si toute chose n'existe que par Faction continuelle de Dieu , cette chose se distingue bien peu du créateur lui-même * ; si c'est Dieu qui crée chacune de nos pensées, au moment où elle s'exerce , autant dire que c'est Dieu qui pense en nous. De plus , il nous est impossible de comprendre qu'un être tende de sa nature au néant , ou s'anéantisse de lui-même. Il ne peut périr que par le pouvoir d'une cause qui demeure elle-même éternellement.
Ainsi, nous comptons trois choses nécessaires, sans commencement ni fin, sans limites d'aucune sorte : l'espace, le temps et la substance active ou la cause qui produit des changements soit en autrui, soit en elle-même. Le nom de cause ou de substance active distingue nettement la troisième chose nécessaire d'avec l'espace et le temps ; car l'espace et le temps sont aussi des êtres nécessaires ; il n'est pas impossible même de les appeler des substances nécessaires, en agrandissant un peu le sens de ce mot '; mais à coup sûr, ce ne sont pas des substances actives , c'est-à-dire des forces , des puissances ou des causes.
Nous avons vu que la conscience et la mémoire nous font percevoir en nous un être qui reste le même, malgré la diversité de ses actions successives, et nous avons trouvé ainsi la première origine de l'idée de substance et de mode, de sujet et d'attribut '. Nous avons dit que la conscience nous donne aussi la première origine de l'idée de cause , de puissance , de force, de substance active, surtout dans le spectacle de celles de nos facultés qui ne se renferment pas en ellesmêmes et qui produisent des effets au dehors , telles que la faculté motrice et la volonté ^. Mais la notion de substance et de cause, telle que nous la fournissent la conscience et la