‹ Traité des facultés de l'ame (volume 2)Chapitre 276 sur 318 · L'INTERPRÉTATION · texte numérisé non relu

L'INTERPRÉTATION

$ 1^. L'flITKftMMTAtlOM RE PEUT PAS SB RAMBRER A l'HIBIICTION. — $ 2. LE RAI^ FORT DE SlftRB ET DE CHOSE SIGNIFIÉE EST UN RAPPORT SPÉCIAL. — § 3. CE n'est PAS LA TOLONTÉ QUI INSTITUE LE SIGNEi — § 4. DESCRIPTION DES SIGNES NATURELS. — $ 5. LES SONS ARTICULÉS FONT PARTIE DES SIGNES NATURELS.

S 1**. L'Interprétation ne peut pas se ramener à l'induction.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que l'induction est une divination de Tesprit, Tinterpréiation en est une autre. «Certains traits du visage, dit Thomas Reid, certains sons de la voix, certains gestes, indiquent certaines pensées et certaines dispositions de l'esprit... la question est de savoir si rintelligence immédiate de ces signes est un principe de notre constitution, une sorte de perception naturelle semblable aux perceptions des sens , ou bien si nous en apprenons la signification de l'expérience, comme nous apprenons d'elle que la fumée est le signe du feu, et la gelée le signe du froid. Quant à moi, la première opinion me semble incontestable, j'avoue qu'ayant beaucoup réfléchi sur cette question, et beaucoup observé l'enfance, il m'est impossible d'admettre que V interprétation de la face, de la voix et du geste soit entièrement le fruit de l'expérience. La voix menaçante de la colère, les cris plaintifs de la douleur effrayent l'enfant qui vient de naître... Le pouvoir de la musique est connu. Un air exprime la gaieté et invite à la danse ; un autre est triste et solennel ; ceiui-ci respire la tendresse et l'amour, celui-là la fureur et la rage... Ni la mémoire ne rappelle à notre esprit, ni l'observation ne nous manifeste dans les autres une époque à laquelle l'intelligence des signes naturels de la physionomie, de la

voix et du geste ait commencé à se déduire des inductions de rexpérience*. »>

Quelques personnes cependant ont pensé que l'interprétation peut se ramener à l'induction. « Chacun de nous, a-t-on dit, observe que telles pensées et tels sentiments de son âme sont accompagnés de certains mouvements de son corps ou de son visage, et de certains accents de sa voix; il juge que les mêmes phénomènes s*accompagnent chez les autres : voilà comment du signe il remonte à la chose signifiée. » Si les choses se passaient ainsi, l'interprétation ne serait pas en effet une faculté distincte de Tinduction ; mais il faudrait avoir observé sur nous-mêmes le rapport des actes intérieurs de l'âme avec les actes extérieurs du corps, avant de supposer ce rapport dans nos semblables. Si, au contraire, nous commençons par le supposer en autrui, la supposition ne s'appuie plus sur notre expérience, et par conséquent elle n'est plus une induction. Or, c'est précisément ce qui arrive. L'enfant au berceau n'a pas étudié quel est l'état de son visage qui correspond à tel ou tel sentiment qui l'agite, et cependant il interprète le visage d'autrui. Regardez-le longtemps d'un air dur, vous le faites trembler et pleurer ; il vous suppose des sentiments de malveillance contre lui. Changez l'expression de votre figure; souriez, vous le voyez sourire; son cœur se dégonfle, il croit que vous n'avez plus de colère. Bien plus, l'animal lui-même comprend ce que nous appelons les signes naturels : une voix menaçante le fait fuir, une voix caressante le ramène. A-t-il observé d'abord sur lui-même le rapport des sentiments et de la voix ?

Thomas Reid a distingué certaines opérations de l'esprit qu'il appelle les opérations sociales, et qui supposent l'idée inunédiate que les êtres auxquels on les adresse sont doués d'intelligence. Demander, prier, promettre, commander, obéir, sont des actes de ce genre : ils sont accomplis par les enfants au berceau *. Peut-on supposer que les enfants ne les accomplis-

i. OEuvres complètesy irad. franc., t. V, p. 118 et suiv. 2. Ibid., t. m, p. 86.

