Wal(€r Scolt. Notice $ur Swift
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sir entre cinq ou six plans de drames et de tragédies. Â propos des tableaux qu*il est nécessaire de mettre sur le théâtre, ou l'on doit voir des scènes et non pas entendre dés dialogues, il se rappelle que Tacite est le plus grand peintre de Fanti* quité, et il me récite ou me traduit les Annales et les Histoires, Mais combien il est affreux que les barbares aient enseveli sous les ruines des chefs-d'œuvre de l'architecture, un si grand nombre des chefs-d'œuvre de Tacite! Là-dessus, il s'attendrit sur la perte de tant de beautés, qu'il regrette et qu'il pleure comme s'il les avait connues... Du moins encore si les manuscrits qu'on a découverts dans les ruines d'Herculanum pouvaient dérouler quelques livres des Histoires et des Annalesl Et cette espérance le comble de joie. Mais combien de fois des mains ignorantes ont détruit , en les rendant au jour, des chefs-d'œuvre qui se conservaient dans les tombeaux ; et là-dessus il disserte, comme un ingénieur italien, sur les moyens de faire des fouilles d'une manière prudente et heureuse. Promenant alors son imagination sur les ruines de l'antique Italie, il se rappelle comment les arts, le goût et la politesse d'Athènes avaient adouci les vertus terribles des conquérants du monde. Il se transporte aux jours heureux des Lélius et des Scipion, où même les nations vaincues assistaient avec plaisir aux triomphes des victoires qu'on avait remportées sur elles. Il me joue une scène entière de Térence ; il chante presque plusieurs chansons d'Horace. Il finit par me chanter réellement une chansoik pleine de grâce et d'esprit qu'il a faite lui-même en impromptu dans un souper, et par me réciter une comédie très-agréable, dont il a fait imprimer un seul exemplaire, pour s'épargner la peine de la copier. Beaucoup de monde entre alors dans son appartement : le bruit des chaises qu'on avance et qu'on recule le fait sortir de son enthousiasme et de son monologue. Il me distingue au milieu de la compagnie et il vient à moi, comme à quelqu'un que l'on retrouve, après l'avoir vu autrefois avec plaisir. H se souvient encore que nous avons dit ensemble des choses trèsintéressantes sur les lois, sur les drames et sur l'histoire ; il a connu qu'il y avait beaucoup à gagner dans ma conversa-
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tiôn ; il m'engage à cultiver une liaison dont il a senti tout le prix. En nous séparant il me donne deux baisers sur le front et arrache sa main de la mienne avec une douleur véritable. »
La conception du poète et de l'orateur l'emporte sur celle du penseur et du savant lorsqu'il faut user de la parole, rassembler ses pensées sur-le-champ, agir sur une assemblée. Mais la conception du penseur et du savant reprend l'avanlage, lorsqu'il faut méditer et écrire dans le silence du cabinet, et s'adresser non à Tauditeur mais au lecteur. Diderot effaçait Montes quieu et Rousseau dans les assemblées ; mais ses livres ne peuvent soutenir un seul instant la comparaison avec les ouvrages de ces deux philosophes. Les pages écrites par Diderot ressemblent à sa conversation; elles sont étincelantes de couleurs, pleines de jugements fins et ingénieux, mais sans ordre et sans haison. Le lecteur est à chaque instant dérouté, saisi de brusques secousses ; il ne sait où il se trouve et perd de vue le commencement et le terme de sa route. Les ouvrages des deux autres écrivains sont des traités complets, où toutes les matières s'enchaînent. Les principes sont posés : les conséquences s'en déduisent dans un ordre savant et clair; à mesure qu'on avance on s'instruit ; la conviction se forme. Fauteur vous guide sans vous laisser dévier un instant; il vous offre une route droite et large, oùdès le commencement vous apercevez le but de la course et sur laquelle vous savez toujours où vous êtes et pouvez compter tous les pas que vous avez faits.
n Jaul donc considérer dans la réminiscence 1* l'objet, 2* la manière dont elle se forme et se conserve. L'objet delà réminiscence est plus ou moins abstrait, et il a été primitivement perçu soit par les sens extérieurs, soit par la conscience. Quant à la manière dont s'opère la réminiscence, la mémoire est fecile ou difficile, présente ou absente, c'est-à-dire prompte ou lente au retour, enfin tenace ou inconstante. La réminiscence des objets concrets et matériels est celle des enfants, des premières générations, des poètes et des orateurs; elle est facile, présente, mais peu durable. La réminiscence des choses abstraites et des actes de l'âme est celle des hommes faits, des
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générations plus modenies, des penseurs et des savants ; elle est durable , mais lente à se former et à revenir.
