Revue encyclopédique, novembre 1830, p
cours de la danse et du chanta >» Nous avons déjà dit que, suivant Platon, les tons élevés et moyens de la musique lydienne peignaient la douleur et les lamentations, et convenaient aux femmes et non aux hommes ; que la musique ionienne était Texpression de Fivresse, de la mollesse et de l'oisiveté, et que cette musique lâche ne pouvait servir de rien dans les combats ; mais que la musique dorienne exprimait le courage et la musique phrygienne la tranquillité d'âme ; et que Tune et l'autre imitaient les accents des hommes braves et tempérants*. Platon rejette de sa république les instruments qui ont un grand nombre de cordes. Il ne garde que la lyre et la cithare. Comme il a marqué le caractère expressif de la mélodie , il n'oublie pas non plus celui du rhythme ou de la division de la mesure. « Il faut choisir, dit-il, le rhythme qui convient à une vie courageuse et bien ordonnée... D y a des rhy thmes appropriés à la servitude , à la violence , à la folie. Le dactyle, l'iambe, le trochée ont des expressions différentes... Le désaccord, le désordre, le défaut de rhythme sont frères de la déraison et de Tinconduite; au contraire, l'harmonie , le rhythme , l'ordre , sont les compagnons et les indices de la sagesse*. »
Ce que Platon a dit de la mélodie, de l'harmonie et du rhythme, il le dit de la forme et de la couleur. « Les remarques que je viens de faire s'appliquent à la forme du corps et aux œuvres de la peinture et de l'architecture. Il faut défendre aux poètes et aux autres artistes de représenter les mauvaises mœurs, la mollesse , la servilité , le désordre , soit dans les images des animaux, soit dans la forme des édifices, soit dans toute autre œuvre de l'art. Il faut rechercher les artistes bien nés qui savent saisir la nature du beau et de l'honnêteté*. »
« Lorsque l'âme est tranquille, dit Buffon, toutes les parties
1. Les Lois, t. II, édil. H. E., p. 791 ; édit. Taucli., t. VI, p. 226.
2. Bép,, édit. H. E., t. II, p. 398; édit. Taucb., t. V, p. 98, et plus haut, 1. 1", p. 268.
3. Ihid,, édit. H. E., t. II, p. 400 et 401 ; édit. Tauch., t. V, p. 101 et 102.
4. T9iv ToO xaXoO xe xal eO^x^QH-ovo; (pudiv. Rép. , édit. H. E., t. II, p. 401; édil. Tauch., t. V, p. 101.
LES CROYANCES. 4ô9
du visage sont dans un état de repos : leur proportion , leur union, leur ensemble n^rquent encore assez la douce harmonie des pensées et répondent au calme de Tintérieur; mais lorsque l'âme est agitée^ la face humaine devient un tableau vivant où les passions sont rendues avec autant de délicatesse que d'énergie; où chaque mouvement de Tâme est exprimé par un trait, chaque action par un caractère , dont Timpression vive et prompte devance la volonté, nous décèle et rend au dehors, par des signes pathétiques , les images de nos secrètes agitations. C'est surtout dans les yeux qu'elles se peignent et qu'on peut les reconnaître. L'œil appartient à l'âme plus qu'aucun autre organe ; il semble y toucher et participer à tous ses mouvements. Il en exprime les passions les plus vives et les émotions les plus tumultueuses, comme les mouvements les plus doux et les sentiments les plus délicats, n les rend dans toute leur force, dans toute leur pureté, tels qu'ils viennent de naitre. Il les transmet par des traits rapides , qui portent dans une autre âme, le feu, l'action , l'image de celle dont ils partent. L'œil reçoit et réfléchit en même temps la lumière de la pensée et la chaleur du sentiment; c'est le sens de l'esprit et la langue de l'intelligence... La bouche et les lèvres sont après les yeux les parties du visage qui ont le plus de mouvement et d'expression. Les passions influent sur ces mouvements ; la bouche en marque les différents caractères par les différentes formes qu'elle prend.,.. La tète en entier prend dans les passions des positions et des mouvements différents : elle est abaissée en avant dans l'humilité, la honte, la tristesse ; penchée de côté dans la langueur, la pitié ; élevée dans l'arrogance ; droite et fixe dans l'opiniâtreté. La tête fait un mouvement en arrière dans l'étonnement et plusieurs mouvements réitérés de côté et d'autre dans le mépris, la moquerie, la colère et l'indignation... Les bras, les mains et tout le corps entrent aussi dans l'expression des passions; les gestes concourent avec les mouvements du visage pour exprimer les dififérents mouvements de l'âme. Dans la joie, par exemple, les yeux, la tête, les bras et tout le corps sont agités par des mouvements prompts et variés. Dans la langueur et la tris-
tesse, les yeux sont abaissés, la tête est penchée sur le côté, les bras sont pendants, et tout le corps est immobile; dans l'admiration, la surprise, Tétonnement, tout mouvement est suspendu : on reste dans une même altitude ^ » Un peintre ne décrirait pas mieux que l'auteur de Y Histoire naturelle le caractère expressif du visage , des attitudes et des mouvements du corps humain.
Les mouvements du corps, le jeu de la physionomie, le ton de la voix expriment des nuances de la pensée que la parole est incapable de rendre. « Les personnes, dit Alfieri , qui assistent à une lecture privée qu'un auteur fait de son ouvrage ont un maintien composé d'après les règles de la politesse. Cependant Fennui et le froid qu'elles éprouvent ne peuvent se cacher, et encore moins remplacer les signes de l'attention, de l'intérêt et de la curiosité. Comme l'auditeur ne peut commander à sa figure ni se clouer sur son siège, son visage et ses mouvements sont pour le lecteur des marques sûres de l'effet qu'il produit*. »
Un prisonnier raconte en ces termes les entretiens *qu'il formait de loin, à travers les barreaux de sa prison, avec un jeune sourd-muet : « Dans mon malheur , je suis heureux qu'on m'ait donné une prison au niveau du sol, sur une cour, où à quatre pas de moi vient cet enfant avec lequel j'ai tant de plaisir à causer par signes. Merveille de l'intelligence de l'homme ! Que de choses nous nous disons lui et moi avec ces inépuisables expressions des regards et de la physionomie ! comme il règle ses mouvements avec grâce, quand je lui souris! comme il les corrige, s'il remarque qu'ils me déplaisent! comme il comprend que je l'aime, quand il caresse ou qu'il traite bien quelques-uns de ses camarades ! Personne ne pourrait se l'imaginer: moi, prisonnier, je puis de ma fenêtre devenir pour cette pauvre petite créature une sorte d'instituteur'. »
t. De la jeunesse et de Vdge viril; édit. 1804, t. III, p. 134, 135, 138, 140, 142, 147, 148.
2. Vie d*ÀlHeri écrite par lui-^éme , trad. de Petilot. Paris, J809, L 11, p. 100. j