‹ Traité des facultés de l'ame (volume 2)Chapitre 300 sur 318 · Voy. plus haut, p · texte numérisé non relu

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dans nos actions, soit une fin éloignée, soit une fin prochaine. Nous ne pouvons donc supposer hors de nous , une action sans une fin, et par conséquent, sans une volonté. Mais, disait-on, il y a en nous des actions involontahres , des développements spontanés de la faculté motrice ; et ce sont ces actions spontanées qu'on nous proposait comme les modèles de Taction de la nature extérieure. Nous avons fait remarquer que ces actions spontanées de la faculté motrice sont des effets avant d'être des causes ; il n'y a en nous que la volonté qui soit une cause première , c'est-à-dire une cause qui n'ait pas été un effet, L*esprit humain a donc toujours résisté aux tentatives qui ont été faites, pour expliquer l'action de la nature extérieure sans le concours d'une volonté. D'après l'hypothèse la plus généralement admise de nos jours, l'économie du monde repose sur deux forces : la force d'attraction et la force de répulsion. Ces deux forces sont conçues à l'image de la force motrice, dont notre àme dispose ; mais conune la force motrice n'est en nous qu'une cause seconde , nous ne pouvons nous contenter de supposer des forces motrices dans la nature extérieure et nous les subordonnons à une volonté.

Lorsque les hommes n'avaient pas démêlé leur âme d'avec leur corps, ils attribuaient aux causes extérieures ou aux dieux des corps semblables au corps humain ; mais quand ils parvinrent à distinguer l'esprit d'avec la matière, ils conçurent en même temps les causes extérieures comme des ftmes ou des esprits sans corps. En effet , la volonté suppose l'intelligence, ainsi que l'unité et l'identité du principe qui veut , et un tel principe est ce qu'on appelle une âme. En conséquence , après que les hommes eurent remarqué l'harmonie du monde , ils en rapportèrent le gouvernement à une seule volonté, à une seule âme, c'est-à-dire à une seule divinité immatérielle.

Le principe de causaUté nous fait percevoir que tout ce qui commence d'exister doit avoir une cause ; l'induction , appuyée sur la conscience , nous fournit une cause extérieure libre ou volontaire, intelligente, unique, identique, et par

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conséquent, immatérielle et suffisant à tous les effets que nous voyons produits en ce monde. Mais nous n'arrivons pas , avec rinduction seule , à rendre compte de Tidée complète que nous nous formons de la divinité. En effet, nous concevons Dieu, non pas comme une puissance , une intelligence et une bonté finie , mais comme une puissance , une sagesse , une bonté infinie ou parfaite. Or, quelque grand que soit ce monde, ce que nous en connaissons est fini; ce n*est donc pas par le principe de causalité appliqué à une œuvre finie , ni par une induction appuyée sur la base étroite des sens extérieurs de la conscience et de la mémoire , que nous avons pu nous élever à Fidée d*un Dieu parfait. C'est par une foi instinctive et spéciale.

Le principe de causalité nous donne, il est vrai, une cause qui n'a pas commencé et qui ne peut pas finir, c'est-à-dire un Dieu infini sous le rap]>ort du temps; il peut nous donner rinfinité de Dieu sous le rapport de l'espace, au moins en puissance, car la raison n'aperçoit pas d'obstacle qui puisse limiter quelque part l'action de la cause première. Mais nous croyons de plus que la puissance et Tintelligence de Dieu sont parfaites, c'est-à-dire que non-seulement elles ont suffi àTœuvre qu'elles ont produite , mais qu'elles suffiraient à une infinité d'œuvres infiniment supérieures, et qu'elles pourraient produire une action continue et parfaite dans tous les temps et dans tous les lieux. Nous dépassons donc ici la portée de l'induction et du principe de causalité. Clarke reconnaît que la puissance et la sagesse infinies de Dieu ne peuvent se démontrer ni a priori ni a posteriori^ et qu'elles ne résultent pas de la nécessité d'un premier être.

Nous croyons aussi à la bonté infinie de Dieu , et nous pensons que cette bonté se concilie avec le mal que renferme ce monde ; mais pour le croire , il nous faut une autre lumière que celle de l'induction et du principe de causalité. En effet, en ne suivant que ces guides, les anciens avaient été conduits à supposer un Dieu du bien et un Dieu du mal : dans l'Inde , Brahma et Misaour ; en Perse, Ormuzd et Ahriman ; en Egypte, Osiris et Typhon; en Grèce, les dieux et le Deslin, la Fortnnp

et Némésis, les Grâces et les Parques. Au troisième siècle de rère chrétienne, Manichée défendait encore l'existence de deux principes. On lui objectait que si ces deux principes étaient égaux en puissance , ils finiraient par se neutraliser, ou que si Fun était plus puissant que l'autre , le premier finirait par remporter : il répondait que la lutte durait encore. L'ordre du monde est souvent troublé par la nature ellemême; l'homme joint ses désordres à ceux de la nature : il se tourne contre le repos et la vie de ses semblables; la créature, sans arriver à la perfection de Dieu, pouvait être beaucoup moins imparfaite ; il était facile de munir plus fortement nos corps contre les atteintes extérieures; nous pouvions ignorer la mort et même la souffrance ; notre inteUigence aurait pu être moins bornée et moins sujette à Terreur : voilà quelques exemples de ce qu*on appelle le mal physique , le mal moral et le mal métaphysique ; mais ces maux ne nous empêchent pas de croire à la parfaite bonté de Dieu ; nous avons donc ridée préconçue de celte bonté , car elle ne peut nous venir du spectacle des maux de ce monde. La philosophie a fait mille efforts pour les dissimuler, pour les adoucir ou pour les expHquer. Nous ne pensons pas qu'elle y ait toujours réussi ; quelques-unes de ses exphcations nous semblent même malhabiles et capables de porter atteinte aux attributs qu'elle essaye de faire reconnaître en Dieu; mais heureusement la foi en la bonté divine résiste soit à la présence du mal, soit aux mauvaises explications des philosophes ; et nous disons avec le poëte :

Frappe , anéantis-moi ; Tu n'entendras qu'un cri : Gloire à toi, gloire à toi.