Il nous reste à présenter sur la marche des réminiscences des observations qui leur sont conununes à toutes , quel que soit leur objet.
Une réminiscence s'attache qudquefois à notre esprit et nous poursuit, pour ainsi dire. C'est une image que nous avons toujours devant les yeux , ou un chant qui semble résonner sans cesse à notre oreille. Cette persévérance de la conception est tantôt une suite de la vivacité de la perception, tantôt Teffet d'une passion naturelle que Tobjet de la réminiscence a vivement intéressée.
D'autres fois une réminiscence nous vient subitement , et nous ne savons pas au premier moment d'où elle nous arrive. Si Ton en cherche l'origine on fera les découvertes suiyantes:
l"" Une réminiscence est appelée par une perception actuelle ou par une autre réminiscence;
2'' Une réminiscence n'est provoquée par une perception ou par une autre réminiscence, que si les objets de l'une et dé l'autre ont été perçus ensemble ou dans des instants contîgus;
3« Plusieurs réminiscences peuvent s'appeler successivement l'une l'autre, mais la première de la série a été suscitée par une perception actuelle.
Si nous réduisons ces remarques à leur expression la phis simple, nous dirons que, lorsque deux objets ont été perçus ensemble ou dans deux instants contigus, la perception ou la réminiscence de Tun appelle la réminiscence de l'autre. Par exemple, en même temps qu'on présente les lettres et les sylbh bes à la vue de l'enfant, on fait résonner à son oreille les sons qu'elles expriment et les premières lui rappellent les seconds. On fait de même pour lui apprendre à lire la musique. Nous sommes quelquefois surpris de voir qu'un enfant qui sait plusieurs langues ne les embrouille pas les unes dans les autres, quand il parle; « mais les sons, dit H*^ Necker de Saussure, s'enchaînent dans le souvenir des enfants, comme les images; et un mot entraînant à sa suite tous les mots dont il a été accompagné, les idiomes ne se mêlent pas ensemble dans leurs
LIS OHtCXPTIONS OU LÀ SECONDS PARTIS DSS CONNAISSANCES. 271
petits discours. 11 n'y a aucun risque de confusion quand la même personne s'adresse toujours à Tenfant dans la même langue. Alors Tidée de cette personne , se liant dans son souyenir à celle d'une certaine manière de parler, il emploie cette manière en lui répondant ^ »
S'il se présente tout à coup à notre esprit le souvenir d'un diant que nous ayons entendu autrefois , cela yient de ce que le murmure du vent ou quelque autre son actuellement perçu nous a donné deux ou trois notes de ce chant, ou que nous avons vu la personne à qui nous l'ayons entendu chanter, ou que nous nou9 trouvons dans le lieu où il a frappé notre oreille. Le chant, la personne et le lieu ont été perçus en même temps. Les notes qui se suivent dans notre mémoire ont été perçues dans des instants contigus. Lorsqu'on nous charge d'un certain office pour un temps et un lieu où nous ne sommes pas encore, nous cherchons à lier la perception des paroles qu'on prononce avec celle d'un objet qui doit se retrouver sous nos yeux en temps utile. De là, par exemple, le nœud fait au mouchoir. Lorsqu'on nous éveille au moment d'un rêve, si nous n'en retrouvons d'abord aucun souvenir, c'est que, parmi les objets qui frappent alors notre vue, aucun ne présente avec ceux de notre rêve la liaison que nous avons indiquée. Souvent au milieu de la journée le souvenir de ce rêve nous revient tout à coup : c'est que notre perception est tombée sur un des objets qui nous ont occupés en songe. Examinons le discours de Diderot que nous avons rapporté tout à l'heure. Le théâtre , Tacite , Herculanum , les ingénieurs italiens , Athènes, Rome, Térence, Horace, des chansons et des comédies , voilà les idées qui se sont succédées dans son esprit et dont on n'aperçoit pas la liaison au premier coup d'œil ; mais Diderot avait lié dans sa perception le théâtre et le drame , le drame et les récits dramatiques de tacite , Tacite et les ouvrages de cet historien retrouvés dans Herculanum , les fouilles d'Herculanum et les moyens employés par les ingénieurs italiens pour dérouler les manuscrits , ces moyens et
t. Éd¥eaHon progressive, V édlt. , l. !•', p. 237.
les ouvrages anciens qui leur devaient le jour, les ouvrages de Tantiquité et les deux foyers des lumières antiques , Athènes et Rome, Rome et les poêles qu'elle a produits, et parmi eux Térence et Horace , les chants d'Horace et les chansons et comédies de Diderot lui-même. En passant en revue des sujets si divers, il n'a donc fait que suivre dans ses souvenirs le lien que la contiguïté de ses perceptions avait formé entre les objets.
