I. Béxxoç, Euterpe^ chap. ii
développement. Mais nous rapporterons ce qui arrive pour le langage des gestes. Quand les sourds -muets vivaient isolés, avant que la charité eût imaginé de les réunir et de les élever en commun , on ignorait qu'ils eussent reçu de la nature le don de se faire comprendre les uns aux autres par un langage naturel de la plus grande variété , de la plus grande richesse, qui peut s'approprier à l'expression des choses immatérielles, tout aussi bien qu'à celle des objets physiques. Cependant, lorsqu'ils furent rassemblés, le langage se développa , sans qu'il fût de Tinvention de personne, ni l'objet d'une convention ; et le maître qui croyait devoir munir ces malheureux d'un instrument de communication , qui forgeait péniblement des signes conventionnels, vit à sa grande surprise se former entre ses disciples un langage naturel qu'il ne leur apprenait pas et qu'il fut obligé d'apprendre luimême, en laissant de côté les signes conventionnels devenus inutiles.
Ce langage naturel se perfectionne par l'usage, comme les actes de toutes les facultés, et devient avec le temps plus elliptique et plus abstrait. Le maître doit se tenir en communication continuelle avec les élèves, s'il veut être au courant de toutes les modifications de leur langage, et n'avoir pas à rapprendre une langue nouvelle. La langue change en vertu des mêmes influences qui l'ont créée. On ne convient pas des changements; et on ne les invente pas plus qu'on n'a inventé ou qu'on n'est convenu d'adopter les gestes primitifs. Il en serait certainement de même pour le langage articulé, et nous pouvons dire qu'il subit déjà des révolutions semblables. Quoique les langues des peuples civilisés soient fixées par l'écriture et surtout par les grands écrivains , que tout le monde se fait un devoir d'imiter, elles changent cependant. Non- seulement nous ne parlons plus la langue de Villehardouin , de Froissard, de Rabelais et de Montaigne, mais nous trouvons de l'archaïsme même dans Descartes, dans Pascal et dans Bossuet. Si les peuples qui écrivent laissent s'établir ces différences entre les âges de leur langue , les langues qui ne sont pas écrites, telles que celles des barbares
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lie TAfrique et des deux Amériques, subissent des changements bien plus prompts et bien plus complets. Les anciennes chansons de Taîti contiennent un grand nombre de mots qui ne sont plus en usage dans la langue actuelle *. Un Toyageur rapporte que la langue d'une partie de TAmérique centrale , avait été presque totalement changée en dix ans ; qu'il ne pouvait se servir en 1833 d'un vocabulaire composé avec beaucoup de soin dix ans auparavant, et que la langue menaçait de changer encore dans dix autres années*. Tous ces changements se font de nos jours et pour ainsi dire sous nos yeux, et cependant personne n'en est l'inventeur ; on obéit sans le savoir à des causes naturelles. Les lois qui changent les langues, sont les lois qui les créent. Si Ton envisage que les sourdsmuets , lorsqu'ils sont ensemble, développent une langue de gestes qu'on ne soupçonnait pas et qu'ils ne soupçonnaient pas eux-mêmes , on ne fera aucune difficulté de croire que les enfants doués de l'ouïe et de la voix, qu'on séparerait de la société, ne parvinssent à développer entre eux un langage articulé par la seule vertu de la faculté naturelle. La nature intellectuelle tient à notre disposition des ressources toutes prêtes pour le besoin, de même que la nature physique nous garde le type primitif et sauvage de toutes les plantes cultivées, pour le jour où l'homme viendrait à les laisser perdre.
La théorie qui suppose que l'homme a créé sa langue en imitant les bruits extérieurs, ne peut expliquer comment il est arrivé à créer des mots pour exprimer les objets qui n'ont point de son et ne s'adressent pas à l'oreille. De plus elle fait de l'homme une créature pour ainsi dire inférieure à toutes les autres. C'est la même doctrine qui lui refuse la faculté de créer des chants originaux, de concevoir des formes pures, et qui en fait le copiste du castor, de l'abeille, du ros-
1 . Kapport de M. EUis, missionnaire protestant, sur Eimo, tle de la Polynésie.
