Voy. plus haut, p
faute retombe sur ceux qui ont écrit la langue et non pas sur ceux qui la parlent. Il faut faire une grande différence entre la prononciation d'une langue et son écriture : la première est Tacte spontané du peuple, la seconde est l'œuvre réfléchie des grammairiens. Celle-ci est le résultat du raisonnement et de l'invention, mais on n'en doit rien conclure contre l'autre. L'écriture n'imilequedeloin la variété, la liberté, la richesse de Tarliculation ; elle ne représente pas le ton qui change de mille manières le sens du même mot; elle ne reproduit que longtemps après les changements de la prononciation , et elle ne les reproduit pas toujours; elle marque des différences là où la voix n'en marque pas , des ressemblances là ou la voix fait entendre des différences. Chez les Français, par exemple, et surtout chez les Anglais , la langue écrite offre une trèsgrande différence avec la langue parlée, et il ne faut pas imputer à la seconde les défauts de la première.
La troisième raison de Démocrite , c'est que « les mots changent dans la même langue, que la même chose s'appelle de noms différents à des époques différentes. » Mais les exemples qu'il cite s'appliquent à des noms propres dont la formation et l'attribution sont tout à fait arbitraires. Nous accorderons d'ailleurs que les noms communs peuvent changer, soit par l'imitation d'un nom étranger, qui désigne l'objet par un côté différent, soit par le changement du point de vue sous lequel une même nation peut successivement envisager la même chose.
Enfin Démocrite accuse le défaut d'analogie qu'on trouve dans la formation des mots S et il en conclut que les langues ont été formées par le hasard. Cette conclusion n'est pas conforme à celle qu'il avait posée d'abord , et d'après laquelle les langues étaient le résultat de l'invention et du raisonnement; car en admettant que les langues étaient d'institution humaine , il avait aussi à rendre compte du défaut d'analogie que l'on trouve dans la formation des mots. Mais l'assertion que
1 . Par exemple pourquoi n'y-a-l-ll pas de verbe qui vienne de Sixaio^rjvT;^ comme çpoveïv vient de çpovriffic.
LES CROYANCM. 487
les langues sont l'effet du hasard est contraire à toute philosophie : le philosophe recherche les causes des phénomènes; et les imputer au hasard, c'est déclarer qu'on n'en veut pas chercher la cause. Nous ajouterons que le hasard qui n'explique rien, serait parliculièrement impuissant à expliquer la formation des langues. Comment les hommes auraient-ils pu s'entendre, si chacun avait pris des articulations au hasard pour signes de ses pensées ? Si l'on suppose qu'ils en ont laissé le choix à l'un d'entre eux, ou qu'ils se sont assemblés pour les choisir , on se jette dans d'autres difficultés que nous montrerons plus loin.
Aux raisons de Démocrite on a récemment ajouté que quelques enfants qui avaient été perdus dans les bois et qui avaient vécu isolés , ne présentaient , lorsqu'on les a retrouvés , aucune tendance au langage, et que Tenfance parle indifféremment la langue du peuple au milieu duquel elle est élevée. On en conclut qu'elle imite les articulations au lieu de les produire spontanément. Nous répondrons d'abord que la faculté du langage est une faculté sociale , et qu'il n'est pas surprenant qu'un enfant qui a vécu dans la solitude n'ait donné aucun signe dune faculté qui ne peut se développer que dans la société. L'amour maternel ne se manifeste pas avant la naissance des enfants , et cependant c'est une faculté naturelle. Toute faculté attend pour paraître l'objet qui lui est approprié par la Providence. D'un autre côté , les facultés de l'homme sont diverses et elles se modifient les unes par les autres. Parmi ces facultés on compte le penchant à l'imitation*. En toutes choses , l'imitation est plus facile que la création spontanée. Nous avons vu que l'imitation modifie le chant naturel du rossignol, qui, cependant, est un animal solitaire*; l'homme , qui était destiné à la vie sociale , devait recevoir de la nature une plus forte tendance à l'imitation , car il ne peut pas y avoir de société sans de nombreuses ressemblances entre ceux qui la forment , et notamment sans la ressemblance du
t. Voy. 1. 1«, p. 72 et 173.