Les idées rappelleqt les sentiments qui y ont été associés, et les senthnents rappellent les idées. Si nous sommes joyeux, nous nous retraçons les objets qui ont été mêlés à nos plaisirs ; si nous sommes tristes nous songeons à ceux qui ont été jadis les témoins de notre tristesse.
La loi qui préside à Tenchsdnement des réminiscences est Tordre des perceptions dans le temps. Cela est si >Tai que les conceptions nous reviennent dans l'ordre même des perceptions, et qu'il nous serait impossible de répéter le discours que nous savons le mieux en remontant du dernier mot au premier. Voilà pourquoi, si l'on nous exerce seulement à traduire une langue en français, nous ne savons pas écrire et parler celte langue. Le mot étranger nous suggère le mot français, mais celui-ci ne nous suggère pas celui-là, parce que dans Texercice de la perception nous sommes toujours partis du mot étranger pour aller au mot français, sans nous exercer à partir du mot français, pour aller au mot étranger. Voilà encore pourquoi beaucoup de personnes savent lire la musique et très-peu savent récrire : on s'est accoutumé dans la perception à passer du signe écrit à l'intonation qu'il exprime et Ton n'a pas fait l'opération contraire qui consiste à passer de l'intonation au signe.
Les hommes n'ayant pas tous de l'aptitude à la réminiscence des mêmes choses, telle mémoire s'empare des objets de la vue, telle autre des objets de l'ouïe ou du toucher; une troisième, des objets delà conscience. Par conséquent, celle-là se retrace plus facilement les choses, qui, indépendamment du rapport de temps ont encore entre elles le rapport de lieu, ou de son ou de forme; celle-ci se représente mieux les choses
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liées par le rapport de cause et d'effet, rapport que saisit la conscience.
La diversité de nos inclinations influe aussi sur les objets de nos réminiscences. Si dans l'enfance on se rappelle surtout les objets qui flattent les appétits, à un autre âge on place plus facilement dans sa mémoire les choses qui satisfont Tamourpropre ou l'amour du beau. Hais il faut toujours que la disposition intellectuelle et l'inclination soient secondées par la contiguïté des perceptions.
David Hume est un des philosophes qui ont apporté le plus d'attention à l'enchaînement des réminiscences, qu'il appelle la liaisori ou l'association des idées. Mais il n'a pas fait remarquer que Tordre des perceptions était une condition dont aucune autre ne pouvait nous dispenser.
« Les principes de la liaison des idées, dit-il, sont la ressemblance, la contiguïté de lieu ou de temps et la causalité. De l'idée d'un portrait on passe à celle de l'original ; de l'idée d'une pièce d'un appartement on passe à celle de la pièce contiguê; de l'idée d'une blessure on passe à l'idée de la douleur qui en est la suite. Je ne prétends pas affirmer qu'il n'y ait pas d'autres principes de liaison, mais ce sont là les plus importants. Le principe de la liaison des Métamorphoses d'Ovide est la ressemblance. Celui qui guide un annaliste est la contiguïté de temps et de lieu. Celui d'un historien est la relation de cause et d'effet. Le contraste ou la contrariété fait une liaison d'idées que je serais tenté de ranger dans la classe des ressemblances. Deux objets contraires se détruisent réciproquement; or, l'idée d'un objet anéanti renferme l'idée de son existence précédente ^ » Observons que dans un portrait nous retrouvons à peu près la couleur, la forme, les traits du modèle. Si ces qualités nous rappellent les autres que nous ne percevons pas actuellement , c'est que nous avons perçu celles-ci en même temps que celles-là, ou au moins dans des instants contigus. La condition de la ressemblance ne supprime pas ceUe de l'ordre des perceptions. Si, d'une autre part,
1. J^Mats p/it7<xof htQues , traducl. fraoç., 1. 1*% p. 88 el suiv.
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le souvenir d'une chambre rappelle le souvenir de la chambre voisine, c'est que nous sommes passés de Tune dans l'autre, en des temps contigus. Nous en dirons autant de la blessure et de la douleur : la seconde a été connue immédiatement après la première. David Hume n'aurait pas dû mettre le rapport de la contiguïté du temps sur le même rang que le reste. Il donne h entendre que l'un de ces rapports suffit , tandis que Tordre des perceptions est une condition qui doit toujours s'ajouter aux autres.
