Ibid., t. V, p
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passion cfaulrui, quelle qu*elle soit. Suivant lui, il y a des passions que nous gagnons par une contagion qu'il appelle sympathie» et d'autres qui ne se gagnent pas, « Kous ne gagnons pas, dit-il, les passions qui viennent du corps, telles que la gourmandise, la débauche, ni les passions insociables, comme la haine, la colère, etc. Nous partageons au contraire les passions sociables, comme la bienTeiUance, IV mour paternel, l'amour filial. Les passions qui se rapportent à l'imagination, comme l'amour de la musique et de la peinture, et celles qui font partie de l'amour-propre, comme l'ambition, l'amour de la louange, tiennent le milieu entre les passions sympathiques et celles qui ne le sont pas. Lorsqu'un homme agit par suite d'une passion sympathique, c'est-à-dire d'une passion que nous pouvons partager, nous disons que son action est bonne; lorsqu'il agit sous l'influence d'une passion qui ne se gagne pas, nous disons que son action est mauvaise. L'effort que nous faisons pour sympathiser avec celui qui ressent une passion forme les vertus aimables : l'indulgence, la clémence, la politesse; l'effort que fait celui qui ressent la passion pour se mettre au niveau de Tindifférence du spectateur, forme les vertus respectables ; le courage» l'austérité, le dévouement. Nous sympathisons plus avec les senti* ments agréables qu'avec les sentiments désagréables; de là uotre empressement pour les gens riches et d'un rang élevé, et la corruption de nos sentiments moraux à l'égard des pauvres. Lorsque nous voyons un homme accorder un bienfait à un autre, si nous sympathisons avec les motifs du bienfaiteur et avec la reconnaissance de l'obligé, nous disons que le bien* fait est méritoire ; si un homme en offense un autre» et que nous sympathisions moins avec les passions de roffen«eur qu'avec celles de l'offensé, nous jugeons que Pacte est déméritoire. Nous accordons à l'action plus ou moins de méritei selon qu'elle a été plus ou moins suivie de son effet. Si Tami qui voulait nous obliger n'a pas réussi, notre reconnaissance est moins vive; si le malfaiteur a manqué son attentat par une circonstance indépendante de sa volonté, il est souvent renvoyé absous par le tribunal. La Providence l'a voulu ainsi, afin
que la bienveillance ne demeurât pas oisive, et que la justice ne dégénérât pas en inquisition. Pour juger notre propre conduite, nous nous mettons à la place du spectateur impartial, et nous essayons de voir s'il nous accorde ou non sa sympathie. La voix intérieure qui nous avertit de cette sympatlûe est la conscience. CoHune cette voix pourrait être étouffée par le bruit de la passion présente, les philosophes, dans les noomoits de calme, étudient les effets de la sympathie et les tracent dans des lois qui peuvent être appelées des lois divines, puisqu'elles sont fondées sur la nature que Dieu nous a donnée ^»
Tel est le système très-artificiel et très^compliqué de Tingénieux Adam Smith : nous n'avons pas en nous la règle de nos actions; nous sommes obligés de nous regarder dans le jugement d'autrui , comme dans un miroir ; nous ne pouvons pas nous juger par nous-mêmes, et si nous étions seuls au monde, notre conscience serait muette , ou plutôt nous n'aurions pas de conscience. La conscience de notre premier père ne s'est formée qu'avec la compagne qui a été prise de son sein. Avant la naissance de la femme il ne pouvait savoir s'il devait ou non obéir à Dieu. — Dans la solitude, dira-t-on peut*être, nous pourrions pressentir la sympathie de notre créateur. — Mais prêterons-nous à Dieu nos propres passions? De plus, pour deviner si nous obtiendrions la sympathie de nos semblables , il faut que nous sachions si nous leur accorderions la nôtre dans les mêmes circonstances. Quand vous croyez que je me mets à la place du spectateur, je ne me mets véritablement qu'à la mienne. Tout se réduit donc à savoir si, dans un moment de calme pour moi, je suis disposé à partager telle ou telle passion que je vois chez un de mes semblables. Or, il est clair que je me sentirai disposé à partager les passions auxquelles je suis moi-même enclin, de sorte que je n'approuverai que mes propres inclinations. Nous accordons que trop souvent les choses se passent ainsi, et qu'on approuve ce qu'on aurait fait à la place de celui qu'on juge. Mais c'est Ih
U Théorie des sentimentg moraux, 1758.
le fait ; ce n'est pas le droit. Or, nous prétendons que Thomme aune règle d'après laquelle il doit juger ses passions d'abord, et par là celles d'autrui. Adam Smith affirme que les passions qui viennent du corps ne sont pas sympathiques : que nous ne les partageons pas et que par cette raison nous les désapprouvons. Hais, quoi? les écrits licencieux n'ont-ils pas de lecteurs ? ceux-ci ne sympathisent-ils pas avec l'esprit de dé4 bauche qui a poussé l'écrivain ? Celui qui ne songe à servir que son estomac est-il réduit à s'asseoir seul à sa table ? Personne ne veut-il devenir son convive ? Nous sympathisons avec les passions du corps , comme avec toutes les autres , et si nous les désapprouvons davantage, nous avons pour cela une autre règle que la sympathie. Le philosophe avance d'une autre part que nous sympathisons avec les passions sociables : avec la bienveillance, l'amour paternel, etc., et que, pour ce motif, nous approuvons les actes inspirés par ces passions. Mais si un ministre commet un passe-droit en faveur de son fils, quoique nous soyons plus disposés, suivant Adam Smith, à sympatliiser avec Tamour paternel du ministre qu'avec la colère de ceux qu'il a injustement traités, cependant notre jugement moral condamne le ministre et condamne aussi la sympathie que nous ressentons pour lui.
