Voy. plus haut, t. I", p.iî
ments de communication et ajouter aux signes naturels des signes plus variés et plus commodes, ont choisi Tarticulation parmi plusieurs autres moyens qu'ils avaient d'abord essayés, tels que les attouchements, les couleurs, les formes, les modulations musicales, les odeurs et les saveurs. Hais, premièrement, nous avons vu que le langage des gestes est aussi varié, aussi souple que le langage de la parole ; ce n*est donc pas par la prétendue pénurie du premier langage, mais par Tinstinct que les hommes ont été poussés à joindre la parole au geste. Secondement, s'ils avaient choisi entre plusieurs moyens de communication , l'histoire et les voyages montreraient des traces de leurs premiers essais ; les uns s'exprimeraient encore par les attouchements, les autres par les couleurs, etc., comme on voit que les peuples ont différents instruments de musique et différentes armes, et même que les instruments et les armes sont tout à fait inconnus chez quelquesuns. Mais tous les peuples se servent de l'articulation, et, nous le verrons tout à l'heure, les moins avancés dans les arts emploient les articulations les plus riches et les plus compliquées. Les Orientaux ont inventé, il est vrai, le langage des fleurs et les Chinois ont encore aujourd'hui , comme les anciens Égyptiens, des signes écrits qui n'expriment pas les mots, mais les idées, et qui sont par conséquent un véritable langage ; mais on sait que ces langages , loin d'être les restes d'anciens essais qui aient précédé l'emploi de Farticulation, sont postérieurs à l'usage de la parole et qu'ils s'y sont ajoutés; on sait aussi que ces langages ne se trouvent que chez les peuples d'une civilisation avancée et ne sont qu'à l'usage d'un très-petit nombre de personnes plus cultivées que les autres, tandis que la parole existe chez les peuples les plus sauvages, et parmi les plus ignorants de ces peuples.
On admet que le son inarticulé fait partie du langage naturel , c'est-à-dire que l'intelligence est naturellement portée à l'interpréter comme signe du sentiment et de la pensée ; mais l'articulation n'est qu'une modification du son inarticulé : pourquoi l'intelligence qui considère ce dernier comme la manifestation de la pensée, ne regarderait- elle pas naturelle-
ment la modification du son comme un mode de la manifestation, comme l'expression des différences de la pensée? L'âme ne produit le son inarticulé que parce qu'elle l'interprète comme un signe, elle ne produira de même le son articulé que parce qu'elle le regardera comme une modification du signe général. Le son inarticulé fait, pour ainsi dire , partie de la physionomie; le son articulé ne sera qu'une physionomie plus prononcée.
L'enfant au berceau n'emploie pas seulement les sons inarticulés, il en produit d'articulés, il prononce des syllabes et de véritables interjections. Certains cris sont des articulations très-fermes, et, suivant la remarque de Herdcr, nous sommes plus émus par le cri que par le geste. L'enfant fait aussi une attention particulière aux articulations qu'il entend. On voit qu'il est disposé à leur prêter une signification et qu'il la cherche. Il est plus enclin à les répéter que tout autre son qui résonne à son oreille. Il entend l'aboiement du chien et le nom qu'on donne à cet animal : quand il le voit passer ou qu'il veut en parler, il ne répète pas l'aboiement mais le nom. Dans un recueil d'excellentes observations sur l'enfance, que nous avons souvent cité, on lit que l'enfant n'appelle pas l'animal par son cri à moins qu'on ne lui en ait donné l'exemple *.
Lorsque sa mère, pour le consoler du départ de son père, lui dit qu'il reviendra, comment lui fait-elle comprendre qu'elle n'exprime pas ainsi la même pensée que par le mot il vient ou il est venu ? Par quels gestes lui explique-t-elle cette différence? Comment l'enfant parvient-il à la saisir, s'il n'a pas en lui-même l'instinct d'attacher des sons différents à chaque articulation différente, et d'examiner à laquelle des idées qu'il trouve en sa pensée peut convenir la modification du son employé par sa mère.