$ 6. De renchatoement des conceptions dans les songes.
L'ordre de nos réminiscences est donc celui de nos perceplions : les réminiscences qui forment le rêve obéissent à la même loi. Les anciens croyaient que les songes étaient envoyés par les dieux, parce qu'ils s'imaginaient que les idées du rêve n'ont aucune relation avec celles de l'état de veille. En examinant les songes de plus près , on s'aperçoit qu'ils ne viennent pas du ciel mais de la terre. Ce qui donne aux conceptions du rêve une apparence de désordre , c'est qu'en l'absence de la perception véritable elles paraissent des perceptions. Si pendant l'état de veille je songe à une personne qui est en Italie, si l'Italie me fait penser à l'arc de Titus, Titus aux Juifs, ceux-ci à Pilate, etc., je ne trouve là rien de surprenant. Si j'ai eu les mêmes idées dans un songe, j'aurai rêvé que de France je me suis trouvé subitement transporté en Italie, que l'Italie s'est changée en Judée, Titus en Pilate, etc. Un homme rêve je suppose, qu'il est auprès de Charles P% dans l'île de Wight; bien** tôt il se trouve auprès de Jésus-Christ sur le Calvaire , puis enfin à Rome tenant un denier à la main : ce rêve parait étrange et cependant cet homme n'a fait que voir passer dans son sommeil cette suite de réminiscences dont parle Dugald- Stewart, et qui ont conduit un Anglais tout éveillé de l'idée de Charles P' trahi par les Écossais, à celle de Jésus trahi par Judas , de l'idée de Judas à celle des trente deniers romains qu'il a reçus pour récompense et enfin de l'idée du denier au
désir dé connaître qudle était à Rome la valeur de cette mbn-^ Aaie.
S 7. Moyens de perfectionner la mémoire.
Nous avons dit qu'il y avait différentes espèces de mémoire et qu'elles pouvaient se distribuer inégalement entre leà hommes ; mais la volonté peut contre-balancer en partie l'effet de la disposition intellectuelle et de Tinclination. Locke a indiqué les moyens d'augmenter le genre de mémoire qui n'existe chez nous qu'à un faible degré, ou d'acquérir celui qui nous manque.
Premièrement) on doit, au moment de la perception, concentrer fortement son attention sur les objets qu'on veut retenir. Le souvenir est presque toujours en proportion deTatten* tîon qu'on a déployée dans l'acquisition de la connaissance. S'il nous arrive de recommencer nos récits devant les personnes à qui nous les avons déjà faits , et de nous abandonner ainsi, sans nous en apercevoir, à de fastidieuses redites, c'est que nous donnons ordinairement plus d'attention à l'enchaînement de notre récit qu'aux personnes qui nous écoutent.
Secondement, on fortifie la réminiscence en répétant plusieurs fois la perception. La vue étant celui des sens qu'on exerce le plus continuellement, on se retrace mieux, en général 9 les objets de la vue que ceux des autres sens.
Troisièmement, nous avons dit que, parmi les objets de nos perceptions simultanées ou successives, notre mémoire saisit la matière de ses réminiscences, suivant les dispositions na-» tairelles de notre esprit. Il y a , sous ce rapport ^ une mémoire naturelle des formes et des lieux, une mémoire des intonations, une mémoire des noms, une mémoire des causes et des effets, etc. Nous pouvons, à l'aide de la mémoire que nous possédons naturellement, nous donner celle que nous n'avons pas ; il sufQt, pour cela, d'entremêler^ dans la perception, les objets de l'une et de l'autre» S'il nous manque la mémoire dés noms et que nous ayons celle des lieux^ nous pouvons, pour retenir par exemple la suite des noms d'une dynastie^ «ssoôieri
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dans uotre esprit, tel nom à telle place, à tel angle de la chambre que nous habitons. La disposition des lieux, nous revenant d'elle-même, nous ramènera la suite des noms que nous y aurons attachés. Un enfant a-t-il la mémoire des mots et veut-on lui faire retenir les événements d'une histoire, qu'on écrive ces événements en vers. Sa mémoire, retrouvant d'elle-même les articulations , retrouvera en même temps les actions exprimées dans les rimes. Tel est le moyen qu'on a nommé la mnémoiechnie ou la mémoire artificielle. Quelques personnes ont pensé que cet artifice donnait une double peine à la mémoire : celle de retenir, par exemple, les noms (les rois et de plus les lieux auxquels on avait associé ces noms. Mais elles n'ont pas fait attention que la mnémotechnie suppose un certain genre de mémoire naturel, qui ne coûte aucun travail; c'est sur celui-là qu'on appuie celui qui a besoin de soutien. Seulement, il faut avoir le soin de varier Tarlifice de la mnémotechnie, suivant la nature de la mémoire à laquelle on s'adresse. Si un enfant n'a pas la mémoire verbale, vous le surchargez, en effet , en mettant pour lui, sous la forme de vers, le récit des événements que vous lui faites apprendre.
