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LES PERCEPTIONS OD LA PREMliRE PARTIE DES CONNAISSANCES. 41

nous sommes touchés de tous côtés, comme par les eaux d'un fleuve, notre perception a les limites de notre corps lui-même. La température a pour nous les mêmes bornes que retendue tangible. Les couleurs se limitent les unes par les autres; c'est à cause de cela que nous les rapportons à des objets tangibles différents et placés en différents lieux , et que nous pouvons nous guider à Faide de nos yeux , sans employer à chaque instant le secours du toucher. S'il n'y avait qu'une seule couleur sans nuance, il ne nous servirait à rien de la voir ; nous serions comme dans la nuit , puisque nous ne distinguerions aucune différence visible qui pût nous rappeler la forme et la position des objets du toucher. Nous avons vu que le son , l'odeur et la saveur ont une étendue si vague ou si restreinte que certaines personnes ont cru que ces objets n'occupaient pas de place dans l'espace.

2« Toute perception est limitée sous le rapport de la durée. Lorsque la main a été longtemps en contact avec un corps tangible , si elle demeure immobile , elle cesse de le percevoir. Il faut qu'elle se meuve pour renouveler la perception. Les yeux et les oreilles se fatiguent par un exercice trop prolongé; leur perception devient alors confuse et indistincte. D en est de même pour les organes de l'odorat et du goût. Une perception qui commencerait avec nous et ne finirait qu'avec nous, serait comme si elle n'était pas. C'est ainsi que nous ne sentons pas la pression de Tatmosphère sur notre corps, parce que cette pression commence avec notre vie. Nous ne sentons pas non plus la température naturelle de nos organes et ne percevons que le changement de cette température. Les différentes couleurs se succèdent sous nos yeux ; si une même couleur avait toujours été soumise à notre perception, elle nous serait devenue insensible. De même un son qui aurait toujours résonné à notre oreille , une odeur et une saveur qui auraient été toujours présentes à nos organes , seraient comme s'ils n'étaient pas. Il se peut que les liquides compris dans l'organe de la vue aient une certaine couleur, que les mouvements intérieurs de notre corps produisent de certains sons , que les organes de Todorat et du goût aient leur

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odeur et leur saveur particulières, et que tout cela nous échappe parce que tout cela est toujours soumis à notre perception. Ainsi toute perception sensitive a ses bornes dans l'espace et dans le temps, et percevoir par les sens, c'est distinguer , c'est limiter.

S"* Comme nous ne percevons les objets extérieurs que par rintermédiaire de nos organes, il faut tenir compte de Tétat de ces derniers pour apprécier nos perceptions. Nous pe percevons pas les qualités des objets extérieurs telles qu'elles sont dans la nature. Ces qualités sont altérées parcelles de nos organes ; et à parler rigoureusement, nous ne percevons que le rapport des objets extérieurs et de nos organes. Ce n'est pas une raison pour rejeter les connaissances que nous donnent les sens extérieurs, mais pour ne leur demander que ce qu'ils peuvent nous donner. Ainsi , nous ne percevons pas la résis* tance absolue d'un corps, mais celle qu'il oppose à notre effort, et sa résistance dépend de la force des instruments naturels que notre effort fait mouvoir. La température de l'objet exté*rieur ne nous arrive aussi qu'à travers la température de nos organes, et c'est pour cela, comme nous l'avons déjà dit » que le même corps peut paraître froid à Tune de nos mainip et chaud à l'autre; mais cela même est une perception sincère et inattaquable , puisqu'en effet l'une de nos mains est plus froide et l'autre plus chaude que le corps étranger. Le tou<cher n'est institué que pour nous montrer celte différence. La couleur des objets extérieurs nous parvient à travers oelle de9 liquides renfermés dans l'organe de la vue. De là vient que, si la bile se mêle à ces liquides, nous ne voyons que la couleur jaune, et nous avons raison de la voir, puisqu'elle appartient à la liqueur qui est alors répandue dans l'œil. Nous savons que la lumière, en traversant un verre lenticulaire, augmente d'étendue ; l'œil est lui-même un verre lenticulaire , il doit donc faire subir à la lumière une augmentation d'étendue. Si l'un de nos yeux est plus convexe que l'autre, il nous trans^ mettra une plus grande étendue de lumière : voilà pourquoi l'on dit que nous pouvons voir le même objet d'une grandeur différente, suivant que nous le regardons de l'un ou de l'autre