On n'a pas assez remarqué la facilité prodigieuse avec laquelle l'enfant comprend et emploie bientôt lui-même le langage articulé. Vers la fin de la seconde année, il construit des
1 . M"* Ncckcr de Saussure. Étude du cours de lavie^ V* édit., 1. 1*', p. 160. II 30
phrases où Ton remarque les modifications des substantifs et des verbes. Comparez ce qu'il fait dans cette opération naturelle avec ce qu'il peut faire dans quelque opération artificielle qu'il vous plaise de choisir. Si la parole était une institution arbitraire, il n'y serait pas plus avancé à deux ans que dans l'art de la danse, le jeu de la balle ou du volant. Comment se fait- il qu'à cet âge où l'enfant est incapable de manier une raquette pour renvoyer le volant, un fouet pour faire tourner la toupie , une aiguille pour coudre des habits , il soit si habile à tourner et retourner l'instrument de la parole, à porter la langue tantôt contre le palais, tantôt contre les dents, tantôt vers le fond de la bouche et à faire sentir les finesses les plus délicates de l'articulation? Qui lui a enseigné cet art merveilleux? Comment n'a-t-on pas reconnu ici Tinstitution de la nature?
L'admirable propriété de la parole pour exprimer la pensée a fait croire que l'homme avait inventé la première ; mais il aurait fallu dire aussi que le sourd-muet a inventé le geste et le jeu de la physionomie , car ce langage vaut l'articulation pour ceux qui sont privés de la parole. Celle-ci a même souvent besoin d'être éclaircie et complétée par le geste et l'expression du visage. D'ailleurs , l'ajustement délicat et savant des moyens à la fin est plus dans le train ordinaire de la nature que dans celui de l'homme , et ce qu'il y a de merveilleux dans la parole ne doit pas nous détourner d'y reconnaître une institution naturelle. II serait singulier, en efTet, que la Providence nous eût munis d'un organe aussi bien adapté au commerce de la pensée entre les hommes, et qu'elle en eût laissé l'emploi au hasard de nos inventions. Qu'on nous montre parmi les œuvres de l'imagination humaine un instru« ment aussi prompt et aussi certain , faisant une œuvre aussi complexe, en demeurant aussi simple, et nous consentirons à croire que les hommes ont inventé la parole.
11 faut reconnaître Tordre de la Providence dans l'interprétation et l'emploi simultanés de Tarticulation ; car la nature qui , sans doute , n'a pas voulu établir une société complète entre l'homme et les animaux, a séparé chez les derniers l'em-
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ploi et l'intelligence de la parole. Quelques animaux comprennent certaines de nos articulations, mais ils ne les répètent pas ; quelques autres répètent certains de nos mots, mais ils n'en ont pas Tintelligence. Le cheval et le chien obéissent à la voix de leur maître et à quelques articulations de sa voix; ils sont donc disposés naturellement à prendre l'articulation pour un signe; mais ils ne peuvent l'employer eux-mêmes. Au contraire , quelques oiseaux répètent les mots qu'ils entendent mais sans y attacher de signification. Ce corbeau qu'un cordonnier de Rome avait dressé à dire : je te salue ^ général victorieux ^ et qui, repoussé par le prince , dit si à propos \fai perdu mon temps et ma peine, paroles qu'il avait tant de fois entendu répéter à son maître, ne prononçait pas ces mots avec intelligence. On peut apprendre à un oiseau à dire le nom de sa nourriture, mais il n'emploiera jamais ce mot pour la demander. Quand il en sentira le besoin, il poussera le cri par lequel il exprime sa faim. La nature lui a donné d'un côté ridée du signe , car il pousse son cri sachant ce qu'il veut dire; elle lui accorde d'un autre côté le pouvoir de prononcer des articulations, mais non la faculté d'employer et d'interpréter Tarticulation comme un signe ; en conséquence, il faut croire qu'elle donne une faculté particulière à ceux qui font en même temps cet emploi et cette interprétation.
Nous devons donc ranger l'articulation parmi les signes naturels de l'homme, et de l'homme seul , puisque si les animaux la comprennent ils ne la produisent pas, et que s'ils la produisent ils ne la comprennent pas , et que l'homme est le seul qui la comprenne et l'emploie comme un signe. Si quelques-uns doutaient encore que l'articulation fût un signe naturel de l'homme , et persistaient à la regarder comme le fruit du raisonnement , nous leur ferions observer qu'elle se montre chez de pauvres créatures humaines qui sont incapables de suivre aucun raisonnement et de faire aucune invention. <( Il est des idiots qui , à la manière des enfants, se font un langage d'action et même un langage articulé, compris seulement de ceux qui leur donnent des soins. Ce langage exprime les premiei's besoins de la vie et les désirs instinctifs
4bA LIVRE SIXIÈME, SECTION TROISIÈME.
auxquels les idiots ne peuvent satisraire par eux-mêmes ^ » Ainsi , non-seulement ces idiots ont la pensée de se servir de l'articulation comme d'un signe, mais ils ont Finspiration de la varier pour exprimer leurs différents besoins. Ce n'est pas un langage qu'ils imitent, puisque leur langue ne ressemble pas à celle de leurs gardiens et qu'ils n'entendent même p^is ce dernier. Ils suivent la loi de la nature et ils parlent.
