Voy. plus haut; p. 325 et
les conséquences : Thomas Hobbes pense que la loi est un compromis entre tous les intérêts; mais sur le fondement des intérêts comment établir le devoir et le dévouement. Ai-je le devoir de travailler à mon intérêt, est-ce à mon intérêt que je me dévoue? Ces expressions sont risibles. Si j'ai consenti à la loi en vue de mon avantage , d'où vient alors Tidée du mérite, l'estime, la louange, l'honneur, et la [récompense? Mon mérite sera donc d'avoir bien servi mes intérêts ; c'est en cela que consistera mon honneur et pour cela qu'on me décernera des récompenses. Tel est le langage contradictoire auquel on se condamne pour avoir méconnu un principe. La langue est dépositaire des vérités aperçues par le sens commun : elle a des mots consacrés à l'expression de notre égoïsme et des mots qui expriment la pratique de la veriu. Celui qui prend bien ses mesures pour la conduite de ses affaires est dit habile, et non pas honnête. La fortune distribue au hasard des présents et non pas des récompenses. Si elle nous donne la richesse , le plaisir que nous en éprouvons n'est pas la «atis faction morale. Nous pouvons , en ce cas , exciter Y envie, mais non Vadmiration et la reconnaissance. Celui qui se trompe dans ses calculs fait une erreur ou un mécompte , et non un délit ou un crim£. Il éprouve pour sa maladresssc du regret et non du repentir ; sa ruine s'appelle un mal^ heur et non pas un châtiment. On le plaint mais Ton n'éprouve pour lui ni indignation ni ressentiment. Le langage est précis , il faut que Hobbes le change ou qu'il change sa théorie.
Hobbes est d'ailleurs en contradiction avec l'histoire sur l'origine de la loi. On n'aperçoit dans aucune tradition historique cette guerre de tous contre tous, à laquelle la convention et la loi seraient venues mettre un terme. On voit, au contraire, que les législations sont faites au milieu de sociétés déjà anciennes et civilisées. Les citoyens ne conviennent pas d'obéir à la force brutale et de remettre le pouvoir au plusrobuste ; mais ils choisissent le plus honnête et le plus équitable, un Lycurgue, un Solon , et ils le prient d'écrire les principes de la jus« tice dont ils ont tous la conception, mais dont ils n'ont pas le
loisir de faire rapplication aux détails variés de la vie sociale. Nous avons vu que Sabinus plaçait la règle de nos actions dans la loi positive S et Hobbes dans l'intérêt ; Locke la place dans les peines et les récompenses. Il réunit ainsi les erreurs des deux théories précédentes. « Le bien et le mal, dit-il, ne sont que le plaisir et la peine ou l'occasion de Tun et de Tau- Ire. Le bien et le mal moral consistent dans la fidélité ou Finfidélité de notre conduite à une loi qui peut nous causer le plaisir ou la peine par la puissance du législateur, c'est-à-dire nous attirer la récompense, ou le châtiment. Il existe trois lois ou trois genres de peines et de récompenses , car il n'y a de loi qu'à la condition qu'il y ait une sanction. Ces trois lois sont : l"" la loi divine ; 2"* la loi civile ; 3"" la loi de l'opinion. La première détermine les vices et les vertus ; la seconde , les délits , les crimes et les services; la troisième, les défauts et les qualités. La loi divine est promulguée^ soit par la nature, soit par la révélation. C'est par elle que nous avons l'idée du plus grand bien et du plus grand mal moral, puisque l'un et l'autre se mesurent par la grandeur de la récompense ou de la peine que nous pouvons encourir. La loi de l'opinion varie selon les pays ; elle punit les défauts par le blâme et le déshonneur, elle récompense les qualités par l'éloge et l'honneur. Il n'est pas étonnant que les hommes appellent qualités ce qu'ils louent et défauts ce qu'ils blâment. La qualité et Téloge sont tellement une même chose qu'elles sont souvent désignées par le même nom : Vhonneur*. L'idée complexe de moralité se compose d'idées simples qui viennent de la sensation et de la réfiexion. Dans l'idée complexe du meurtre, le sens intime fournit l'idée de la volition, de la déUbération, de la préméditation; les sens extérieurs fournissent l'idée de la victime , de l'arme, etc. Le duel, relativement à la loi de Dieu qui le punit, est le résultat d'un vice; relativement à l'opinion qui l'approuve, il est l'effet d'une qualité; par rapport à la loi civile