‹ Traité des facultés de l'ame (volume 2)Chapitre 145 sur 318 · Voy. plus loin, sect. m, ch. m · texte numérisé non relu

Voy. plus loin, sect. m, ch. m

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nous savons qu'à chaque changement de rame, il reste quelque chose qui n'a pas changé, et que nous appelons j^ ou moi. S'il y a tant d'obscurité dans le rapport delà substance et des qualités en nous-mêmes, que sera-ce quand nous voudrons nous figurer ce rapport en Dieu, ou seulement dans les substances corporelles? Tout ce que nous savons, c'est que dans chaque être il y a quelque chose qui change et quelque chose qui ne change pas , c'est que les substances sont multiples , distinctes les unes des autres , mais nous ignorons profondément le vdîj^ port qui lie les substances aux qualités.

Le variable suppose Tinvariable, voilà une vérité de perception nécessaire. De quelle manière Tinvariable est-il dans le variable, c'est là un objet de croyance inductive; chacun fait là-dessus ses conjectures , qui n'ont rien de nécessaire ou d'absolu. C'est sur la substance des corps que les hypothèses se sont le plus multipliées. Il y en a quatre principales. La première , qui est l'opinion vulgaire , se représente le rapport de la qualité à la substance comme celui de l'habit au corps ou de la tapisserie à la muraille , suivant l'expression de Bossuet. La seconde , qui est celle de Descartes , n'admet dans le corps que l'étendue et le mouvement. Elle ne s'explique pas sur la nature de ce qu'elle appelle l'étendue, elle se borne à dire que les parties de l'étendue , lesquelles ne sont pas distinctes de l'espace, peuvent changer de situation, se mouvoir dans tel ou tel sens, avec plus ou moins de rapidité, et qu'elles n'agissent que mécaniquement, c'est-à-dire en se poussant les unes les autres. A propos de telle ou telle situation , de tel ou tel mouvement des parties de l'étendue , l'âme conçoit les idées de chaleur, de couleur, de son, d'odeur et de saveur. Ainsi, la chaleur, la couleur, etc., ne sont pas dans les corps ; ce sont de pures idées de l'âme. Il n'y a dans les corps que l'étendue et le mouvement. Le corps est exclusivement substance , ou du moins n'a d'autres qualités que la position et le mouvement de ses parties. Dans un troisième système, adopté par Newton , les corps sont considérés comme formés de molécules soumises à des forces attractives et répulsives. Les molécules sont retenues les unes près des autres par la

us pracspnoMS ou la PRBmÈRi partie dss connaissances. 235

fixrce d'attraction moléculaire ou la force de cohésion : il en résulte un corps étendu , tangible et figuré. Les corps sont attirés les uns vers les autres parla force d'attraction céleste ou de gravitation. La cohésion est combattue par d'autres forces qui tendent à séparer les molécules. La gravitation peut être contrariée par des impulsions accidentelles, comme celles qui naissent du choc des corps , ou par une impulsion originelle , pomme celle qui retient les planètes sur la courbe de leur orbite. D'après cette hypothèse les molécules sont purement passives. Que l'on considère les forces comme inhérentes aux molécules, ou agissant sur celles-ci du dehors, les forces se distinguent des molécules qu'elles poussent ou qu'elles entraînent. Une quatrième théorie supprime les molécules. Elle observe que dans l'hypothèse qui les admet, lorsqu'une muraille est battue par le bélier, les molécules du bélier n'agissent sur celles de la muraille que parce que les unes et les autres sont contenues par la force de cohésion ; qu'en consé- ^ence , c'est la force de cohésion qui agit véritablement dans diacun des deux corps. La molécule ressemble à cette tortue qui , dans le système d'un philosophe indien , supportait la terre. La tortue était elle-même portée par un éléphant , et Idnnait un intermédiaire inutile. Si les molécules des deux corps n'étaient pas retenues par la force de cohésion, elles se disperseraient comme une poussière. Elles ne servent à lien et peuvent être retranchées. Dans cette théorie nouvelle, €6 qu'on appelle le corps n'est qu'une agrégation de forces pores , agissant les unes sur les autres. Descartes voulait rejeter de la physique les forces inconnues ou les quaUtés occultes des corps, et, en effet, il les bannissait des corps, mais en les transportant dans l'âme. Comment, à propos de telle position ou de tel mouvement des molécules , l'âme pouvait-elle concevoir des idées telles que celles de couleur, de son , etc., qui n'avaient rien de commun avec le mouvement ou la situation des parties de l'étendue ? Dans la dernière doctrine que nous avons exposée , l'âme prend connaissance des forces ou pou- Toirs réds dont l'agrégation compose les corps. Ces forces peuvent être pour nous à l'état latent; elles sont la seule sub-

