Vie de Linnée, par A. L. Fée
Kepler avait eu un pressentiment plus étonnant encore. Il pensait que les distances des planètes à leur astre central doivent suivre une certaine loi; mais il trouvait que cette loi éprouvait une lacune entre Mars et Jupiter ; il osa donc prédire qu'on découvrirait quelque jour entre ces deux astres un ou plusieurs corps célestes qui combleraient la lacune, et cette prédiction s'est vérifiée dès le commencement de ce siècle par la découverte des planètes télescopiques , dont le nombre a été augmenté de nos jours. Avant que cette prophétie fût accomplie, Kant, dans les dernières années du xniv siècle, en avait fait une autre aussi hardie. Considérant que la loi de Kepler sur les distances des planètes souffrait une exception entre Saturne et la comète la plus voisine, il annonça qu'on découvrirait dans cet intervalle un nouveau corps céleste, comète ou planète , et quelques années après , Uranus , aperçu par Herschell, venait se ranger docilement à la place qu'avait marquée le philosophe. Herschell , dont le nom est quelquefois , par honneur pour lui , donné à la planète Uranus , pensait qu'on devait encore plus honorer celui qui avait prophétisé la découverte et il proposa d'appeler la nouvelle planète l'astre de Kant.
$ 3. Le jugement par analogie et le doute.
Nous avons déjà fait connsdtre deux applications de la croyance inductive, Tune, à la stabilité, l'autre, à la généralité des phénomènes naturels ; la première, qui conclut de l'objet présent au même dans le passé et l'avenir ; la seconde, qui induit de cet objet à toutes les choses semblables : une troisième application conclut d'un objet aux choses qui lui sont seulement analogues; c'est ce qu'on appelle le jugement par analogie. On entend par analogie une ressemblance incomplète. Dans cette troisième application l'écart est pour ainsi dire plus grand , mais nous suivons toujours la croyance à la constance de la na* ture ; en effet, si nous pensons que les choses qui présentent une partie des qualités patentes observées dans un premier objet , pourraient bien manisfester la même qualité secrète , nous
pensons aussi que comme elles ont d'autres qualités visibles, elles pourraient bien ne pas posséder la même qualité latente. En conséquence, nous concevons un doute que nous n'avions pas conçu dans les deux premières applications de Tinduction, et ce doute n'est que le combat de deux croyances inductives. Expliquons ceci par des exemples. Voici une plante vénéneuse: j'en aperçois une autre qui a la même fleur et le même fruit: je suis porté à croire qu'elle recèle du poison; mais elle a une feuille différente, je puis supposer aussi qu'elle n'est pas vénéneuse. Je porte donc ici ces deux jugements qui ne sont l'un et l'autre que l'expression de ma croyance à la stabilité de la nature : 1° les objets qui ont les mêmes qualités visibles ont les mêmes qualités secrètes, S"" les objets qui ont des qualités patentes dissemblables n'ont pas les mêmes qualités intimes ; et lorsqu'une chose comparée à une autre que je connais , présente à première vue des qualités semblable» et dei qualités différentes, elle peut avoir ou ne pas avoir les mêmes qualités cachées. On voit ici la véritable nature du doute. La perception n'admet pas le doute : elle affirme que son objet est indépendant de Tacte intellectuel; si elle supposait que cet objet n'existât pas, elle se frapperait de contradiction. Une seule croyance induclive n'admet pas le doute non plus, bien qu'elle conçoive la possibilité que son objet n'existe pas ; mais tout en concevant celte possibilité, elle n'y croit pas. Il n'y a que le jugement par analogie qui admette le doute parce qu'il contient deux croyances inductives qui se balancent. Aucun de nous ne doute qu'il ne mourra, quoique nous coneevions qu'il n'y aurait aucune impossibilité à ce que nous fussions immor^ tels; mais, comme jusqu'à présent aucun homme n'a échappé à la mort, nous croyons fermement que tous les hommes obéiront à la même loi. Il n'y a là qu'une seule croyance inductive fondée sur des expériences toutes semblables. S'il y avait des expériences contraires , il se formerait une seconde croyance qui combattrait la première; par conséquent le doute prendrait naissance, et la balance du doute pencherait du côté où seraient le plus grand nombre d'expériences conformes les unes aux autres.
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S 4. Le calcul des probabilités.
C'est sur la ])alance des cas semblables et des cas dissemblables que repose le calcul des probabilités. Si, sur le nombre des vaisseaux qui mettent à la voile chaque anpée, il s'en perdait la moitié, nous serions également disposés à conjecturer la perte ou le salut de tout vaisseau qui lève l'ancre; mais si l'expérience apprend qu'il s'en perd cinq sur cent, la conjecture fayorçdïle remportera sur la conjecture défavorable dans la proportion de quatre-vingt-quinze contre cinq, et l'on dira qu'il y a quatre-vingt-quinze à parier contre cinq que le vaisseau ne se perdra pas. Siu* les trente-cinq millions d'habitants qui peuplent la France , combien entend-on dire qu'il y en ait chaque année qui soient frappés de la foudre? Tout au plus un ou deux. Il y a donc, chaque année, trente-cinq millions moins deux unités simples à parier contre ces deui^ unités que nous ne serons pas touchés de la foudre ; et si l'on divise le nombre des cas défavorables par le nombre des orages de chaque année, on arrivera, pour chaque orage, à une bien petite probabilité de cas malheureux. La probabilité, disent les mathématiciens, se mesure par une fraction dont le numérateur exprime les cas favorables ou défavorables à nos . vœux et le dénominateur tous les cas possibles. Ainsi la probabilité que nous soyons touchés du tonnerre est pour chacun de nous, par chaque année, de deux Irente-cinq-millionièmes , et si l'on suppose seulement dix orages par année , elle est par chaque orage de deux trois-cent-cinquante-millionièmes, et enfin à supposer dix coups de tonnerre par orage, il y a par chaque coup de tonnerre trois milliards cinq cent millions à parier contre deux que nous ne serons pas touchés. Ce simple calcul doit être bien propre à rassurer ceux qui s'effrayent du tonnerre.
Si la seconde forme de la croyance inductive a produit des prédictions et des découvertes importantes S la troisième