‹ Traité des facultés de l'ame (volume 2)Chapitre 263 sur 318 · M. Poisson · texte numérisé non relu

M. Poisson

de chose près, conforme aux lois du flux et du reflux résullanl des attractions de la lune et du soleil , et la inônie que si les vents n'eussent eu aucune influence sur les marées. Ainsi , à considérer un très-grand nombre d'expériences, on arri>e à voir se fixer l'inconstance des vents eux-mêmes et leurs caprices deviennent réguliers.

Mais ce qui nous étonne bien davantage c'est que les actions dépendantes de la liberté humaine , quand on les envisage dans des expériences très-mullipliées, suivent aussi un cours régulier et constant, et subissent la loi des grands nombres, comme les événements de la nature physique. Si l'on considère le nombre des personnes qui passent sur un pont, pendant plusieurs périodes très-longues, on trouve que la moyenne est à peu près la même pour chaque année et pour chaque jour. 11 en est de même pour la moyenne des lettres jetées à la poste , et , chose plus singulière encore , pour la moyenne des lettres mises au rebut, par suite d'une erreur ou d'un défaut d'indication des noms ou des pays. Dans ce dernier exemple , les oublis et les méprises qui viennent de tant de causes différentes , soit de la diversité des esprits , soit d'un moment de hâte, soit d'un tumulte extérieur, soit d'un trouble moral, soit d'un défaut d'attention, se règlent, se subordon-nent à une loi fixe et deviennent des phénomènes presque aussi constants que le retour périodique des jours et des saisons. Le mathématicien célèbre, dont nous parlions tout à Theure, en examinant le compte rendu de la justice criminelle en France , pendant une certaine période , où la condamnation pouvait avoir lieu dans les cours d'assises, à la majorité de sept voix contre cinq, a trouvé que, sur cent accusés il y avait eu sept condamnés à la majorité simple, et cinquante-quatre à la majorité de plus de sept voix, et qu'en l'année 1831, pendant laquelle la condamnation n'eut plus lieu qu'à la majorité de huit voix contre quatre, le nombre des condamnés ne fut diminué que du chifTre des condamnations qui avaient eu lieu à la majorité simple dans la période précédente. Telle est la constance de la nature, même dans les délibérations humaines.

430 LIVRB SIXlfiMB, SBGTiON TROISIÈME.

S 5. Importance du jugement par analogie dans les sciences.

Les sciences physiques doivent au jugetnent par analogie plus d*un important progrès. Franklin trouve le paratonnerre en observant Tanalogie du nuage chargé de la foudre avec la machine électrique. La chimie a vu par la puissance de l'analogie s'augmenter le nombre des métaux. Lavoisier avait jugé au poids de la baryte que cette terre devait être l'oxyde d'im métal : Humphrey Davy porta le môme jugement sur la potasse et la soude, et, à l'aide de la pile de Voltà, il obthit les métaux que recelaient ces deux corps. De là il jugea qu'il trouverait aussi des métaux dans toutes les autres terres, telles que la chaux , la strontiane, l'alumine et la magnésie. Voici en quels termes il raconte une autre de ses découyértes : « Ayant remarqué , dit-il, à l'époque où je faisais un cours à l'institution pneumatique de Bristol, que les enfants de mon hôte produisaient une faible clarté en frottant ensemble deux cannes d'une espèce de jonc ou roseau qu'on tresse pour faire des chapeaux communs, je fus frappé de là nouveauté de ce phénomène et je résolus de l'examiner. Jç parvins eh frottant les deux joncs à en tirer des étincelles aussi brillantes que les étincelles produites par le choc du silex et de l'acier. Je m'aperçus qu'une fois que Tépiderme était enlevé on n'obtenait plus de lumière. îSoumis à l'analyse chitaiclue, cet épiderme présenta toutes les propriétés de la silice. La ressemblance extérieure de l'épiderme des roseaux et de celui des graminées me conduisit à supposer que celles-ci contenaient aussi de la silice : en les brûlant avec soin et en analysant les cendres, je trouvai qu'elles en contenaient dans une proportion même beaucoup plus grande que les joncs ^ »

Si l'analogie fait avancer les sciences physiques , elle n'est pas moins utile aux sciences morales , et en particulier à la science politique ; c'est elle qui nous apprend à profiter des leçons de l'histoire. Mais, dans toutes les sciences, le jugement

i. Memoirs of the life of sir Humphrey Davy, by J. A, Paris. London, Golburn, in-4''.