Il y a dans la théorie d'Adam Smith, comme dans toutes les fausses théories, des propositions contradictoires, et c'est surtout par là que ces systèmes périssent. Il prétend que nous sympathisons plus avec les sentiments agréables qu'avec les sentiments désagréables , et que de là vient notre empressement pour les gens favorisés de la fortune et la corruption de nos sentiments moraux à Fégard des pauvres; il reconnaît donc , qu'en ce cas , la sympathie corrompt notre jugement moral, et qu'il faut une autre cause pour lui rendre sa pureté. L'auteur dit encore que, pendant que le spectateur fait effort pour partager la passion de l'agent et qu'il pratique ainsi les vertus aimables de la politesse et de la clémence , celui-ci s'efforce de se dépouiller de ses passions et atteint par là aux vertus respectables du courage, de l'austérité et du dévouement. Mais que devient alors le principe de la contagion des
LES CONCBPTIONS OU LÀ SECONDE PARTIE DES CONNAISSANCES. 40t
passions qui semblait être la seule règle ? Quand on s'efforce d'étouffer son émotion pour se mettre au niveau de l'indifférence du spectateur , quelle est la passion qu'on cherche à partager ? aucune. Et cependant on s'estime soi-même , on recueille la satisfaction de la conscience y on s'accorde l'approbation morale. Celle-ci ne s'attache donc pas à la passion que Ton partage, puisqu'elle devient le prix de l'apaisement de la passion.
En conclusion , Adam Smith a pris le fait pour le droit. Il est trop vrai que nos passions nous égarent dans le jugement que nous portons sur nous-mêmes et sur autrui. Nous sommes disposés à excuser chez les autres les mouvements que nous sentons en nous-mêmes. Nous tenons moins de compte de l'intention que de l'effet ; nous préférons celui qui nous a servis sans le vouloir à celui qui a voulu nous servir et n'y a pas réussi. Nous nous laissons plus emporter contre l'auteur d'un dommage involontaire que contre le malveillant dont les intentions ont échoué. Mais , comme le dit Adam Smith luimême, c'est là une corruption de notre jugement moral. Ce jugement, quand il est piur, condamne nos propres passions et celles des autres , et par conséquent en certains cas la sympathie que nous éprouvons. Il donne la préférence aux actes volontaires qui satisfont l'esprit et le cœur, sur ceux qui se rapportent à des objets personnels. Il reconnaît par là implicitement que rhomme a le pouvoir de choisir librement entre les inclinations qui le sollicitent, et que, par conséquent, la règle des actions est en dehors des passions et de la sympathie.
S 4. Des théories qui renferment toutes les prescriptions de la morale en
une seule.
Nous avons fait passer sous les yeux du lecteur toutes les doctrines qui donnent à nos actions une autre règle que la conception idéale de la vertu. Il est d'autres théories qui, en admettant cette conception, cherchent à l'exprimer en une sei^e maxime. On croit appuyer ainsi la morale sur une base
402 LIVRE SIXIÀMI y SECTION DEUXIÈME.
plus uniforme , plus simple et plus solide. Nous pensons à ce siget comme Pascal : « Voilà, direz-vous, tout renfermé en un mot. Oui, mais cela est inutile si on ne Texplique et quand on vient à l'expliquer , dès qu'on ouvre ce précepte qui contient tous les autres , ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter. Ainsi , quand ils sont tous renfermés en un, ils y sont cachés et inutiles comme en un coffre, et ne paraissent jamais qu'en leur confusion naturelle. La nature les a tous établis, sans renfermer l'un en l'autre ^ •
Socrate disait que la vertu était une science , la science du bonheur; qu'elle pouvait s'enseigner, et que celui qui acquérait une vertu les acquérait toutes, s'il était conséquent avec .lui-même^ Platon développa la thèse de son maître sur l'identité de la vertu et du bonheur, et sur l'unité de la vertu ' : « L'ftme bien réglée, dit-il, est tempérante; l'homme tempérant accomplit tous ses devoirs envers les dieux et les hommes, il est donc juste et saint. Il est courageu]( aussi , car un homme tempérant ne saurait rechercher ou fuir ce qu'il ne conviendrait pas de fuir ou de rechercher; il est donc parfaitement bon\ » Hais, dans un autre passage , il signale lui-même la différence de la tempérance et du courage. « Le courage, ditil , est une partie de la vertu et la modération en est une autre, n faut oser dire sur ces deux vertus quelque chose d'étonnant, c'est qu'en beaucoup de circonstances elles sont comme divisées et ennemies Tune de l'autre. C'est là un discours inusité ; car on dit d'ordinaire que toutes les parties de la vertu sont unies entre elles^.. Cependant il faut voir si elles ne présentent pas quelque dififérence... Ceux qui sont trop amoureux de l'ordre, trop disposés à mener une vie tranquille, solitairement occupés de leurs propres affaires, affables envers tous au dedans, prêts à vivre en paix au dehors avec les autres États, ne s'aperçoivent pas qu'ils perdent l'habitude de la