‹ Traité des facultés de l'ame (volume 2)Chapitre 17 sur 318 · Tel était le spectacle que présentait le JHorama · texte numérisé non relu

Tel était le spectacle que présentait le JHorama

30 LIVRB SIXIÈME , SBCTIOM PREMIÈRE.

Lorsqu'un Anglais voyage en Italie , il est porté à croire que telle ville qu'il aperçoit est plus près de lui qu'elle ne Test en effet. La lumière étant plus vive en Italie qu'en Angleterre , est moins amortie par la distance des objets qui la reflètent. Ce voyageur aurait tort de se plaindre de ses yeux, qui lui font Voir une lumière plus vive que dans son pays. Il doit attendre pour juger qu'il ait remarqué ces rapports nouveaux entre la lumière et la position des corps tangibles.

Malebranche fait à ce sujet une nouvelle objection contre la vue. « S'il arrive, dit-il, que nous voyions le haut d'un clocher derrière une grande muraille ou derrière une montagne , il nous paraîtra assez proche et assez petit. Que si après nous le voyons dans la même distance , mais avec plusieurs terres et plusieurs maisons entre nous et lui, il nous paraîtra sans doute plus éloigné et plus grand* ». Malebranche a confondu encore ici l'étendue de la couleur et l'étendue tangible. Les objets tangibles nous offrent des étendues de couleur d'autant plus petites, qu'ils sont plus éloignés de nous. La même étendue de couleur ne représentera pas la même étendue tangible, selon que nous l'attribuerons à un corps placé dans le premier ou dans le dernier plan d*un pays. La forme visible d'un clocher se montre à nos yeux ; nous apercevons entre elle et nous les couleurs de plusieurs champs et de plusieurs maisons; nous évaluons la distance tangible par ces étendues et ces nuances de couleurs intermédiaires, et nous jugeons qu'à cette distance rétendue visible du clocher représente une étendue tangible de cent pieds. Si un mur nous cache les couleurs intermédiaires en nous laissant voir le clocher, le moyen d'évaluer sa distance nous manque; il parait être immédiatement derrière le mur y or, à cette place une étendue visible semblable h celle du clocher ne représente qu'une étendue tangible de cinquante pieds. Voilà comment le même clocher peut nous paraître plus petit ou plus grand , selon les circonstances ; mais nous n'en ferons pas un motif de reproche contre la vue , car dans cet

exemple elle nous montre ce qu'elle doit nous montrer, et

i.Dela Recherche de la mérité, liTre I*', chap. tu, $ 5.

elle n*est pas cause des inductions erronées que nous portons sur rétendue tangible. Lorsqu'un insecte vole devant notre fenêtre, si, faute d'attention, nous rapportons cette forme au dernier plan de la campagne, elle nous pai:aitra celle d'un aigle ; ainsi la même étendue de couleur peut couvrir l'aigle ou le moucheron , suivant l'éloignement du corps tangible , mais l'œil n'est pas trompé dans tout cela.

Nous avons dit que la notion de la position rentre dans la notion de la forme , et la notion du mouvement dans celle de la position. Si nous n'apercevons la forme et la position des couleurs que selon deux dimensions , nous ne pouvons apercevoir le mouvement des couleurs que dans le sens de ces deux dimensions, c'est-à-dire de haut en bas, de droite à gauche, et réciproquement, et non dans le sens de la troisième dimension, c'est-à-dire d'avant en arrière ou d'arrière en avant. Comment jugeons-nous donc, à l'aide de l'œil, du mouvement des corps solides dans le sens de la profondeur de Tespace? C'est parce que l'expérience réunie du toucher et de la vue nous a fait connaître que quand les corps solides s'approchent ou s'éloignent de nous , l'étendue de couleur augmente ou diminue de longueur et de largeur. Par conséquent l'augmentation ou la diminution d'une étendue de cou* leur nous fait conjecturer qu'elle répond à un corps solide qui s'avance ou s'éloigne. Mais si , comme dans le jeu de la fantasmagorie , après avoir placé dans l'ombre le spectateur et les objets qui l'entourent, on augmente peu à peu l'étendue et la forme d'une image lumineuse , le spectateur pourra croire qu'elle appartient à un objet tangible qui s'approche , quoique l'image se soit augmentée sans quitter le même plan vertical. Dans cet exemple, ce n'est pas la vue qui trompe, car l'étendue de couleur s'est réellement augmentée comme la vue le fait voir , et c'est là toute la fonction de la vue ; le reste appartient à la faculté d'induction.

