‹ Traité des facultés de l'ame (volume 2)Chapitre 242 sur 318 · Voy. plus haut, 1. 1", p · texte numérisé non relu

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de bien préfère l'honnête à Tutile, et que dans sa conduite il n'a d'autre but que de toiser la beauté de la conception mo* raie et d'éviter la laideur et la difformité du vice.

S 2. La doctrine de la bienveillance : Hutcbeson et Dayid Home.

Bentbam, en nous donnant comme le meilleur motif de nos actions le plaisir de la bienveillance, semble se rapprocher de deux philosophes de TÉcosse, Hutcbeson et David Hume» qui mettent aussi la vertu dans la bienveillance. Il y a cependant une grave différence entre les théories de ces philosophes. Bentbam considère surtout le côté intéressé de la bienveillance, c'est-à-dire le bonheur qu'elle nous procure à nousmêmes, soit par le plaisir de l'exercer, soit par le retour des bons offices qu'elle provoque. Hutcbeson et Hmne envisagent la bienveillance comme une qualité natiurelle dont nous produisons les effets sans calcul , sans aucune vue intéressée et qui obtient justement à ce titre l'approbation de nos semblables. Examinons si cette théorie donne une base suffisante à la morale.

« Toute action, dit Hutcbeson, que nous regardons comme bonne ou mauvaise moralement, est toujours supposée provenir de quelque affection envers des êtres animés, et tout ce que nous appelons vertu ou vice est une affection de ce genre. Les actions regardées comme reUgieuses sont déterminées par une affection pour la Divinité , et les vertus sociales par une affection envers nos semblables. Quelques-uns ne voudront pas convenir que la vertu puisse naître de passions, d'instincts ou d'affections d'aucune sorte. Us disent que la vertu doit provenir seulement de la raison , conmie si la raison pouvait nous pousser à une action sans but , et sans désir ou affection pour ce but. S'ils admettent un amour instinctif pour notre intérêt particulier, pourquoi n'admettraient-ils pas un amour instinctif pour l'intérêt de tous* ? «

Selon nous, une affection naturelle ne peut être l'objet de

1. Recherche sur Vorigine de nos idées de leauté et dereriu^ traité H, 6ecU II, § 1*^; sect. m, $ 15.

LES CONCBPTIONS OU LA SBCONDÏ PARTIE DBS CONNAISSANCES. 391

rapprobation morale ; celle-ci ne s'adresse qu'à Faction de la liberté. Nous ne sommes point maîtres de nous donner telle ou telle affection : comment pourrions-nous être approuvés ou désapprouvés pour les sentiments naturels de notre cœur ? Nous sommes donc de ceux qui pensent « que la vertu ne peut naître de passions, d'instincts ou d'affections d'aucune sorte ; » mais qu'elle est l'exécution libre d'un plan conçu par Tintelligence. Loin que la vertu naisse de la bienveillance, il est possible de tracer le portrait d'un homme bienveillant qui soit tout le contraire de l'homme vertueux. Il y a une bienveillance qui coule comme l'eau, sans discernement et sans mesure ; qui se répand sur le mérite comme sm* le démérite, qui ne fait acception de personne, qui flatte tout le monde. Tel homme bienveillant, non-seulement ne prend pas d'empire sur lui-même et se laisse aller au vent de toutes les passions sensuelles, mais il oublie ses devoirs envers ceux qui lui sont unis par les liens du sang, envers ses enfants, sa fenune, pour verser sa banale bienveillance sur le premier qui se rencontre et particulièrement sur les compagnons de ses plaisirs. A côté de lui, un homme austère, dont le cœur naturellement ferme est encore endurci, soit par la vue des souffrances physiques, soit par celle des laideurs morales de l'humanité, un médecin ou un juge, ignore les épanchements de la sympathie et les pleurs de la compassion, mais il est sévère pour luimême comme pour les autres; il n'a ni faiblesse, ni mollesse; il ne nuit à personne et maintient les droits de tous ; il élève austèrement ses enfants, mais il leur donne une conscience sévère et délicate, un esprif juste et éclairé, et s'il est appelé à décider entre des intérêts divers, il préfère, comme Fénelon, à sa famille la patrie, à la patrie l'humanité tout entière, et en tout il se laisse moins conduire par le cœur que par la raison. La bienveillance n'est donc pas la vertu, ni la vertu la bienveillance.

