Voy. tout le dialogue du Cratyle
Les mots sur lesquels Platon a fait porter sa discussion nous offrent une classe de mots imitatifs, distincte de celle des onomatopées. Ce n*est plus Timitation du son , mais du mouvement des objets extérieurs. L'homme fait couler sa langue pour peindre ce qui coule ; il l'arrête et la presse contre lé palais ou les dents pour imiter ce qui se tient stable ; il enfle ses joues pour exprimer ce qui s*enfle; il ouvre la bouche pour rendre ce qui est grand et ouvert. En tout cela il suit les indications de la nature; il ne copie pas, mais il observe les analogies, il ne tire encore rien de son imagination.
A ces deux premières origines des mots , nous en joindrons une troisième. Nous avons dit déjà que Tarticulation est une modification du son inarticulé, une sorte de physionomie plus prononcée. L'âme, sous l'influence de telle passion ou de telle pensée, agit sur le corps par la faculté motrice, et de même qu'elle lui imprime le tremblement, le frisson,, la p&leur ou la rougeur, elle lui fait pousser des cris et produire des articulations. Ces articulations peuvent être modifiées par l'ébranlement que l'âme a donné au corps et partie culièrement aux muscles de la poitrine et du gosier. Le souffle qui passera par ces organes, y produira des articulations diverses suivant les différents ébranlements , et telle est pro* bablement l'origine des mots frémir^ froide frisson, crainte, peur y horreur^ terreur^ qui sont pour ainsi dire le cri involontaire d'une sorte de convulsion, et de ces autres mots qui résultent d'un état calme et heureux de l'âme et du corps , comme joie, suavité, doweur, amour, soupir^ espérance^. C'est ce qui faisait dire un peu grossièrement à Épicure que l'homme parle comme il tousse , éternue , sanglotte et gémit*. Remarquez l'enfant au berceau : dans la joie et dans la tristesse , ses exclamations ne sont pas les mêmes. Vous y saisirez
1. Voy. M. Villemain, Préface du Dictionnaire de VAcadémiey édit. 1836, p. xx?i.
2. Platon, Iraduct. de M. Cousin, t. XI, p. 604. Lucrèce, De natura rerum, llv. V.
les nuances qui forment les interjections de toutes les langues, et ne l'oublions pas, ces interjections sont déjà des articulations précises.
A toutes ces articulations qui sont pour ainsi dire le résultat du mouTement que rame imprime au corps, il faut joindre, peut-être, des sons élémentaires qui ont la vertu de peindre certaines idées et de nous faire croire que telles idées sont dans l'esprit de celui qui prononce telles articulations. Puisque la nature a attaché Tidée de Tassentiment au mouvement de la tète en avant, Tidée de la bienveillance au sourire, ridée du mécontentement au froncement du sourcil, pourquoi n'aurait-elle pas attaché aussi certaines idées à certaines articulations élémentaires? Rien n'est plus vraisemblable que cette association et n'explique plus simplement la formation naturelle du langage articulé. L^opinion de Pythagore, de Cratyle , de Platon et d'Épicure a été partagée dans les temps modernes par le sage Leibniz. Il pense qu'il y a quelque chose de naturel dans l'origine des mots^ Mais s'il en est ainsi, dira-t-on,il devrait n'exister qu'un seul langage, et il y a quatre ou cinq familles de langues tout à fait irréductibles les unes aux autres.
Il nous reste donc à indiquer les causes des différences qui se trouvent entré les langues humaines. Platon a déjà fait connaître une de ces causes. «Les hommes, dit-il, n'obéissent pas tous de la même manière au même instinct Ils s'écartent plus ou moins de la voie naturelle par l'usage de leur liberté. En partant des mêmes principes et en obéissant aux mêmes lois, ils peuvent, dans l'usage, les observer avec plus ou moins d'exactitude, et l'on trouvera ainsi pour les langues ce qu'on trouve pour la morale : un fond commun et de notables différences. • Platon voit encore dans cette inexactitude des mots, une preuve qu'ils n'ont pas été directement imposés parles dieux, et que l'homme, tout en suivant dans la formation du langage les indications de la nature, fait usage de son libre arbitre dans la manière dont il les suit.