Une preuve bien plus évidente encore de l'instinct que nous voulons faire reconnaître, c'est que les sourds-muets qui n'entendent pas la parole et qui ne peuvent l'imiter, non-seulement rient à haute voix et poussent des cris, mais prononcent des articulations, de véritables syllabes. Le maître fixe leur attention sur le mouvement de leur bouche, à chaque syllabe qu'ils prononcent, et il leur en fait voir les signes écrits; le sourd-muet s'accoutume à refaire les mêmes mouvements de l'organe vocal, chaque fois qu'il aperçoit les mêmes caractères. En groupant ces derniers , on parvient à lui faire prononcer des suites de syllabes et des mots entiers , quoiqu'il ne les entende pas. On lui montre les objets qui correspondent à ces mots : il reproduit la suite de mouvements qu'il a exécutés à la vue de chaque mot écrit; il nomme ainsi les objets sans le savoir; il parle enfin et se fait entendre, quoiqu'il ne s'entende pas lui-même ; car pour lui , la parole n'est qu'une suite de mouvements de la bouche. Mais on n'aurait pas pu obtenir cet effet merveilleux, si le sourd muet n'eût été poussé par l'instinct à mouvoir l'organe de la voix et à le placer dans les différentes situations qui produisent les syllabes. On lui apprend encore à observer les mouvements des lèvres de ceux qui parlent, et on lui montre les mots écrits qui correspondent à ces mouvements. Il lit donc les mots sur les lèvres , comme nous les lisons sur le papier ; mais croiton que le maître ne soit pas aidé encore ici par le secours de la nature? Si l'élève n'était pas porté à donner une attention particulière aux mouvements de la bouche, comment parviendrait-on à lui faire faire des observations assez multipUées
). Esquirol; Maladies mentales. Éd. de 1838, t. U, p. 334.
et assez diverses pour qu'il remarquât la correspondance des mouvements de nos lèvres avec toutes les syllabes? Il faut reconnaître encore ici la force de Tinstinct, d'autant plus que ce n'est pas avec Tâge que les sourds-muets acquièrent ce talent et que plus ils sont jeunes plus ils y sont habiles ^
L'articulation est si bien instituée par la nature comme un signe de la pensée, que nous sentons le besoin d'attacher des mots à nos idées , et qu'il nous semble que deux idées ne sont pour nous distinctes que si nous les avons marquées de deux noms différents. Lorsqu'on nous montre deux arbres qui diffèrent peu Tun de l'autre , nous prions qu'on nous en dise les noms, et la distinction des deux mots éclaircit pour nous la distinction des deux choses. Le voyageur a une idée plus claire et surtout un souvenir plus certain des différentes îles d'un groupe qu'il a découvert, après qu'il leur a donné à chacune un nom particulier. « Le hasard , dit H*"* Necker de Saussure, offre à mes regards une personne que je me rappelle très-bien avoir vue ailleurs ; le son de sa voix ne m'est point nouveau; elle est là devant moi; je la vois, je l'entends, et pourtant l'idée en est chez moi si imparfaite , si isolée , que je ne sais absolument rien de ce qui peut la concerner. Tout à coup son nom me revient, c'est comme un trait de lumière ; avec le nom arrive le temps, le lieu, toutes les circonstances de notre première rencontre: son histoire m'apparaît, j'ai retrouvé la clef d'une chambre de mon esprit, où tout ce qui regarde cette personne était renfermé. Singulière et mystérieuse propriété du langage ! Comment tous les accessoires d'un objet viennent-ils se ranger docilement autour de son nom, tandis qu'ils refusent de se rattacher à l'objet même? Le signe obtient ce que la chose n'obtient pas*. »
Il y a un instant de la vie de l'enfant où il nous demande continuellement le nom des objets : il éprouve le besoin de nommer. Si tous lui fournissez des noms pour chaque personne
1. TroisièmB circulaire de VInstiiut royal des Sourds - Jltuets ; septembre 1833. Imprimerie royale, p. 76.