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stance des corps ; le degré de leur action forme les qualités. Cette dernière hypothèse serait celle de Leibniz, s'il avait ad- \ mis l'action réciproque des forces et s'il n'avait pas supposé que chacune d'elles se développe à part sans conmiunication avec aucune autre.

De toutes ces hypothèses, nous préférons la dernière conune la plus simple; mais nous devons faire remarquer que toutes les quatre sont l'objet d'une induction, c'est-à-dire d'une croyance. Le seul objet de notre perception, touchant la substance des corps , c'est que dans les corps qui changent sous nos yeux , il y a quelque chose qui persiste et qui ne change pas; c'est que le variable suppose l'invariable. Le variable est ce que nous appelons les qualités , l'invariable est ce que nous appelons la substance.

On a demandé si les substances des corps sont semblables entre elles; si par exemple la substance de l'or est la même que celle du plomb, et si ces deux substances ne diffèrent que par les qualités. Dans toutes les hypothèses , excepté celle de Spinoza, ces deux substances difTèrent en nombre; elles peuvent être semblables , mais elles sont deux et non pas une. Spinoza les considère comme une seule substance, mais à la condition de regarder les corps comme un mode de l'espace et l'espace conmie un attribut de la substance active ou de la cause , ce qui choque la raison. Suivant Descartes, l'or et le plomb ne diffèrent que par la situation et le mouve» ment de leurs parties, les mouvements divers donnant à l'âme différentes idées de couleur, de son, d'odeur, etc. Dans l'opinion de Newton, les molécules peuvent être les mêmes quant à la substance, mais elles diffèrent par leurs propriétés, c'està-dire par les forces qui leur sont inhérentes. Enfin , suivant la quatrième hypothèse , les forces ou les substances actives qui constituent les corps diffèrent non -seulement par le degré de leur action , mais encore par leur nature , et l'on compte autant de substances différentes, que la chimie compte d'éléments.

Locke dit que plus est grand le non)bre des qualités que nous percevons dans un corps, plus nous en connaissons la

substance^ Il a raison si, par qualités, il entend ces forces substantielles qui composent un corps dans la théorie de Leibniz , mais il a tort si la qualité est pour lui une sorte de superficie qui tombe sous nos sens, tandis que le fond leur échappe ; car il est clair que la connaissance du nombre des vêtements ne fait pas mieux connaître le corps qu'ils revêtent,

Condillac, faisant la critique de l'idée de substance, s'exprime ainsi : « Un corps que touche la statue n'est donc à son égard que les perceptions de grandeur, de solidité, de dureté, etc... qu'elle juge réunies. C'est là tout ce que le tact lui découvre, et elle n'a pas besoin, pour former un pareil jugement, de donner à ces qualités un sujet ou soutien, ou, comme parlent les philosophes, une substance , il lui suffit de les sentir ensemble'. » Si Condillac avait voulu dire que le corps est pour la statue une réunion de forces qui produisent la solidité, la dureté, etc. , il aurait adopté sur la nature des corps l'hypothèse de Leibniz. On n'aurait pas de reproche à loi faire sur le fond de sa pensée , mais sur l'expression qu'il lui aurait donnée. Pourquoi, en effet, appellerait-il ces forces des qualités ? On donne le nom de qualités aux choses que l'on conçoit comme n'existant pas par elles-mêmes, et comme ayant besoin de s'appuyer sur un fond ou sur ce que l'on appelle substance : Condillac commettrait donc la faute de dire que les corps sont une collection de qualités sans substimee, ce qui est une contradiction dans les termes. U aurait dû appeler ces forces non des qualités, mais de véritables substances; et la quaUté ne devrait être pour lui que le degré d'action de la substance. Hais quelques pages plus loin, le philosophe montre qu'il tient pour l'opinion vulgaire , et après avoir dit que la statue n'a pas besoin de donner de substance aux attributs, il avance qu'elle imagine quelque chose qui est le sujet des quaUtés. « Supposé que la statue fût curieuse de découvrir comment les qualités existent dans chaque collection, elle serait portée comme nous à imaginer quelque chose qui en soit le sujet, et si elle pouvait donner un nom à

