Pensées i édit. Faugèrei, t U, p
véritable acception que nous donnons aujourd'hui à ce mot. Supposons donc que l'étendue et l'impénétrabilité, soient des qualités primitives du corps , et que la matière informe eût au moins ces deux qualités : ne voit-on pas que donner h rétendue et à l'impénétrabilité la chaleur, la couleur, l'odeur, la saveur, la cohésion , la gravitation , c'est leur donner ce qu'elles n'avaient pas ; qu'il y a aussi loin de la simple étendue à la gravitation, que du néant à l'étendue , et que ce qu'on appelle l'organisation du monde, est une véritable création , puisqu'à des qualités existantes, elle ajoute des qualités qui n'existaient pas.
Dira-t-on que toutes ces qualités de la matière existaient séparément et que Dieu les a réunies ? Mais qu'était-ce que la forme séparée de l'étendue? Qu'était-ce que la gravitation séparée de l'impénétrabilité, etc.. Si au lieu d'envisager la matière comme composée de substances et de qualités, on la considère comme un ensemble de forces , supposera-t-on que ces forces étaient isolées les unes des autres et que Dieu les a jointes ensemble? Mais pour les réunir, il a fallu créer un lien ; cette force qui les retient dans le même point de l'espace et du temps n'est-elle pas une force nouvelle , et puisqu'elle n'existait pas auparavant , Dieu ne l'a-t-il pas tirée du néant ?
De quelque façon qu'on envisage l'origine des choses, la doctrine de l'organisation contient celle de la création. Cela est bien plus évident encore, si l'on essaye de se rendre compte de la formation de l'esprit. L'esprit , ou l'âme , est une force simple, identique, qui connaît, imagine, croit, aime et veut librement. Dieu a-t-il tiré cette force de la même substance que les corps? Mais comment la même substance pourraitelle former ce qui est étendu , et ce qui n'est pas étendu , les deux contraires ? L'esprit existait-il à part de l'étendue? Qu'était-il ? Avait-il la faculté de connaître et toutes les autres facultés qui constituent l'âme ? S'il avait toutes ces facultés, il existait indépendamment de Dieu , et nous n'avons pas besoin de recourir à la divinité pour expliquer Forigine des âmes. Avant l'organisation divine, l'âme avait-elle seulement
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Tunité et l'identité? Elle ne pouvait avoir moins; qu'au railclle été sans cela? Mais pour ajouter à l'unité et à Fidentité la faculté de connaître , il a fallu créer cette faculté? L'Ame a> dit-elle la faculté de connaître, sans celle d'aimer et de vouloir? Même nécessité de la création. Les facultés existaient-elles chacune à part ? Elles faisaient autant d'âmes séparées. Comment Dieu a-t-il pu les confondre en une seule ? Comment de plusieurs ne faire qu'un , sans rien détruire ? Comment augmenter l'unilé sans la multiplier? Donner à une faculté la connaissance d'elle-même et des autres, c'est déjà ci*éer une faculté nouvelle; faire que non-seulement elle connaisse les autres facultés, mais qu'elle les connaisse comme siennes , les lui identifier , c'est un genre de création encore plus difficile à comprendre que l'autre. Les matérialistes, en supposant que la pensée sort de la matière, admettent eux-mêmes la création , car le passage de l'étendue au mouvement, à la connaissance, et à l'amour, est aussi incompréhensible que celui du néant à l'étendue. En conséquence, ou il n'y a point de Dieu, ou Dieu est créateur, c'est-à-dire qu'il tire quelque chose de rien. Telles sont les raisons qui nous ont conduits à reconnaître en Dieu l'attribut de créateur. Si elles ne s'étaient pas présentées à notre esprit, nous n'aurions pas donné au mot créer l'acception qu'il a aujourd'hui , car il u signifié d'abord, faire sortir ou produire, et nous n'aurions pas été capables de comprendre le mot hébreu Bar a, du premier verset de la Genèse, dans le sens de la création véritable. Les mots ne nous suggèrent par eux-mêmes aucune idée nouvelle : nous ne pouvons les interpréter que par des idées préconçues.