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sent que par induction, c'est-à-dire qu'après avoir remarqué que leur intelligence est enfermée en un certain corps, qu'il y a au dehors des corps semblables, et que ces corps sont probablement animés d'une intelligence pareille à celle que leur atteste la conscience? Qu'on nous permette d'ajouter que l'animal, le chien, par exemple, nous adresse les mêmes demandes, les mêmes prières, les mêmes menaces que l'enfant; a-t-il besoin pour cela de faire un retour sur son corps et sur son intelligence et de raisonner par induction? L'acte en vertu duquel l'enfant au berceau nous comprend et nous adresse ses demandes inarticulées est plus simple et plus immédiat. Sans doutQ il ne devine dans nos traits le consentement ou le refus, la bienveillance ou la malveillance, que parce qu'il a une conscience confuse de ces phénomènes en lui-même; mais il n'a pas besoin pour les supposer chez nous de comparer son corps avec le nôtre, d'induire de cette comparaison que la même intelligence les anime tous les deux. Chose admirable, l'enfant qui s'adresse à nous ne regarde que notre visage. Si vous voulez lui prendre son hochet, il ne regarde ni votre main, ni aucune autre partie de votre corps : il tourne instinctivement ses yeux vers les vôtres; il va chercher la signification de votre mouvement à l'endroit où cette signification peut lui être donnée, et il adresse directement sa demande au seul endroit où il puisse s'assurer qu'elle est comprise; et cependant il n'a pas observé que c'est par les yeux qu'il exprime lui-même ses sentiments, ce n'est donc pas l'induction qui le fait chercher nos sentiments dans nos yeux.

$ 2. Le rapport de signe et de chose signifiée est un rapport spécial.

Le rapport qui unit le geste, le trait du visage et la voix au sentiment et à la pensée est donc un rapport spécial que nous appellerons le rapport de signification ou d'expression. L'objet extérieur est le signe , l'objet intérieur est la chose signifiée. Ce rapport ne doit être confondu avec aucun aulre. La logique stoïcienne distinguait les signes commémoralifs et les signes indicatifs, les premiers ayant la vertu de rappeler

des objets connus ; les seconds , celle de faire connaître des objets jusque-là inconnus ^ Parmi les premiers ils plaçaient le portrait qui retrace la personne « l'éclair qui rapi)elle le tonnerre, la fumée qui fait penser au feu ; parmi les seconds, la définition qui fait connaître le défini » les prémisses qui contiennent la conséquence, Teffet qui indique la cause, le corps qui suppose l'espace , le mouvement qui décèle l'âme , l'ordre du monde qui révèle Dieu. Cette division distingue avec raison les signes conmiémoratifs des signes indicatifs , mais elle confond dans la dernière classe des choses bien différentes. La définition et les prémisses contiennent la chose définie et la conséquence , comme un genre contient une espèce'; mais le signe n'est pas un genre qui contienne la chose signifiée comme une espèce. Le corps nous fait penser à l'espace parce que Tun et l'autre sont étendus; mais il n'y a pas le même rapport entre le geste et la pensée« Ce qui commence nous fait songer à quelque chose qui ne commence pas; mais le geste, en nous suggérant l'idée d'un certain sentiment, ne nous donne ce sentiment ni comme infini m comme nécessaire. D'un autre côté, un effet particulier ne nous conduit à l'idée d'une cause particulière, que si nous avons vu précédemment le même acte procéder de la même cause , et l'ordre du monde ne nous révèle Dieu que parce que nous avons connu précédemment que l'intelUgence seule produit l'ordre ; il n'y a là qu'un effet de l'induction. Mais lorsque le geste nous fait comprendre une pensée , nous n'avons pas d'abord connu la pensée produisant tel geste, comme nous avons connu l'intelligence produisant l'ordre , et nous n'avons pas seulement à remonter du geste à la pensée par l'induction, conrnie nous remontons de l'ordre à l'intelligence. Â l'aspect de tel geste, nous devinons telle pensée, sans qu'il soit besoin d'avoir observé d'abord que telle pensée produit tel geste. Nous ne descendons pas de la chose signifiée au signe, pour remonter ensuite du second

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