Xénophon, le Gouvernement des Lacéd^moniens, chBp» xiv
ment des Athéniens^ et, trouvant une république depuis longtemps en paix avec les États voisins, il ne fut pas obligé de lui donner la forme belliqueuse de Lacédémone. Il ordonna qu'une délibérationpubliqueprécédâttoujoursladéclarationde guerre; il respecta les sentiments de la nature , laissa se former librement la famille et la propriété. Le mariage fut honoré et l'adultère puni ; il accorda le droit de tuer la femme coupable de ce crime. Les unions illégitimes furent entravées par la défaveur jetée sur les rejetons de ces unions et sur ceux qui s'y abandonnaient. On obligea les pères de pourvoir à l'avenir de leurs enfants et de leur assurer un état ; les enfants qui avaient été instruits dans un métier par les soins de leurs parents eurent l'obligation de nourrir ceux-ci lorsqu'ils tombaient dans le besoin. La propriété reçut la protection de la loi ; le vol encourut un sévère châtiment; l'agriculture et les arts mécaniques furent exercés par les hommes libres; on interdit l'oisiveté; chacun dut rendre compte de ses moyens d'existence; on encouragea l'industrie, les échanges et la richesse privée par une monnaie d'argent et d'or; l'accès à la propriété fut ouvert à chacun par la liberté de vendre et de donner et par le droit illimité de tester, accordé à ceux qui n'avaient pas d'enfant. Hais, pour empêcher que l'intérêt particulier ne détournât les Athéniens de l'intérêt public , Solon obligea chaque citoyen de prendre parti dans les dissensions politiques , persuadé que les honnêtes gens sont toujours les plus nombreux, et qu'en les forçant de descendre dans l'arène , on ferait triompher la justice. Les neutres furent infâmes et bannis, et l'on prononça la peine de mort contre tout citoyen qui, à l'armée , livrerait ses armes à l'ennemi, quitterait son rang , jetterait son bouclier ou s'endormirait à son poste ^
Il n'est pas de notre objet d'examiner si les lois civiles des Athéniens furent copiées par les Romains du temps des décemvirs , ou si , comme le pense Vico , et comme il est plus
1. Plutarque, Vie de Solon; Diogène de Ladite, Vie de Solon ; Meursius, T/i^mû atetçue^ Ulrecht, 1685 ; Samuel PeiiXy La jurisprudence romaine et attique, etc. Leyde, 1741^ t lU.
vraisemblable, les mêmes circonstances produisirent les mêmes lois chez les deux peuples, sans conmiunication de Tun à Tautre. Dans les trois premiers siècles de Rome , l'établissement romain ressemble plus à celui de Sparte qu*à celui d'Athènes, parce que Rome se trouve dans les mêmes conditions que Sparte. Elle soutient contre ses voisins une guerre continuelle. En conséquence, les hommes hbres n'exercent point d'autre métier que celui des armes ; la loi ne s'occupe pas de la famille ; le père a le droit de vie et de mort sur ses fils ; il les expose ou les fait périr s'ils sont mal conformés OU s'il ne peut les nourrir; les enfants sont durement préparés aux travaux militaires par les exercices du champ de Mars. Brutus et Manlius condamnent à mort leurs propres fils; un consul voyant venir son père monté sur un cheval, lui ordœme de mettre pied à terre devant les faisceaux consulaires. Lorsque le pouvoir de Rome sur les peuples voisins s'est affermi , sa constitution change peu à peu et se rapproche de celle d'Athènes. La famille s'établit; la loi demande au père compte de ses enfants; la femme, qui autrefois n'était pas dotée , qui était achetée de son père , comme nous le voyons au temps de Rachel et de Lia et dans tous les temps barbares , qui pouvait être répudiée par le mari sans motif, reçoit une dot et par là de l'indépendance; elle ne peut plus être répudiée que pour des causes alléguées devant le magistrat; plus tard elle est admise à solliciter le divorce et échappe ainsi à la tyrannie d'un indigne époux. Elle arrive peu à peu à rindépendance et à la dignité que nous lui voyons dans les temps modernes. Enfin, le droit romain parvient, avec le temps, à protéger si bien tous les intérêts et tous les droits, qu'il mérite le nom de raison écrite, et qu'il sert de fondement à la législation de tous les peuples modernes.
Hais comment défendre les Romains de deux accusations qui tombent sur les plus beaux temps de leur gloire et sur les plus grands hommes de leur république? Premièremgit, Brutus, Cassius, et avec eux les plus illustres citoyens se sont rendus coupables d'un assassinat et ont été loués par Cicéron et par ce qu'il y avait de plus honnête dans Rome. Seconde-
ment, Caton, Brutus et Cassius se sont donné ou fait donner la mort, et ont reçu les louanges de Lucain et d'autres personnages considérés comme irréprochables. De quelle^façon concilier la connaissance si profonde du bien et du mal qui distingue les Romains avec la pratique et l'éloge de l'assassinat et du suicide?
Quant au meurtre de César, nous emprunterons notre réponse à l'un des historiens modernes les plus éclairés et les plus intègres. «< Les révolutions, dit David Hume, sont les changements opérés au grand jour par la majorité des nations; elles sont utiles et durables. Les conspirations sont des essais de changement tentés dans Tombre par une poignée de citoyens, qui n'ont pas le peuple avec eux. Les ténèbres dont ils sont obligés de s'entourer en sont la preuve. Les conspira» tions et les meurtres des tyrans ne changent jamais la constitution d'un empire , et ils ont l'inconvénient de rendre les successeurs du prince assassiné plus défiants, plus^ oppresseurs et plus cruels. Brutus et Cassius n'avaient pas vu qu'à leur époque l'empire romain était trop vaste pour être gouverné par une assemblée; qu'il fallait que le pouvoir fût concentré en une seule main. S'ils avaient connu les inconvénients des conspirations, et s'ils avaient su qu'ils ne faisaient que changer le nom du maître de Rome, ils auraient abandonné leur sentiment; mais ils manquaient des lumières de l'histoire et ils ont cru servir la patrie *. »
Quant au suicide par lequel Calon et les vaincus de Philippes ont terminé leurs jours, nous dirons que l'obligation de ne pas s'arracher la vie, quand cette vie n'est utile à personne, est surtout un devoir religieux , et que la différence du jugement des stoïciens et du nôtre à ce sujet tient à la différence des croyances religieuses. Nous regardons la vie comme un combat que Dieu nous impose et doiit il se réserve de décerner le prix ; nous croyons avec Socrate et Platon, que nous sommes sous la main de Dieu et que nous ne devons pas chercher à nous y soustraire'; mais les stoïciens pensaient que les dieux se plai-