Voy. plus loin, liv. Vlll, chap. xi
ces perfectionnements se sont opérés à des époques que nous pouvons dire, par des hommes que nous pouvons nommer. Pendant tout ce temps, la langue a subi des changements, il est vrai, mais sans qu'on en puisse indiquer l'époque précise , ni en nommer les auteurs , et ces changements ne sont ni un progrès, ni une décadence, mais un reflet du changement des esprits. Les hommes se sont toujours fait une langue h leur gré , quelle que fût l'imperfection des instruments matériels qu^ils appliquaient au labourage , à la guerre ou à l'industrie. Le Grec qui poussait son navire avec la rame et à force de bras , parlait une aussi belle langue que le Français du xvii« siècle, qui se contentait de tourner la voile au vent, et celui-ci ne le cédait en rien pour le langage au Français de nos jours , qui se passe de la rame et des voiles , et dont le vaisseau se meut comme de lui-même contre les vents et les flots. De ce que la langue ne suit pas les progrès des choses du raisonnement , nous concluons qu'elle n'est pas elle-même reflfet de l'induction et de la déduction , mais le produit spontané de nos facultés intellectuelles.
Quand on suppose que les hommes ont inventé le langage articulé, on suppose en même temps qu'ils ont commencé par il^s ébauches informes, qui se sont polies avec le' temps; on affirme que les barbares de nos jours n'ont que des langues rudes et grossières, composées d'un très-petit nombre de mots, de substantifs sans inflexion, de verbes qui n'ont que l'infinitif; en un mot, que leur langage est semblable à celui du nègre qui essaye de parler nos langues. Mais ces suppositions sont erronées. Si l'on prend la peine d'étudier les langues dés barbares de notre temps , on trouve qu'elles ont plus de rapport avec les langues anciennes qu'avec les nôtres et que, par conséquent, elles ont sur celles-ci l'avantage d'être plus riches, plus variées, {dus harmonieuses et de contenir plus de sens en moins de mots. On sait que les substantifs des langues anciennes n'expriment pas seulement une personne ou une chose, mais encore les rapports qu'elle soutient avec les autres objets. Ces cas qui
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étaient déjà moins nombreux dans le grec et le latin que dans les langues plus anciennes, puisque l'arménien avait dix cas, et qui ont entièrement disparu de nos langues modernes, se retrouvent dans la plupart des langues barbares , et quelquesunes y joignent une inflexion qui exprime le temps, de telle sorte que le mot fils, par exemple , n'a pas la même désinence selon qu'il s*agitd'un fils vivant, d'un fils mort, ou d'un fils à venir. Le verbe des langues anciennes exprimait en un seul mot par ses formes diverses : 1*" quelle est la nature de laclion; 2"* si elle est faite, soufiTerte ou réfléchie ; S"" si elle est spontanée ou soumise à une action antécédente ; 4*^ si elle est libre ou restreinte par une condition ; 5*^ si elle est l'objet d'un souhait ou d'un ordre; 6"" quel est le nombre de ceux qui la font ou qui la souffrent ; 7*" si ces personnes parlent elles-mêmes ou si on leur adresse la parole , ou si Ton parle d'elles. N'est-ce pas une chose digne d'admiration que tant d'idées renfermées en si peu de place ? Les barbares de nos jours ajoutant encore à ce sujet d'étonnement. Chez quelques peuplades, le verbe est plus compréhensif que celui de l'antiquité; il a par exemple deux temps présents pour les actions qui peuvent être habituelles ou passagères , et un seul temps présent pour les actions qui ne peuvent être qu'habituelles. Le verbe aimer exprime une action habituelle et n'a qu'un présent ; le verbe marcher peut exprimer une action habituelle ou une action momentanée ; il a le présent indéfini et le présent défini *. Chez d'autres peuplades, le verbe a non-seulement la voix, le mode , la personne et le nombre, il présente encore des cas, c'est-à-dire qu'il exprime les rapports que le substantif soutient avec lui.
On avait cru que les langues primitives devaient se composer de monosyllabes, et que les mots avaient dû s'allonger à mesure que les idées s'étaient compliquées. C'est tout le contraire qui est arrivé. Les idées qui viennent les premières sont complexes*, il fi^ut du temps pour les distinguer, et par conséquept
1. Le baron Roger. Observation sur la langue des Wolofs^ peuple du Séuéftl.