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de nos yeui. Si par objet on entend l'étendue tangible, il faut dire que nous ne voyons l'objet d'aucun de nos yeux ; si l'on entend retendue de la lumière qui est reflétée par le corps tangible, il n'est pas étonnant que cette lumière s'augmente suivant le milieu qu'elle traverse. L'œil ne voit pas la lumière, il la transmet seulement à la vue qui est l'&me exerçant la faculté de voir, et l'œil ne doit la transmettre que suivant sa propre conformation. U est probable que les sons, les odeurs et les saveurs naturels sont aussi modifiés par des phénomènes du même genre, qui se produisent dans les organes de Fouie, de l'odorat et du goût

Du rôle que joue l'organe dans la perception de l'objet extérieur, il résulte que les différentes personnes ne doivent pas percevoir le même objet de la même manière. Et en effet, le bâton que l'un ne peut courber est flexible pour l'autre ; l'étendue de lumière des objets diffère pour chacun suivant la convexité de ses yeux. C'était la cause d'un des reproches que Malebranche adressait aux sens extérieurs ^ Hais l'étendue de la lumière dépend des milieux qu'elle traverse ; il n'y a pas dans la nature d'étendue de lumière absolue et invariable. L'œil ne nous trompe pas en modifiant cette étendue, comme le font tous les autres milieux que traverse la lumière. Un fleuve s'étend dans la plaine et se resserre dans la vallée : peut-on dire que l'habitant de la plaine connaisse moins bien que celui de la vallée la véritable largeur de ce fleuve? Le fleuve n'a pas de largeur absolue. Cette largeur change à chaque pas, et elle est pariout aussi vraie et aussi réelle. L'inégale convexité des yeux n'empêche pas que chacun ne puisse comparer les objets de sa perception et établir entre eux des ressemblances et des différences de nature et de degré. Un œil voit les lumières et les couleurs plus grandes qu'un autre; mais il n*en perçoit pas moins bien la grandeur comparée de ces différentes couleurs. Quelques personnes étonnées de ce que des animaux de grande taille, tels que les bœufs et les chevaux, obéissent à des enfants, supposent que l'œil de ces animaux est un verre grossissant

l. Delà Recherche de la vérité, livre I**, chap. vi,$ 2.

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qui exagère la taille visible de l'enfant, c'est-à-dire l'étendue de couleur réfléchie par le corps de l'enfant; mais comme ce verre exagérerait dans les mêmes proportions toutes les autres étendues de couleur, et par conséquent celle qui est réfléctûe par le corps de ces animaux eux-mêmes, la taille relative de l'enfant ne serait pas changée pour eux; il faut donc chercher ailleurs la cause de leur obéissance K

La grandeur tangible elle-même n'est pas jugée de la même façon par tous les hommes, parce qu'ils comparent la taille des objets extérieurs à celle de leur corps. Lorsque l'on revoit dans l'âge mûr des lieux qu'on a quittés dès l'enfance, on les retrouve plus étroits. Un philosophe contemporain • retournant dans une campagne où il avait passé son premier âge, fut étonné de voir que ce qui était resté dans son souvenir comme une rivière ne fût qu'un ruisseau, et qu'un animal qu'il se représentait comme de grande taille et contre lequel il avait soutenu de dangereux combats, ne fût qu'un oiseau de la bassecour. Nous avons dit plus haut que la grandeur n'était qu une qualité relative : nous ne devons donc pas nous étonner de la voir changer d'après le modèle auquel nous la comparons.

Les remarques précédentes nous feront comprendre les jugements de ce jeune aveugle qui fut opéré de la cataracte par le médecin Cheselden^ L'opération ne fut d'abord exécutée que sur un seul œil. Dès que la cataracte fut enlevée, le jeune homme eut conscience qu'il acquérait des perceptions nouvelles. On lui dit que les nouveaux objets dont il prenait connaissance étaient les couleurs : il ne les considéra pas comme un jeu de son imagination ni comme des modifications de son âme, mais comme des objets aussi distincts de lui-même que les choses tangibles qu'il avait perçues précédemment, et ceci répond d'avance à une opinion que nous examinerons plus loin , et d'après laquelle la couleur et certaines autres qualités des corps ne seraient d'abord que des modifications de l'âme ou des sen-

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