Voy. Critique de la raison pratique
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nous faire mieux juger de notre conduite envers le prochain, il nous recommandait de changer en pensée de rôle avec lui, de le supposer à notre place et nous à la sienne, et de nous dégager ainsi Activement de tous les liens de Tintérèt. Hais ces maximes générales qui marquent le caractère des devoirs ne nous disent pas en quoi ces devoirs consistent. Aussi Kant ne s*est-il pas borné à ces vagues recommandations. Entre autres prescriptions particulières , il nous recommande de respecter notre dignité , de ne rien entreprendre contre la dignité de nos semblables, de ne pas nous en servir comme de moyens, mais de les laisser aller à leur propre fin. On a supposé que le philosophe allemand renfermait la dignité de l'homme uniquement dans la liberté, et qu*on pouvait comprendre tous les devoirs dans cette maxime : Respecte ta liberté et la liberté d'autrui. L'usage le plus prochain que l'homme fasse de sa liberté s'applique à son intelligence; U développe et dirige sa pensée; nous devons donc lui laisser ce gouvernement intérieur et respecter la liberté de la pensée ou de la conscience. Mais il ne veut pas seulement penser; il veut aussi transmettre sa pensée au dehors : il a donc droit à la liberté de la parole et à ce qu'on appelle de nos jours la liberté de la presse et la liberté de l'enseignement. La volonté qui s'applique à la parole s'applique aussi à l'emploi des membres de notre corps; par ces membres nous nous emparons d'une certaine partie des choses inanimées , nous les plions , nous les façonnons à notre usage, nous y mettons notre attache et notre cachet : nous réclamons donc la liberté de la personne, la liberté de la propriété , de Findustrie , des échanges et du commerce. Ce n'est pas tout: l'homme se choisit volontaire-* ment une compagne : il fonde, ainsi, dit-on, le droit du mariage et de la famille ; il s'associe à ses semblables pour les intérêts communs de la cité, et par là prennent naissance les droits de la liberté municipale et de l'indépendance récipro* que des nations.
Cette doctrine parait embrasser toute la morale ; elle en laisse cependant échapper quelques parties. Comment du respect de la liberté faire sortir le devoir qui est imposé au fils d'ho-
LIS CONCKPTIONS OU LÀ SECONDE PARTIE DES œNNÀlSSÀNCES. 411
norersonpàre et samère; au pare, de cultiyerou de faire cultiver rintelligcnce de ses enfants ; au chef de l'État, de procurer non pas seulement la liberté du peuple mais son bien-être, et pour cela d'en améliorer la condition matérielle , de répandre Finslruction et de propager les bonnes mœurs. Quant aux parties de la morale que comprend cette théorie et qui paraissent si bien enchaînées, le premier anneau de la chaîne est fragile et il ne peut porter le poids de tout le reste. On place la dignité de l'honmie dans la liberté , et on entend parler de la liberté métaphysique , de ce pouvoir qui n'e^t pas celui d'agir mais celui de vouloir ^ , et c'est la volonté qu'on nous impose Tobligation de ne violer ni en nous -même ni en autrui. Hais il se trouve que co pouvoir est de fait inviolable ; qu'il est au-dessus de toutes nos atteintes. Nous ne le violons jamais en nous-mêmes, car nous ne pouvons nous empêcher de vouloir librement, et si nous étions assez fous pour en tenter l'entreprise, ce serait librement encore que nous essayerions d'étouffer notre liberté. On nous recommande d'écarter les passions qui asserviraient, dit-on^ notre volonté. Mais , lorsque nous cédons à la passion, nous y cédons librement ; sans cela que deviendrait la responsabilité morale : nous sommes donc libres au milieu des passions. Il ne faut pas dire que le spassions enchaînent la volonté, ni que la raison la délivre; ce serait dire que la raison rend la volonté libre, ou constitue la liberté. Nous ne pouvons pas davantage violer la volonté en autrui. Que nous comprimions les membres d'un de nos semblables, que nous les chargions de fers, que nous l'enfermions dans la solitude et l'obscurité d'un cachot, avons-nous pour cela plus de puissance sur son âme? Tempécherons-nous de vouloir librement? Qu'il décide soit de lutter contre notre tyrannie, soit de s'y soumettre, son âme n'est -elle pas libre sous nos chdnes? Si nous excitons ses passions, allons-nous pour cela lui ravir sa liberté? Nous lui enlèverions donc la responsabilité morale» La liberté ne se montre jamais mieux que dans la lutte contre les passions.