‹ Traité des facultés de l'ame (volume 2)Chapitre 256 sur 318 · I.Voy. plus baut, même vol., pt · texte numérisé non relu

I.Voy. plus baut, même vol., pt

ne connaîtrait pas tout le détail des préceptes. Qu'est-ce que le perfectionnement de nous-mêmes ? Est-ce le déyeloppement de toutes nos facultés? les facultés physiques sont-elles au même niveau que les facultés intellectuelles ? Non, il faut faire prédominer Tintelligence sur le corps. Faut-il nous abandonner à nos inclinations sans mesure ? Non ; nous prisons la modération et la force d'âme pour elles-mêmes. Ce perfectionnement de soi-même ne sera donc entendu que de celui qui aura reconnu pour des vertus la culture de l'esprit, la tempérance et le courage. Ce sera un nom général qui conviendra à ces qualités particulières et qui les exprimera pour qui les connaîtra d'avance , mais qui ne pourrait suffire à en suggérer l'idée. Quant au précepte du perfectionnement des autres, il est éclairci par les explications que nous avons données sur le premier ; mais il ne porte pas ces éclaircissements en lui-même. Il ne distingue pas entre ce qui est d'obligation et ce qui est de dévouement. Le père est obligé de travailler au perfectionnement de ses enfants, le chef de l'Etat , au perfectionnement de son peuple; mais le simple citoyen n'a pas le devoir de s'appliquer au perfectionnement de tous les enfants ni à celui de tous ses concitoyens ; s'il entreprend cette tftcbe à l'égard de quelques-uns d'entre eux , il sort de la limite du devoir et s'élève jusqu'à la bienfaisance et au dévouement. Il faut faire toutes ces distinctions , si l'on veut contenter l'esprit, éclairer la conscience , donner des préceptes qui s'accordent avec les législations et les règles suivies dans les tribunaux. Si l'on ne fournit ces indications précises, on pose un précepte trop large, dont il est impossible de faire sortir un seul devoir pratique, comme le respect de Tordre universel, ou une règle trop étroitequi, ne comprenant que la moitié de la morale, laisse échapper soit le devoir envers les autres , con^me la maxime stoïcienne , soit le devoir envers soi-même, comme les maximes purement sociales ; on propose un but impossible, tel que de respecter la liberté métaphysique de nos semblables , ou un but insuffisant, tel que d'épargner leur liberté physique, ce qui court le risque de relâcher la conscience, ou un but trop élevé, commele perfectionnement des autres, auquel très-peu

LES CONCEPTIONS OU hk SECONDE PARTIE DES CONNAISSANCES. 4lÔ

d'hommes sont astreints , et on alarme tous ceux qui ne peuvent remplir ce prétendu devoir.

Le philosophe doit chercher les propositions générales, personne n'en doute; mais si ce qui est trop divisé est confus, ce qui n*est pas distinct est la confusion elle-même. L'homme est doué de la faculté motrice , de Tinchnation , de Tintelligence et de la volonté lihre. Aucune de ces facultés ne peut agir sur elle-môme. La volonté libre ne peut se diminuer ni s'augmenter, l'inteUigence ne peut entreprendre toute seule de se changer, ni l'inclination, ni la faculté motrice ne peuvent se modifier par leurs propres forces ; mais par la volonté l'homme agit sur les trois autres facultés. La volonté trouve ses motifs d'action dans les inclinations d'une part, et de l'autre dans la conception morale. Celle-ci demande que l'intelligence soit cultivée , que Tinclination soit tempérée , ce qui produit l'empire de soi ou la tempérance, et le courage ; que l'homme honore ses parents et la Divinité ; qu'il ne nuise à personne et qu'il rende des services, en faisant acception du degré de proximité et du nombre de personnes envers lesquelles il peut agir, ce qui fonde les vertus de la piété, de la justice et de la bienfaisance. En termes-plus courts, la conception morale demande que l'homme fasse passer volontairement les actions de l'esprit et du cœur avant celles de l'amour-propre et du corps et qu'il se modère dans les unes conmie dans les autres. Si l'on veut réduire la morale à une seule maxime, il faut en trouver une qui exprime toutes ces vertus.