Quatrièmement, pour arriver à placer dans notre mémoire les objets que nous voulons y retrouver au besoin, on peut répéter plusieurs fois de suite la perception avant d'essayer la réminiscence , ou essayer celle-ci après chaque perception. Bacon nous donne le conseil de préférer la seconde méthode. On arrivera, suivant lui, plus vite à retenir ce qu'on veut apprendre, si on essaye de le répéter, après chaque lecture, que si on le lit plusieurs fois de suite, avant de le répéter.
Cinquièmement, l'observation montre, comme nous l'avons déjà dit , que la mémoire s'attache de préférence aux objets qui ont intéressé l'une de nos inclinations. On peut profiter de cette disposition pour familiariser notre souvenir avec les objets auxquels il est d'abord rebelle. Un père de famille, ne pouvant fixer l'attention de ses enfants sur des leçons d'histoire naturelle, imagina de leur donner les objets dont ils retiendraient bien les caractères. Il aiguisa ainsi leur mémoire par l'amour de la propriété. Il est difficile, en général, dMnlé-
us CONCIFTIONS OU LA SECONDE PARTIE DES CONNAISSANCES. 277
resser les passions à Télude ; car on court le risque de les exciter au delà des bornes légitimes. Dans nos établissements d'instruction publique, on s'adresse à Témulation des enfants ; mais on pousse en eux cette émulation jusqu'à l'orgueil et à l'en vie. J. J. Rousseau proposait de recourir à une inclination qu'il regardait comme moins dangereuse, et il ne faisait pas difficulté d'offrir, pour récompense à son Emile, de quoi flatter son appétit. Mais il encourageait ainsi la gourmandise, à l'âge où ce vice domine chez les enfants et a besoin d'être tempéré. Les inclinations qu'il vaut le mieux employer sont l'amour filial, le plaisir qu'un enfant éprouve à contenter son père et sa mère et à recevoir leur approbation, la satisfaction qu'il goûte à remplir son devoir, et le chagrin naturel de l'avoir violé. Les enfants sont plus sensibles qu'on ne le suppose aux émotions du cœur et à celles de la conscience.
S 8. Résumé sur la mémoire.
Récapitulons ce que nous avons dit sur la mémoire. Le genre de conception qu'on appelle la réminiscence nous représente des objets qui ont été autrefois perçus et qui peuvent avoir cessé d'exister. La réminiscence ne s'applique pas en conséquence aux objets absolus ou nécessaires, qui ne peuvent pas cesser d'être. La réminiscence diffère de la reconnaissance. Celle-ci est une perception, par laquelle Tâme s'affirme à ellemême qu'elle a déjà connu l'objet qu'elle perçoit ou qu'elle conçoit. La reconnaissance s'opère sans la réminiscence, quand la première a lieu en présence d'un objet que l'on perçoit une jBeconde fois; la réminiscence se sépare de la reconnaissance, quand un poète prend pour un vers de son invention un vers qui lui revient, parce qu'il l'a lu dans un autre poète. La réu-^ nion de la réminiscence et de la reconnaissance compose ce qu'on nomme la mémoire. Ou considère dans la réminiscence : l"" l'objet ; 2*" la marche de la réminiscence. Sous le premier point de vue, la division la plus générale place d'un côté les réminiscences des objets des sens, de l'autre celles des ob-
jets de la conscience. La mémoire du nombre appartient à la première classe, la mémoire de la durée à la seconde. La réminiscence est naturellement abstraite , mais il y a des réminiscences plus abstraites les unes que les autres; Fabstraction est d'un grand secours pour les arts et surtout pour les sciences. Plus une conception est générale, plus elle est abstraite ; les degrés de Fabstraction et de la généralisation qu de Fextension d'une idée se comptent les uns par les autres. La différence des objets de la réminiscence est une des plus grandes causes de la différence des esprits. La conception des objets physiques et des choses concrètes appartient plus particulièrement aux enfants, aux premières générations des peuples et aux imaginations poétiques et oratoires de toutes les générations. La conception des choses abstraites et des actes de Fâme se trouve plus particulièrement chez Fhonune mûr, chez les générations modernes, chez les penseurs et les savants de toutes les époques.