I. Essai sur l'entendement humain, liv. W, chap. xxiii, $ 7. 3. Traité des sensations, édit. orig., 1 1*', p. 274.

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ce quelque chose, elle aurait une réponse toute prête aux questions des philosophes. Elle en saurait donc autant qu'eux, c'est-à-dire qu'ils n'en sayent pas plus qu'elle *. » A la contradiction dans les termes, Condillac a donc joint la contradiction dans la pensée ; car il a dit d'abord que le corps était pour la statue une collection de qualités sans substance, et ensuite que la statue imaginait quelque chose qui est le sujet des qualités. Du reste, Condillac n'a pas atteint le but principal qu'il se proposait, et qui était de prouver que, dans l'idée de la substance, rien ne dépassait la sensation. Car ce quelque chose que la statue imagine comme le sujet des qualités, elle ne le touche ni ne le voit ; elle emploie donc pour y penser une autre faculté que la perception des sens extérieurs.

La perception de la substance nécessaire a été quelquefois exprimée sous forme de proposition tautologique et ainsi exposée aux attaques de l'école qui dérive de la sensation toutes les connaissances : « Toute qualité , a-t-on dit , suppose un sujet; tout mode suppose une substance. » Comme on entendait par qualité ou mode une sorte de superficie, ces expressions revenaient à celle-ci : tout dessus suppose un dessous. Or, quiconque parle de dessus et de dessous a divisé un tout en deux parties corrélatives, dont il appelle la première supérieure, et la seconde inférieure. Le premier de ces mots n'a de sens que par son opposition avec le second : le mot de supérieur signifie une partie qui est sur une autre ; dire que tout dessus suppose un dessous, c'est dire que la partie placée sur une autre suppose cçtte autre, ce qui est une tautologie, n serait convenable peut-être de rejeter ces mots figurés de substance et d'accident, de s'en tenir aux termes de variable et d! invariable, et de s'exprimer ainsi : le variable suppose l'invariable, ou ce qui commence suppose quelque chose qui n'a pas commencé; ou, en d'autres termes : l'êti'e ne peut commencer par lui-même.

L'axiome de la causalité a été , comme l'axiome de la substance, présenté sous une forme tautologique; on a dit : Tout

U traité des sensations, édit. orig., 1. 1*% p. 284.

effet suppose une cause. Mais le mot d'effet signifie un phénomène produit par une cause. La proposition signifiait donc : Ce qui est produit par une cause suppose une cause. C'était dire deux fois la même chose ou commettre une tautologie. En disant que tout ce qui commence suppose une cause, on exprime mieux cette perception de la raison qui affirme que tout ce qui change ou commence d'exister suppose une substance active qui ne change pas et dont l'existence n'a pas eu de conunencement.

S 15. I>e la distinction entre la substance et la force.

On a demandé s'il y a lieu de distinguer entre la substance et la force. On fait cette distinction dans le système de^ Newton : la substance est la molécule douée de plusieurs forces ou propriétés différentes. On ne peut la faire ni dans la théorie de Descartes ni dans celle de Leibniz. En effet, l'étendue est la substance des corps suivant Descartes ; la situation et le mouvement des parties ne sont pas des forces, des pouvoirs, mais des états; la matière est tout à fait passive. L'âme a le pouvoir de concevoir différentes idées à propos des mouvements de la matière : elle a donc seule des pouvoirs ou des forces, et comme Descartes n'admet pas qu'elle soit jamais sans pensée , elle est pour lui une force toujours agissi^te, dans laquelle il est difficile de distinguer la force de la substance. Quant à Leibniz, il ne pense pas qu'il y ait, ni dans les corps, ni dans les esprits, de pures puissances, sans aucune action présente. Les corps sont donc, à ses yeux, comme les esprits, des forces toujours en action, avec lesquelles se confond la substance. « La substance même des choses, dit-il, consiste dans la puissance d'agir et de pâtir K »

Nous n'avons rappelé ces différentes opinions sur la substance des corps que pour faire distinguer ce qu'il y a d'arbitraire et ce qu'il y a de nécessaire dans cette notion. Le côté nécessaire est celui-ci : le variable suppose l'in-

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