Hume, OEuvres philosophiques, Irad. franc., t. V, p
2. Phédon, édlt. H. E., l. !•% p. 62, b; édit. Tauchn., l. I«% p. 107.
LES CONCEPTIONS OU LA SECONDE PARTIE DES CONNAISSANCES. 36â
sent à voir le courage et la lutte de l'homme de bien contre l'adversité, et que si le fardeau excède ses forces, ils lui permettent de le rejeter. Il ne faut donc pas imputer à un vice de la morale une faute de raisonnement sur les rapports de rhonmie avec la divinité.
Les temps de l'empire romain sont séparés des nôtres par le moyen âge , dont les mœurs et les coutumes ont aussi encouru quelques reproches. Aux derniers jours de l'empire, les peuples barbares, dont les uns avaient été les auxiliaires des légions, et dont les autres n'étaient plus contenus par les armes romaines , s'emparent des pays qu'on les employait à garder ou qu'on ne défendait plus contre leurs entreprises. Une peuplade victorieuse, qui vient s'établir au milieu de peuples étrangers, sent le besoin de rester fortement unie; elle partage entre ses membres la plus grande partie des terres 9 et peu à peu elle les retire toutes d'entre les mains des vaincus. Le roi donne à ses principaux chefs les domaines les plus importants à titre de dépôts ou de fiefs, et à la condition qu'ils s'acquitteront envers lui du service militaire avec les hommes qui seront sur leur territoire. Peu à peu les fiefs deviennent héréditaires; mais, pour ne pas laisser diviser et affaiblir le pouvoir du vainqueur, les fiefs ne peuvent tomber entre les mains des filles, ni se partager entre tous les fils. L'aîné seul recueille l'héritage ; le reste de la famille est sacrifié à la nécessité de ne pas diminuer les forces des conquérants. Telles sont les causes de la constitution féodale. A la nécessité guerrière succèdent ensuite le pouvoir de la coutume et du préjugé et le pur orgueil du rang, qui maintiennent cet établissement plus longtemps qu'il n'est nécessaire , qui empêchent l'égalité de s'établir au milieu même d'une société où les peuples soumis ont , depuis longtemps , déposé les armes , dépouillé tout sentiment d'hostilité et gagné , par les progrès de l'industrie , du travail et de l'intelligence , le droit de voir tomber les privilèges. Ce préjugé et cet orgueil sont les obstacles contre lesquels le xvnr siècle travaille et combat, qui ne cèdent qu'à peine aux violentes secousses de notre révolution, et qui sont encore debout dnns iouio rAnglotcrre.
Parmi nous , les restes de Tancienne société sont encore visibles. Quelques tronçons de ce corps coupé en mille morceaux se rejoignent; les anciennes familles nobles s'efforcent de ne s'allier qu'entre soi. Si les brèches de leur fortune les contraignent de rechercher Théritière d'une famille riche, mais sans nom , quelle que soit la pureté de cette jeune fille , l'élévation de ses sentiments , la culture de son esprit , ils appellent une mésalliance l'union qu'ils contractent avec elle. Leurs pères se séparaient de la nation par le besoin de se défendre; ceux-ci s'en éloignent par une aveugle estime d'eux-mêmes et un aveugle mépris des autres. Si celui qui est sans tache a seul le droit de jeter la pierre aux coupables , nous n'avons pas de condamnation à prononcer contre la société féodale. La classe des parvenus est certainement aujourd'hui tout aussi ûère vis-à-vis de la classe qui travaille encore, que la classe des nobles l'était autrefois vis-à-vis des parvenus. Le bourgeois pourvu des places et des charges dont l'État dispose trouve juste qu'on les transmette à ses enfants de préférence à tous les autres. Les républicains de l'Amérique du Nord font une distinction profonde entre celui qui vend la marchandise et celui qui la fabrique : les ouvriers sont la roture du pays ; les marchands en sont la noblesse. On dira que le travail de l'intelligence est plus élevé que le travail de la main : nous l'accordons , mais le patricien et le noble pouvaient donner à leur orgueil la même excuse. Quant aux esclaves et même aux affranchis et à leurs descendants de la génération la plus éloignée , ce n'est pas le mépris qu'ils inspirent aux républicains de l'Amérique, c'est une haine stupide et féroce ^ Étant ainsi disposés nous-mêmes , pouvonsnous reprocher à l'antiquité et au moyen âge les sentiments des maîtres envers les esclaves , des patriciens envers les plébéiens, des seigneurs envers les serfs, de la noblesse envers la roture? Si nous sommes encore si éloignés de voir notre semblable dans notre serviteur, dans l'homme qui travaille de
1. M. de Tocqueville , De la démoeratie en Amérique, — M. G. de Beaumont, Marie, ou Veeelavage aux États-Unis, — Mistriss TroUope, Mœurs des Américains,
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ses mains y pouvons-nous nous étonner que le maître, le patricien et le noble ne vissent pas leur prochain dans Fesclave, le plébéien et le roturier?
n ne faut donc pas nous récrier sur la différence de la morale dans les différents temps ; les maximes sont partout les mêmes : éclairer son esprit , modérer ses passions , ne nuire à personne, rendre à chacun ce qui lui est dû et faire le plus de bien que Ton peut, tels sont les préceptes reconnus et plus ou moins bien pratiqués à toutes les époques.