]. Nouveaux essais sur V entendement humainj liy. III, chap. n, $ h
On Irouve une seconde cause de la différence des langues dans la différente organisation corporelle des peuples , car si les ressemblances du langage tiennent à des causes naturelles, il en est de même des différences. Que les hommes sortis d'une commune origine aient été modifiés par les différents climats, ou que Dieu ait créé plusieurs races dislincles, il est certain que le sens de l'ouïe et Torgane de la voix sont conformés de manières différentes chez les différents peuples. 11 nous est presque impossible de prononcer le th de la langue anglaise, et de leur côté, les Anglais et les Italiens ont beaucoup de peine à entendre et à reproduire notre voyelle u, nos diphthongues in, eu et on. Pour dire le nom des Français, les indigènes de la Guyane disent les Paran^ais, et les Arabes les Françaoui. Les Allemands font entendre la consonne dure , là où nous faisons entendre la consonne douce , et réciproquement. En chinois, Spiritus devient Sepilituse, Buddha est devenu Fo foVLT Fotho^ Christ, Chili tusu. Maria, en Océanie, est appelée Malia,
Qui ne serait frappé des différentes manières de prononcer le même mot dans les exemples suivants :
Ahaschwerosch : Ahasvérus : Assuérus : Xerxès,
Episcopos: EpiscopuSy escop (en cello-breton) : bishop (en anglais) : évêque (en français).
Judœus : Juif, et en anglais Jew.
Les noms des pays antiques ont été mal répétés par les peuples modernes. Andros est devenu Andra ; Naxos : Nachsa ; Jos : Hio ; Paros : Bara ; Carpathos : Scarpanto ; Zerus : Zéro ; Pathmos : Bathmos; Egina : Aina; Calymna : Calmina; Djagatnatha : Jagrenat; Silsilis : Selséléh ; Ecbatana : Achmete, puis Hamadan; Varanasi : Benarès; Al-Djezair : Alger; Hispalis : Séville ; Constantinopolis : Stamboul. Dans des mots évidemment copiés les uns sur les autres, ou produits par la même cause, certaines lettres se remplacent mutuellement, et Jacob Grinun a fait connaître ces substitutions régulières. Cette différence de Torgane de l'ouïe ou de Torgane de la voix chez les différents peuples, contribue à expliquer soit la différence des désinences , soit les modifications des radicaux ,
soit enfin remploi de radicaux différents pour exprimer des idées semblables.
Une troisième cause de la diversité des langues se trouve , suivant Vico , dans la diverse manière dont les peuples envisagent le même objet, les uns considérant la forme, les autres le fond, ceux-ci la grandeur, ceux-là la puissance, etc.. Turgot, de son côté, fait observer que les métaphores ont dû être empruntées à des objets différents , suivant les circonstances au milieu desquelles se trouvaient les hommes; qu'elles ont dû varier selon qu*un peuple était chasseur, pasteur ou laboureur, et suivant le spectacle que le pays déployait à ses yeux. Voilà pourquoi une langue ne peut se traduire exactement dans une autre. Ce n'est pas toujours le matériel des mots qui manque, ce sont les goûts, les sentiments, les habitudes , les associations d'idées qui sont différentes. Les Romains remarquent qu'au printemps la jeune pousse des arbres est rouge, et ils parlent du printemps rougissant ^ nous n'avons pas fait la même remarque; cette expression nous choque et nous ne remploierions pas , quoique nous ayons les mêmes mots à notre disposition. Les Égyptiens n'ont point de mines de métaux, ils ne comprennent pas la métaphore où ce mot exprime la fécondité et la richesse; ils le remplacent par une mer remplie de perles. Le mélange des différents peuples a fait naître les mots synonymes ; mais les nations n'ayant pas envisagé le même objet sous la même face, les synonymes n'ont jamais exprimé exactement le même
sens.
Les différences de la grammaire ne marquent pas moins que celles des mots les divers points de vue des peuples. Lorsqu'une nation emploie le subjonctif dans une occasion où une autre se contente de Tindicatif , c'est que la première exprime une idée de plus que la seconde.
Toutes ces raisons expliquent les différences de grammaire et même les différences de radicaux que l'on remarque entre les langues de familles différentes. Comme l'esprit et l'oreille