Ainsi , la puissance , la sagesse et la bonté infinie composent ce qu'on appelle l'infinité ou la perfection de Dieu, et cette perfection est l'objet d'une foi naturelle , et non de Tinduction ou du principe de causalité.

L'objet de la foi naturelle ne peut pas plus se démontrer que l'objet de l'induction. Nous ne pouvons pas plus prouver la perfection de Dieu que la stabilité à venir des phénomènes

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de la nature ; mais nous n'attendons pas de démonstration à ce sujet et comme personne ne doute que la terre ne continue sa marche autour du soleil , ainsi personne ne doute que Dieu ne soit parfait. Nous avons la ferme espérance que les voiles qui nous cachent ici-bas cette perfection, tomberont dans une autre vie, et que Texplication du mal nous sera donnée sans mystère.

§ 2. L'idée d'ua Dieu créateur découle de la foi nalurelle à la perfection

divine.

Les peuples anciens en ne consultant sur la divinité que les lumières de rinduction et du principe de causalité, ne s'étaient pas élevés à l'idée d'un Dieu créateur. En effet, quels que soient les changements que nous déterminions en nousmêmes et au dehors, nous ne faisons que mettre en usage des facultés que nous ne créons pas. Les dieux étaient considérés comme les causes des événements particuliers , et comme les ordonnateurs de ce monde , mais non pas comme des créateurs. Suivant la remarque de David Hume, il ne pouvait venir à l'esprit des polythéistes d'attribuer la création à des êtres aussi imparfaits que leurs dieux; Hésiode donne la même origine aux dieux et aux hommes ; ils sont produits les uns et les autres par les forces intimes de la nature ; l'idée de la génération est la seule dont ils fassent usage pour expliquer Torigine du monde; un Jupiter, un Neptune n'avaient d'autres avantages sur les hommes qu'un plus haut degré de puissance; Thaïes, Anaximandre, Heraclite, qui formaient tous les êtres par des principes non intelligents, ne subirent point de censure; au lieu que Ânaxagore, le premier philosophe qui mérite vraiment le nom de théiste, fut accusé d'être athée, parce qu'il niait la divinité des astres. Il en fut de même de Socrate , qui enseignait le gouvernement d'une souveraine intelligence , première cause de toutes choses , et qui réduisait ainsi les dieux et les astres à une dépendance qui ne leur laissait rien de divine

1. OEuvres philosophiques, trad. franc., t« 111, p. 40 ei suiv.

En marchant sur les traces d'Anaxagore et de Socrate, et en développant la croyance à la perfection de Dieu , les modernes sont arrivés à Vidée de la création. Nous avons besoin de croire à la puissance infinie de Dieu, et nous répugnons en conséquence à supposer un autre principe que lui , coéternelavec lui, sur lequel il aurait seulement exercé sa force etson intelligence. Cet autre principe, quelque nom qu'on lui donne, aurait eu sa force propre, ou autrement il se serait confondu avec le temps et l'espace qui sont dépourvus de toute force. Dieu ne serait pas la source de toute puissance. Nous sonunes trop jaloux de sa perfection pour lui souffrir cette rivalité. Nous la retranchons donc, et nous croyons qu'il n'y a pas de pouvoir au monde qui ne soit Tœuvre de Dieu. Si nous ne regardons pas le temps et l'espace comme créés de Dieu, c'est qu'ils ne sont pas des puissances, des substajices actives, mais les conditions mêmes de l'éternité et de Tuniversalité de Dieu, et que pour supposer que Dieu en soit le créateur, il faudrait admettre qu'il y ait eu un temps où Dieu n'était pas universel et éternel ^ Or, comme Ta dit Pascal, après saint Augustin: « Dieu peut tout, hormis les choses, lesquelles, s'il les pouvait, il ne serait pas tout-puissant , comme mourir, être trompé et mentir, etc.'» Mais en dehors du temps et de l'espace qui sont inactifs et impuissants, il n'y a point de principe qui ne doive être créé de Dieu.

Réfléchissons, d'ailleurs, et demandons-nous ce que serait cette matière d'où le créateur aurait tiré les corps et les esprits. Que pouvait être le corps avant que Dieu l'eût organisé? U n'avait pas sans doute les qualités qu'il possède aujourd'hui ; il n'avait pas la chaleur, la couleur, la saveur, l'odeur, la cohésion, le poids, la forme, etc... Car s'il avait tout cela, on ne voit pas ce que Dieu lui aurait donné. Que possédait-il donc ? Était-ce au moins l'étendue et l'impénétrabilité f Si on les lui retranche , on va le réduire au néant , et Dieu, en lui donnant l'étendue et l'impénétrabilité , le créera dans la

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