Les choses qui sont le produit de l'expérience et du raisonnement se perfectionnent lentement et sans interruption; celles qui sont le fruit de la conception idéale arrivent très-vite à un degré de perfection qu'elles ne peuvent pas dépasser. Le génie du coloris , comme on peut en juger par les peintures conservées à Herculatium , s'était élevé chez les anciens à une hauteur qui n'a pas été surpassée chez les modernes, si ce n'est par les procédés mécaniques et par l'entente du clair-obscur, qui est un effet du raisonnement. Les monuments de l'architecture et de la statuaire antiques sont trop nombreux et trop magnifiques pour qu'on songe un instant à mettre en doute sous ce rapport l'excellence de l'antiquité. La musique , comme on le voit par l'analyse qu'en donne Platon , n'avait rien à envier aux temps modernes, ni pour la richesse des modulations, ni pour la variété et la force de l'expression ; nous l'emportons seulement par la construction matérielle des instruments. Dès l'antiquité, la science des mathématiques avait mis au jour tous ses principes et produit ses résultats les plus importants ; les savantes combinaisons des modernes n'y ont point fait entrer un élément nouveau. Il en est de même de la conception morale, qui, suivant l'expression de Cicéron, applique l'harmonie et la règle, non plus au son, aux couleurs, et aux figures, mais aux intentions, aux résolutions et aux actes de l'âme^ Cette conception morale avait produit tous ses axiomes dès Fantiquité et elle en avait tiré les conséquences les plus importantes. On n'y pouvait plus changer que le
U DeOfliciis, liv. 1, chap. iv.
côté matériel pour ainsi dire. En effet , le précepte de servir son prochain est le même dans tous les temps, mais les moyens de le servir changent suivant les circonstances. Le Massagèle qui soustrait le vieillard au supplice par une mort donnée d'un seul coup, sert son prochain comme celui qui de nos jours ouvre au vieillard les portes de l'hospice. Le prochain change aussi suivant les temps : notre ennemi n'est pas notre prochain. Si je sers mon ennemi, je fais plus que mon devoir , je m'élève jusqu'au dévouement. L'hostiUté entre les barbares vient de leur ignorance, et à mesure que leshonmies s'éclairent , l'étendue de l'hostilité diminue , et le nombre de nos prochains augmente. D'un autre côté, la misère et la souffrance corporelle entretiennent la cruauté physique ; le sauvage qui tourmente le corps de son ennemi, ne le fait pas plus souffrir que l'homme civiUsé qui torture l'âme de son rival par le dédain , l'envie ou la calomnie.
Il peut donc y avoir un changement dans les mœurs , sans qu'il y ait de changement dans la morale. Nous ne disons pas toutefois qu'il n'y ait pas eu de progrès dans les mœurs. Certains préceptes de la morale sont plus généralement observés dans les temps modernes que dans le moyen âge et surtout que dans l'antiquité ; nous ne faisons pas difficulté de l'avouer. Les prescriptions de la morale individuelle, en ce qui concerne la tempérance et particulièrement la pudeur et la chasteté, sont plus respectées à mesure que l'intelligence s'éclaire et que les plaisirs de l'esprit l'emportent sur les plaisirs du corps. L'élévation de la condition des femmes , leur présence dans la société des honunes ont peu à peu rendu plus retenus les actes et ensuite les discours. Mais ces progrès ne doivent pas nous empêcher de reconnaître les vertus des temps anciens, même celles de la tribu sauvage. La tribu nous présente le spectacle du courage guerrier, du respect de la vieillesse, du respect des dieux , du dévouement à la patrie et h l'amitié, et de l'inaltérable iidéUté de l'épouse. Les nations antiques nous offrent les mêmes vertus et elles nous en font admirer d'autres encore , telles que la continence dans Socrate et Scipion; le désinl«'»rcsscmenl cl le mépris dco riches-
ses dans Bias , Pythagore , Fabricius ; la résignation et Thurailité dans Ânaxagore et Épictète; la justice dans Aristide et Publicola; la clémence et la magnanimité dans Thémistocle et Fabius, la bienveillance, la douceur et la charité dansÉpaminondas et Titus.
Quant aux dissentimenls des hommes de la même époque» ils ne portent pas sur les maximes de la conception morale , mais sur Tapplication de ces maximes aux circonstances matérielles de cette vie. Il y a, par exemple, trois questions de morale qui sont aujourd'hui controversées : Faumône , le divorce et la peine de mort. Voici les raisons de cette controverse. Le secours accordé à un pauvre est une chose louable en elle-même, mais si Ton découvre que par là on encourage la paresse, l'aumône devient une faiblesse plutôt qu'une vertu*. La discussion ne porte donc pas sur cette question de droit : est-il bien de soulager son semblable? mais sur cette question de fait : dans la forme actuelle de la société, le pauvre trouvet-il toujours des moyens de se procurer du travail? Les principes de la morale n'ont rien à nous apprendre sur ce sujet, et Ton ne peut les accuser ici de notre ignorance. Touchant le divorce , les maximes de la morale nous apprennent que le père et la mère doivent protection à leurs enfants , que la femme doit être défendue contre Tinconstance et la tyrannie de répoux et aussi contre sa propre humeur et sa propre inconstance ; mais elles ne nous enseignent pas si ces fins sont mieux atteintes par le mariage indissoluble ou par le divorce. 'Suivant les uns, respoh* de rompre le mariage peut encourager le désir du changement et Thumeur despotique ; suivant les autres, la crainte de le voir rompu empêche les infidélités, les injures et les mauvais traitements. Selon les premiers, le sort des enfants est à plaindre, lorsque les parents sont séparés et engagés de part et d'autre dans de nouveaux liens; selon les seconds , il est plus insupportable encore , lorsque le père et la mère restent malgré eux dans une chaîne qui leur est odieuse, et qui est rompue de fait sinon de droit. De part
J. tlume. OEuvres philosophiques, Irad* franc., l. V, p. 36.