2. J.F. Waldeck. Lettre à M. Jomard, des environs de Palenqué, Amérique renlrale.
signol et des murmures de la nature extérieure. Toutes les créatures auraient leur imagination et leur fécondité, la nature inanimée elle-même aurait une voix ; Fhomme seul, témoin passif, personnage naturellement muet, ne ferait que reproduire , comme un miroir ou un écho , les formes et les sons produits par les autres créatures. Nous ne pensons pas que la Providence lui ait refusé les dons qu'elle a si libéralement répandus sur des êtres d'un ordre inférieur. On a trop supposé que le raisonnement pouvait tenir lieu de tous les instincts intellectuels : le raisonnement dans ses combinaisons, même les plus compliquées, ne peut se mettre à la place des opérations primitives de l'esprit.
Si les langues étaient le fruit de combinaisons raisonnées , elles seraient comme tous les objets que nous voyons chaque jour produits par le raisonnement : elles s'amélioreraient par Fusage. Nous semblons mettre en avant un paradoxe, en disant que les langues ne s'améliorent pas , surtout après que nous avons dit nous-mêmes que la faculté du langage se développe. Mais nous entendons qu'une langue est parfaite, lorsqu'elle est appropriée aussi bien que possible à Tintelligence et aux besoins du peuple qui la parle. Sur ce pied, les langues des peuples barbares valent celles des peuples civilisés; les langues anciennes sont aussi parfaites que les langues modernes, et celles-ci ne le cèdent en rien aux langues de Tantiquilé. On a quelquefois établi un parallèle entre les unes et les autres : on a trouvé que les langues anciennes étaient plus harmonieuses, plus variées, plus concises, parce qu'elle? sont plus concrètes ; que, de leur côté , les langues modernes sont plus claires, plus précises, parce qu'elles sont plus abstraites. On aurait pu ajouter que l'esprit complexe des peuples anciens les empêchait de parler d'autres langues que celles qu'ils avaient produites ; que les modernes , avec leur esprit analytique , ne pouvaient pas ne pas produire des langues plus abstraites et que sous ce rapport les langues anciennes et les langues modernes sont ce qu'elles doivent être, et expriment parfaitement rintelligence et les sentiments des peuples qui les emploient. Nous disons que la langue
laline a été fixée par les écrivains du siècle d'Auguste, et la langue française par ceux du siècle de Louis XIV ; mais il ne faut pas croire qu'avant Auguste et avant Louis XIV le latin et le français fussent sans lois. Les peuples auraient donc été alors inférieurs aux barbares de nos jours, dont les langues sont soumises à des lois souvent admirables. Si nous voulons ne pas prendre les imperfections et les progrès de l'orthographe d'une langue pour les imperfections et les progrès de la langue parlée , nous verrons que le vieux latin et le vieux français avaient leur syntaxe , comme leurs mots particuliers, et si nous disons qu'ils se sont fixés à une certaine époque, ce n'est pas que la langue écrite , et surtout que la langue parlée n'ait pas changé depuis ; c'est que Texcellence des auteurs de cette époque , la grandeur et la solidité des choses qu'ils ont écrites, le talent merveilleux avec lequel ils ont employé la langue de leur temps, nous font désirer de la conserver pour modèle. On a dit qu'il se faisait plus de métaphores à la halle que dans l'Académie française; nous ajouterons que dans le premier heu on dit tout aussi précisément et tout aussi fortement ce que Ton veut dire. La langue diffère sans doute, mais étudiez-la, vous y trouverez des règles, des mots variés et nombreux , et vous vous apercevrez que , comme instrument de la pensée, elle suffit aussi bien que l'autre à sa fin/
Les langues en tant qu'elles expriment les pensées et les sentiments des peuples qui les emploient ne font point de progrès; tel n'est pas l'état des choses d'invention humaine. Elles sont d'abord> insuffisantes , puis elles deviennent un peu moins mauvaises, et elles se perfectionnent d'année en année. Nous avons vu s'accomplir peu à peu tous les progrès de la machine à vapeur ^ Les premiers essais de cette machine remontent au XVII* siècle ; on s'en servait alors pour épuiser l'eau des mines; ce n'est qu'à la fin du dernier siècle qu'on l'appliqua au mouvement des métiers, et c'est de nos jours qu'on l'a fait servir à mouvoir les vaisseaux et les voitures. Tous