LKS CROTANCBS. 431

jxir analogie doit être tenu pour une simple conjecture, jusqu'à ce qu'il ait été justifié par Texpérience. Cette précaution est indispensable pour retirer de l'analogie tout le bien qu'elle peut produire sans en éprouver aucun mal. Les plus belles théories ont été d'abord des hypothèses. Le système de Newton sur la loi du mouvement des corps célestes fut d'abord une conjecture; elle ne devint une théorie scientifique qu'après avoir été entièrement vérifiée par l'observation et le calcul. Il ne faut donc pas avoir peur des hypothèses, mais seulement les tenir pour des suppositions tant qu'elles n'ont pas la confirmation de l'expérience. La théorie de Newton contient une partie que l'observation et le calcul ont démontrée : c'est que les corps marchent les uns vers les autres avec une vitesse qui est en raison directe de leur masse, et inverse du carré des distances ; mais elle renferme une autre partie qui reste toujours à l'état de conjecture : c'est que cette marche des corps résulte d'une force attractive qui leur est inhérente et non d'une force impulsive qui agisse sur eux de Tcxtérieiu*. Newton , en se servant du mot attraction n'a voulu, dit-il, exprimer que le fait et la loi du mouvement des corps et non pas la cause de ce mouvement; mais les successeurs de ce grand honune ont quelquefois entendu par le mot d'attraction la cause du mouvement ; il est donc important de remarquer que cette cause est tout à fait conjecturale. Bien que la force attractive soit une hypothèse plus simple et, par conséquent plus vraisemblable, d'après la marche ordinaire de la nature, que la supposition d'une force impulsive extérieure, cependant elle n'est toujours qu'une hypothèse, que l'expérience même ne pourra jamais vérifier. Nous devons en dire autalit de la plupart des expUcations que la physique imagine, pour rendre compte des phénomènes qui frappent nos yeux. La dureté et la ténacité des corps sont rapportées à une force de cohésion ou d'attraction moléculaire, le poids à l'attraction planétaire, la chaleur à un fluide appelé calorique qui est caché dans les corps et que certaines actions en font sortir, ou aux vibrations d'un fluide appelé éther et répandu dans l'espace; la lumière à un autre fluide émané des corps lumineux ou à d'autres vi-

brations de l'éther. Certains mouvements particuliers des corps, comme celui de la balle de sureau vers la machine électrique, du fer vers Taimant, de l'aiguille aimantée vers le pôle, sont attribués à deux fluides différents qui se cherchent, ou à deux fluides semblables qui se repoussent. Ces explications ingénieuses ne sont pourtant que des hypothèses fournies par la croyance inductive. L'attraction et la répulsion réciproque des corps sont imaginées sur le modèle de la force motrice dont notre âme est douée et par laquelle nous attirons à nous ce qui nous agrée et repoussons ce qui nous déplaît. Les fluides qu'on appelle calorique, lumière, éther, électricité, etc., sont conçus à l'image des liquides, dont nous voyons et sentons les ondes et dont nous percevons la force mécanique dans les courants et les chutes d'eau. 11 faut donc distinguer avec soin toutes ces hypothèses d'avec les vérités démontrées que nous présente la physique, telles, par exemple, que la direction et la vitesse du mouvement, la propagation et la distribution de la chaleur dans les différents corps, etc., c'est-à-dire le mode et la mesure précise des différents phénomènes. Faute de cette distinction, on prend rincer lain pour le certain, et on se fait une théorie qui ressemble plutôt à une fiction qu'à une science.

§ 6. Le jugement par analogie principe de la flclion.

Le jugement par analogie est en effet la source de la superstition et de la poésie. La naïveté des temps antiques attribuait tous les phénomènes vrais ou apparents de la nature, la marche du soleil ou de la lune, les mouvements des nuages et des vents, les éclats de la foudre, les soulèvements de la mer, le cours des fleuves et des ruisseaux, le développement dc3 plantes à des puissances invisibles douées de force motrice, d'inclinations, de volonté et d'intelligence, et revêtues d'un corps semblable au nôtre, ils suivaient le jugement par analogie.

Ce jugement est la source des métaphores , des comparaisons, des allégories. Nous désignons certaUis objets par les noms d'autres choses qui leur ressemblent. La terre, suivant la re-

marque de Vico, est assimilée au corps humain. Nous distinguons la tête, le col, la gorge, les côtes et le pied d'une montagne ; la bouche et le bras d'un fleuve ; les entrailles de la terre, le cœur d'un pays, les veines d'un rocher. Nous comparons les instruments matériels aux membres de notre corps ; nous disons le bras d'un levier, la dent de la charrue. Nous exprimons nos sentiments par des mots qui les assimilent à des objets matériels : la haine a son poison, l'envie a ses serpents. Les comparaisons qui abondent dans le langage le plus simple, soîis une forme très-abrégée n'ont besoin que d'être développées pour former le style poétique. Homère compare les deux Ajax à deux taureaux attelés au même joug,, le bel Euphorbe à un jeune olivier paré de bandelettes, un bataillon en repos sur une colline à un nuage immobile qui recèle l'orage. Ce langage figuré qu'on a quelquefois appelé le style oriental est aussi le style de l'occident ; c'est la langue de tous les peuples qui n'ont pas encore fait un grand usage de l'abstraction et chez lesquels la mémoire physique et le jugement par analogie l'emportent sur la mémoire métaphysique,^ sur l'observation et sur la distinction des phénomènes. Nous en trouvons un brillant exemple dans le discours suivant, prononcé au nom des cinq nations du Canada, lorsque la paix fut conclue entre ces peuples et les Anglais. « Nous nous félicitons d'avoir enfoui sous la terre la hache rouge qui a si souvent été teinte du sang de nos frères. Aujourd'hui, dans ce fort, nous enterrons la hache et nous plantons l'arbre de la paix, dont le sommet atteindra jusqu'au soleil. Ses branches seront vues de loin. Puisse sa croissance n'être point arrêtée ni étouffée ! Puisse-t-il ombrager à la fois votre pays et le nôtre de son feuillage. Affermissons ses rameaux et étendons-les jusqu'aux extrémités de vos colonies. Si les Français venaient pour ébranler cet arbre, nous en serions avertis par le mouvement de ses racines qui touchent à notre pays. Puisse le Grand-esprit nous permettre de rester en repos sur nos nattes et de ne jamais déterrer la hache pour abattre Farbre de la paix! Que

Page 1