Nous rapporterons encore une accusation de Malebranche* contre la manière dont la vue nous fait apprécier le mouvement : « Il y a bien des rencontres, dit-il , dans lesquelles on reconnaît clairement que notre vue nous trompe touchant le

32 LIYBB SiXlÈMB, SECTION PREMIÈRB.

mouvement des corps. Il arrive même assez souvent que les choses qui nous paraissent se mouvoir ne sont point mues, et qu'au contraire, celles qui nous paraissent comme en repos ne laissent pas d'êlre en mouvement. Lors, par exemple, qu'on est assis sur le bord d'un vaisseau qui va fort vite et d'un mouvement fort égal , on voil que les terres et les villes s'éloignent; elles paraissent en mouvement et le vaisseau parait en repos *. » Le mouvement d'une couleur dans le plan perpendiculaire à l'axe visuel, nous fait supposer qu'une étendue tangible se meut dans le même plan. Ce mouvement est, comme nous lavons dit, un changement de position. Suppo* sons que nous ayons devant les yeux une vaste campagne : sur un arbre placé à ma gauche j'aperçois la forme de couleur que revêt un oiseau ; cette forme se déplace et va se peindre sur différents points du tableau qui se développe devant mes yeux : je juge par là que l'oiseau tangible se déplace. Si l'oiseau reste immobile et que je me déplace moi-même , je verrai encore la couleur de l'oiseau correspondre successivement aux différents points du tableau. Le spectacle sera le même que tout à l'heure, et si j'oublie par hasard que je suis en mouvement, je pourrai croire que c'est l'oiseau qui se meut. C'est ce qui arrive lorsque je suis rapidement emporté par une voiture. Les arbres qui bordent la route correspondent successivement aux différents points du tableau : ayant la conscience que je ne fais par moi-même aucun mouvement, j'oublie facilement celui de la voilure, et il me semble que ce sont les arbres qui courent le long de la route. De même , lorsque le vaisseau m'emporte , je vois s'agrandir la distance visible entre moi et les objets du rivage. Si j'oublie le mouvement du navire , je croirai que le rivage se meut. C'est ainsi encore que le soleil me paraît se mouvoir : la terre est comme un grand navire dont je ne sens point le mouvement, et cela fait que le soleil répond pour moi à différents points du ciel et qu'il parait changer de Ueu.

En résumé , la vue nous fait percevoir l'étendue et la forme

i. Delà Recherche de la vérité^ livre V', chap. vu, g 3.

de la lumière ou de la couleur suivant deux dimensions seu* lement , et par conséquent la position , la distance et le mouvement des couleurs dans les mêmes directions. Les deux dimensions de la couleur coïncident d'ordinaire avec les deux premières dimensions des solides. La dégradation des couleurs et des ombres correspond à la troisième. L'augmentation et la diminution des étendues de couleur s'accordent de leur côté avec la position et le mouvement des corps solides dans le sens de la profondeur de Tespace. En conséquence, à Faide de la vue, nous préjugeons de la forme, de la position et du mouvement des corps solides suivant les trois dimensions, et la vue devient une sorte de toucher à distance. Mais l'étendue de couleur ou de lumière , pouvant se séparer des étendues tangibles , nous devons nous tenir sur nos gardes et ne pas attribuer à la vue des erreurs dont elle est innocente.

§ 5. Perceptions de l'ouïe.

L'ouïe occupe , comme nous le verrons, le troisième rang parmi les sens extérieurs, quant à l'importance des perceptions. Nous ne la définirons pas plus que le toucher et la vue , parce que le son est aussi indéfinissable que l'étendue et la lumière. Les physiciens ont découvert que la production du son coïncide avec les vibrations des corps sonores, de l'air et du tympan de l'oreille , et que la différence des sons tient à la différence des vibrations. Mais que les nœuds des vibrations dessinent sur le tympan des figures différentes suivant la différences des sons, cela n'explique pas pourquoi Fàme , au lieu de percevoir ces vibrations et ces figures , perçoit ce que nous appelons le son. On a dit que le son n'est qu'une modification de l'âme, et que dans la production de ce phénomène il n'y a rien d'extérieur, si ce n'est les vibrations du corps sonore et du tympan. Nous examinerons plus loin cette théorie * ; mais , par anticipation, nous considérons le son comme un objet

Page 1