Et varios linguœ sonitus nalura subegit
Mittere et utilitas expressit nomioa rerum . Non alia longe ratione atque ipsa videtur Protrahere ad gestum pueros infaniia linguse, Quum facit at digito quœ sunt prœseotia monstreut ; Sentit enim vim quisque 8uam quam possit abuii.
Proinde putare aliquem tum nomina distribuisse Rébus et inde hooiines didicisse Tocabala prima Desipere est : nam cur hic posset cuncla notare Vocibas et varios sonitus emittere linguœ, Tempore eodem alii facere id non quisse putentur ? Prsterea si non alii quoque vocibus usi Inter se fuerant. unde insita notiiies est Utilitatis, et unde data est buic prima potestas Quid vellet facere ut scirent animoque vidèrent? Cogère item plures unus victosque domare Non poterat) rerum ut perdiscere nomina vellent, Nec ratione docere uUa, suadereque surdis Quid facto esset opus ; faciles neque enim paterentur Nec ratione ulla sibi ferrent amplius aures Vocis inauditos sonitus obtundere frustra. Postremo, quid in bac mirabile tantopere est re Si genus humanum, cui vox et lingua vigeret Pro vario sensu, varias res voce notai et ? »
(Lucrèce, De natura rerum, liv. Y.)
splendide; ils sont saus doute habiles à tailler le marbre, à composer et à manier les couleurs? La force et la grâce doivent respirer dans leurs statues et leurs tableaux. Au moins auront-ils déployé toutes les ressources du raisonnement dans les arts nécessaires à la vie : ils se seront instruits à manier le marteau et la lime , à façonner le bois et le fer ; ils auront des maisons bien closes, de bons instruments de labourage; ils sauront filer et tisser la laine, le lin ou le chanvre; ils se feront des habits commodes; s'ils récoltent les grains du riz sauvage, ils sauront en ressemer quelques-uns, pour ne pas laisser au hasard l'espoir de la prochaine moisson ; s'ils font une chasse abondante, ils ne consommeront pas toute leur proie en un jour et ne s'exposeront pas à sentir le lendemain les angoisses de la faim. Avons-nous besoin de prolonger ce contraste? Qui ne voit que ces peuples sont barbares en toute chose excepté dans leur langage ? Tous les arts d'invention et de raisonnement sont chez eux dans l'enfance; la langue y est savante et merveilleuse ; elle n'est donc pas le produit de leur raisonnement, une œuvre de leur invention.
« Mais , dira-t-on , ces peuples sont des débris d'anciennes nations civilisées, dont ils n'ont conservé que la langue. » Gomment se fait-il qu'ils n'en aient gardé que l'art le plus compliqué, et qu'ils aient laissé périr non-seulement l'architecture, la peinture, la statuaire, mais qu'ils ne sachent plus labourer un champ, ressemer les grains, tisser une robe ou un manteau; comment ces héritiers si riches pour le langage sont-ils si pauvres pour le reste; comment ces hommes qui savent encore manier un instrument si complexe et si délicat , se contentent-ils d'une tente d'écorce pour demeure, d'une peau sanglante pour vêtement , et d'une chair crue pour nourriture ?
Une autre raison qui nous porte à croire que la langue n'est pas d'invention humaine, et que l'homme la parle d'instinct, c'est qu'il ne s'en rend pas un compte exact et qu'il en use, pour ainsi dire, à son insu. Ce que nous inventons, nous le connaissons bien et nous savons l'expUquer; nous donnerons un détail clair et précis de la machine à vapeur , et si quelqu'un se trompe sur ce sujet , tous les autres le reprendront,
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et il reconnaîtra son erreur. Mais ce que nous n*aYons pas fait, nous ne le connaissons que par conjecture ou par des analyses difficiles ; et sur ce sujet, les opinions restent différentes. C'est ce qui arrive pour les langues. Connalt-on deux grammairiens qui soient d'accord ; ne se critiquent-ils pas les uns les autres ? L'homme est à Tégard de son langage ce qu'il est à regard de son esprit; il n'a fait ni l'un ni l'autre; il se sert de son esprit sans le connaître ; il emploie le langage sans avoir toujours la conscience de ce qu'il fait , et quand il veut se rendre compte de la langue, il éprouve les mêmes difficultés que quand il veut étudier son intelligence. La pensée a une sorte de répugnance à se replier sur elle-même : elle cède à la pente qui l'entraîne au dehors , elle aime mieux agir à son insu ; et quand elle revient sur ses pas pour contempler sa marche et son action , elle trouve des obscurités que la plus patiente réflexion peut seule percer ; elle met la facile conjecmre à la place de la pénible observation, et c'est ainsi que naissent les divers systèmes de philosophie , comme les divers systèmes de grammaire.
Cette ignorance où nous sommes de notre propre langage, celte impossibilité de l'avoir inventé par le raisonnement , a fait croire à un écrivain de nos jours * que le langage avait été directement révélé de Dieu à l'homme, ainsi qu'une langue est enseignée par un maître à ses disciples. Le clergé français contemporain a pris sous sa protection cette opinion d'un laïque et l'a presque élevée à la hauteur d'un dogme. Cependant Bossuet pensait que « les termes du langage articulé sont artificiels, c'est-à-dire inventés par art , et qu'ils représentent les idées par institution, c'est-à-dire parce que les hommes en sont convenus ■. » On vient de voir que sur cette matière nous ne sommes pas de l'opinion de Bossuet, mais nous ne pouvons non plus adopter l'avis du clergé de notre temps. Nous commencerons par faire observer que les textes de l'Écriture sont directement contraires à la supposition qu'il admet. A