Nous avons plus d'une fois comparé la conception idéale de la vertu à la conception idéale de la forme géométrique. Vouloir réduire toutes les vertus à une seule, c'est vouloir ramener à un seul tous les principes de la géométrie. De même que la ligne ne vient pas du point, puisque la ligne a de la longueur et que le point n'en a pas ; de même que la surface ne vient pas de la ligne , puisque la ligne n'a pas de largeur, et que sans largeur il n'y a pas de surface; de même que le solide ne vient pas de la superposition des surfaces, puisqu'en superposant ce qui n'a point d'épaisseur on ne peut arriver à former l'épaisseur du solide, de même la bienfaisance ne vient

pas de la justice, ni la justice, du courage, ni le courage, de la tempérance. Ce sont desprincipesséparés, et, comme dit Pascal, la nature les établit à part sans les renfermer Tun dans l'autre. Nous avons fait voir qu'il y a dans l'intelligence de Thomme une conception idéale de la vertu, que cette conception est la règle de notre conduite, que cette règle n'est placée ni dans l'intérêt ni dans une qualité involontaire, fût-ce même la bienveillance, ni dans le partage sympathique de l'émotion d'autrui ; que dans tous les temps, les principes de la morale sont les mêmes, et la conduite de l'homme plus ou moins infidèle à ces principes. Nous ne voulons cependant pas nier le progrès des mœurs : ce progrès tient surtout à la diminution de la guerre, à l'adoucissement de la vie matérielle des peuples, qiy permet aux actions de Tesprit et du cœur de prévaloir peu à peu sur celles du corps et de Tamour propre. Quant aux dissentiments des hommes du même temps, nous avons montré qu'ils portent non sur le point de droit, mais sur le point de fait, qui est apprécié par des interprétations et des inductions souvent trompeuses, mais dont l'erreur n'altère en rien la netteté, la certitude, l'universalité de la conception idéale de la vertu. La description de la conception morale, la distinction de cette conception d'avec les autres principes d'action qu'on a confondus avec elle compose ce qu'on appelle la morale générale. L'application de la conception morale à toutes les circonstances de la vie humaine est l'objet de la morale spéciale, qui dépasse les limites d'un traité des facultés de l'âme.

§ 5. Résumé sur les conceptions idéales.

L'homme est doué de conceptions idéales à l'aide desquelles il réforme les objets de la nature extérieure et les actes que lui font produire ses instincts et ses passions. Il n'est donc pas un simple spectateur de ce monde, un témoin passif du drame qui se joue sur ce théâtre; il intervient quelquefois dans l'action, il y est acteur et poète. La première preuve du rôle actif que l'intelligence prend en ce monde nous a été fournie par un philosophe de la doctrine de la sensation. Si ce philo-

sophe eût été fidèle à sa théorie, il aurait soutenu que rhommc reçoit seulement les impressions du monde extérieur, et que toutes les idées sont les copies des impressions. Mais il a Ijii-méme démontré qu'il y a une conception idéale de la couleur; il a de plus laissé échapper Taveu que l'esprit concevrait le cercle et le triangle , quand il n'y aurait ni triangle ni cercle dans la nature, et qu'enfin nous nous formons l'idée d'une sagesse et d'une vertu qui dépasse l'expérience. Ainsi, l'homme ne voit pas seulement les couleurs que déploie la nature, il en conçoit d'autres qu'il n'a point vues, et à l'aide desquelles il peut corriger les premières; car il appelle couleurs vraies celles qui sont conformes au modèle idéal que lui fournit son imagination. Il n'entend pas seulement les sons extérieurs , il en conçoit de plus purs , à l'aide desquels il distingue les tons vrais et les tons faux ; il enchaîne et assortit ces tons intérieurs pour former des mélodies; il unit les mélodies pour produire l'harmonie, et il les soumet à un rhythme dont son esprit lui fournit le modèle. Il conçoit aussi des articulations, une langue qu'il ne copie pas au dehors. Enfin il impose aux figures irrégulières de la nature physique les formes pures de sa conception, et aux actions égoïstes de la nature morale, les modèles réguliers fournis par sa conscience. L'antiquité avait senti le souffle de ces inspirations, et elle en racontait l'histoire, sous une forme à demi voilée, dans les fables poétiques de son Amphion et de son Orphée, Tun qui rangeait les pierres en ordre par les seuls accents de sa lyre, l'autre dont la parole rhythmée et chantée domptait les lions et les tigres. Toute l'humanité est un Âmphion et un Orphée; elle porte dans son génie la règle qui façonne les pierres, la lyre qui dompte les passions. Dieu a créé le monde et il y a fait briller les couleurs , résonner les sons, paraître mille formes diverses ; il avait conçu ces couleurs, ces sons et ces formes avant de les réaliser. Il a donné aux mortels la faculté de concevoir aussi des teintes, des sons, un ordre, une harmonie, et le besoin de les produire au dehors. L'homme qui taille le rocher et lui donne une forme nouvelle et régulière, qui épure les couleurs, qui rectifie les sons, qui fait entendre des mélo-

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dies et des harmonies que la nature ne connaîtrait pas sans lui, qui surtout impose à son égoïsme personnel et à la société telle que la feraient les passions, la règle de la modération, de la justiée et de la générosité , Thomme crée dans la mesure où il lui est deîlné de le faire, et c'est surtout par ce côté qu'il est une image de Dieu.

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