La conception morale nous donne des règles qui ne sont pas toujours d'accord avec nos affections. Si elle nous impose des services envers nos proches, elle nous apprend que les services rendus à un étranger ont encore plus de mérite, pourvu

392 LIVBK SIXIÈME» SECTION DIDXIÈia.

qu'ils ne fassent pas négliger les premiers , mais qu'ils Tiennent par surcroît. Hutcbeson a dit lui-même : « Le bien accordé à ceux qui nous sont unis par les liens du sang est moins vertueux que le même bien fait à des étrangers^» Si le mérite naissait de rafîection, conunent ne lui serait-il pas proportionné? Comment les actes accomplis en vertu de l'affection la plus vive ne seraient-ils pas les plus méritoures? Lorsque notre action peut s'étendre à des sociétés tout entières, la conception morale nous commande de préférer la société la plus étendue, c'est-à-dire Thumanité à la patrie, la patrie à la famille '• Ici encore la conception morale est en lutte contre TafTection. Notre affection se concentre avecidus de force sur une seule tête que sur la foule. Lorsque le poète veut peindre un grand désastre, une inondation, une peste, une famine, et exciter notre pitié pour les victimes de ce fléau, il ne promène pas notre imagination sur des multitudes; mais il choisit une famille, un couple ou un seul personnage sur lequel il étend ses couleurs les plus vives, et qu'il propose particulièrement à notre compassion. Et cependant si ce malheur n'est pas une fiction et qu'il nous soit possible d'y donner quelque remède, ce n'est pas à un seul honune, c'est au plus grand nombre que nous devons consacrer nos soins. Si un dépositaire des deniers publics a violé son dépôt , et que le juge devant lequel il est mené voie son repentir, ses larmes, sa ruine, ce dernier est bien plus touché par ce spectacle que par Tidée de la multitude de citoyens auxquels la faute de cet homme ne cause qu'une perte insensible pour chacun; et cependant le juge doit apaiser sa compassion et défendre le public qu'il ne voit pas, qui est une abstraction de son esprit, contre Thomme dont il entend les gémissements. Pour résister ainsi à nos affections les plus vives , nous avons besoin d'un autre principe que de nos affections elles-mêmes , c'est-à-dire d'une conception de l'intelligence , qui commande à notre volonté de réprimer nos affections.

i. Kecherchet etc., traité II, sect. m, $ 9. 2. Yoy. plus haut, p. 319.

Le philosophe écossais n'a pas pu méconnaîlre entièrement que Faction de la liberté est nécessaire pour provoquer l'approbation morale. Il a dit en propres termes : « Les actions utiles qui ne procèdent pas d'intentions bienveillantes , manquent de beauté morale, tandis qu'une intention bienveillante qui n'a pas réussi suffit à la vertu... Ce qui fait le mérite d'un caractère, ce n'est pas quelque saillie de bienfaisance, c'est un système, arrêté, ferme et persévérant qui recherche les meilleurs moyens de faire le bien... Nous ne sonunes responsables que de nos actes volontaires... Les animaux ne sont pas capables de ce que je regarde comme le plus haut degré de Tcrtu : les calmes mouvements de la volonté vers le bien de rhumanité ^ »

Ce sont là des aveux qui échappent à l'auteur, mais qui ne peuvent effacer ces propositions qui sont le fond de sa thèse : « Ce que nous appelons vertu est une affection de bienveillance ou une action conforme à cette afTection*. La véritable source de la vertu est une impulsion de notre nature à travailler au bonheur d'autrui, ou un instinct antérieur à toute vue d'intérêt qui nous excite à l'amour d'autrui'. Je ne vois pas pourquoi on refuserait à la brute quelque degré de vertu , dont elle serait récompensée ou par le plaisir de l'action elle-même ou par le bon traitement des hommes \ » Hutcheson parait n'établir qu'une différence de degré entre la moralité de l'action volontaire et celle de l'action involontaire. « Les bonnes actions délibérées sont préférables aux bonnes actions irréfléchies'.» Or, la différence qui existe ici n'est pas de degré, mais de nature. L'acte involontaire n'est ni moral ni immoral , il est indifférent. La volonté libre de l'agent est indispensable pour que son acte soit l'objet de l'approbation ou de la désapprobation.

1. The calm motions of the will toward the good ofothers. Recherche, eic, traité II, sect. m, § 1 ; sect. m, § 14; sect. yu, § 3. — Philosophie moralis institutio compendiaria, lib. II, cap. m, § 2.

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