La réminiscence considérée quant à sa marche, est facile ou difficile, prompte ou lente au retour, tenace ou inconstante. La réminiscence facile , prompte et fugitive , est celle des objets matériels et concrets; la réminiscence difficile, lente, mais durable, est celle des phénomènes intérieurs et des choses abstraites.
Nos réminiscences s'enchaînent dans le même ordre que nos perceptions. Aucune réminiscence ne revient d'elle-même à l'esprit; elle est toujours provoquée par une perception ac^ tuelle ou par une autre réminiscence, qui elle-même est appe* lée par une perception présente. Ce qui fait qu'une perception appelle une conception ou , qu'une première conception en détermine une seconde, c'est que les objets de l'une et de Fautre ont été perçus en même temps, ou dans des instants immédiatement contigus. Cette loi de l'ordre des perceptions est indispensable à toutes les mémoires. Chaque conception fait son choix, pour ainsi dire, dans les matériaux de la perception, et ce choix est déterminé par les inclinations ou les aptitudes intellectuelles pour tel ou tel objet de la réminiscence. Les lois de l'association des idées sont donc les trois suivantes : 1* ii«
LIS OONCiPnONS ou LA $IOONDX PARTII DSS CONNAISSANCES. 879
multanéité ou contiguïté du temps des perceptions; ^ différences des aptitudes intellectuelles pour les différents objets de la réminiscence; S"" influence des différentes inclinations; mais ni la seconde, ni la troisième condition ne peut dispenser de la première. Les moyens de perfectionner la mémoire sont : Tattention au moment de la perception, la répétition de la perception, remploi des moyens mnémotechniques avec les restrictions que nous y arons apportées, Fessai de la réminiscence après chaque perception, l'art d'intéresser l'une de nos inclinations aux objets que nous voulons retenir.
Nous avons parlé d'une extension de Tinclination, en vertu de laquelle notre amour ou notre haine s'attache à des objets qui nous étaient d'abord indifférents , mais qui ont été liés à d'autres, agréables ou désagréables par eux-mêmes. Nous avons ajouté que c'était l'un des éléments de ce que les philosophes écossais appellent l'association des idées S* l'autre élément est l'enchaînement de nos réminiscences, dont nous venons de tracer les lois.
Les perceptions des sens extérieurs et celles de la conscience nous font saisir des réalités ; mais si ces perceptions n'avaient pas une sorte de prolongement dans la mémoire, à chaque moment la connaissance finirait et renaîtrait pour périr. On n'aurait aucune notion qui durât seulement deux instants. L'imagination s'étonne à chercher ce que serait la connaissance réduite au moment présent. Nous disons qu'une perception de la vue, qu'une perception de l'ouïe a une durée de quelques instants, mais pour parler plus exactement, il faudrait dire qu'à chaque instant une nouvelle perception commence. La partie du son qui précède le moment actuel , n'est plus que dans la réminiscence ; il en est de même pour tous les moments de la vision qui ont précédé celui où je puis dire je vois. Sans la réminiscence, on ne connaîtrait que pour oublier ; l'intelligence ressemblerait aux tronçons d'un serpent coupé en mille morceaux ; la connaissance serait bien voisine de l'ignorance. 11 n'est donc pas surprenant que la plupart des phi-
4* Voy. plus haut, 1. 1*% p. 297.
losophes aient prit l'idée ou la conception de la mémoire pour le fait capital , le fait premier de Finielligence ; qu*ils aient donné plus d'attention aux conceptions qu'aux perceptions , qu'ils aient traité de l'objet de la nature et de l'origine des idées, plutôt que de l'objet, de la nature et de l'origine des perceptions. Mais si la réminiscence fait durer la connaissance, c'est la perception qui la fait être ; si l'esprit commençait par des conceptions, il ne pourrait affirmer aucune existence, pas même la sienne, ni dans le présent, ni dans le passé; et si la réminiscence est de quelque prix, c'est à cause de la valeur de ce qu'elle conserve, c'est-à-dire à cause des produits de la perception.