L'induction et le principe de causalité ne suffisaient pas pour nous conduire à l'idée de la création : ils nous faisaient seulement supposer une âme du monde semblable à la nôtre, usant de facultés qu'elle ne s'est point données, agissant sur une matière dont elle déplace les parties sans leur fournir de facultés nouvelles , obligée de se soumettre aux lois de cette matière, et ne gouvernant qu'en obéissant. Suivant les seules lumières de l'induction et du principe de causalité, noire
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corps fait partie de cette matière éternelle ; il est non pas organisé, mais seulement gouverné ou mis en mouvement, tantôt par rame du monde , tantôt par la nôtre ; quant à celleci , elle est également éternelle, car Tinduction ne nous montre pas de quelle source elle aurait pu sortir , et le principe de causalité nous empêche d'admettre que quelque chose sorte par soi-même du néant. Notre raison nous fait affirmer que tout ce qui commence d'exister a une cause , mais elle ne nous apprend pas a priori quelles sont les choses qui ont com*» mencé d'exister ; et si nous ne voyons pas par rexpérience qu'une chose soit venue d'une autre, la raison nous fait affirmer que cette chose est éternelle. Comme nous ne créons rien et ne faisons que mettre nos facultés en action , l'induction ne peut nous faire concevoir la création hors de nous , et le principe de causalité , appuyé sur l'induction , nous fait affirmer seulement que ce qui existe a toujours existé. Cependant nous croyons à un Dieu créateur et organisateur, source des esprits et des corps, infiniment puissant, sage et bon : nous avons donc pour y croire un autre fondement que Tinduction et le principe de causalité. Ce fondement est ce que nous appelons la foi naturelle. Cette foi se développe par la réflexion, mais elle apparaît déjà dans les jugements spontanés de l'intelligence. On voit poindre Tidée de la perfection de Dieu dans les superstitions les plus grossières et dans les premières ébauches des philosophes , et avec le temps cette idée devient une croyance si ferme , que nous aimons mieux rejeter l'existence de Dieu que de croire qu'il n'est pas parfait.
On peut dire que chez quelques esprits l'idée de la perfection de Dieu a été funeste à l'idée même de l'existence de Dieu. Pleins de celte conviction que, s'il y a un Dieu, il est parfait , et ne pouvant résoudre certaines questions d'une manière conforme à la perfection divine , ils ont mieux aimé se passer de Dieu. Quel motif Dieu peut-il avoir eu de créer le monde? S'il l'a créé, pourquoi ne Ta-t-il pas créé plus tôt? Pourquoi Ta-t-it fait précisément ce qu'il est et non d'une autre manière? Pourquoi ne Ta-t-il pas créé moins iniparfait? etc. Tels sont les problèmes dont ils n'ont pu donner une solution
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qui ne blessât ou la puissance ou l'intelligence ou la bonté divine , et ils ont renoncé à l'existence de Dieu, plutôt que d'admettre une divinité imparfaite. Telle est Tunique source de Tathéisine ; telle est Torigine du système d'Épicure. Ce philosophe dit formellement que le monde est trop imparfait pour être Touvrage de Dieu. U faut reconnaître, à l'honneur de Tesprit humain, que l'athéisme lui-même contient l'idée de la perfection divine. Mais il ne doit pas se faire qu'une croyance, qui est destinée à en compléter une autre, soit fatale à celle-ci. L'induction nous fait croire à une intelligence qui gouverne le monde : la foi naturelle nous fait croire à la perfection de cette intelligence ; il faut nous attacher fortement à Tune et à l'autre et ne pas permettre que la seconde étouffe la première. D y a une volonté qui gouverne le monde : cette volonté n'est pas la nôtre ; cette volonté est parfaite : elle est donc souverainement puissante et par conséquent créatrice; souverainement bonne et par conséquent innocente de ce que nous appelons le mal, ou plutôt ne l'ayant permis que pour une bonne fin. Telles sont les données de la foi naturelle.
$ 3. De la croyance à la perfection de Dieu chez les différents philosophes.
Nous allons maintenant montrer les traces de cette foi naturelle à la perfection divine dans les diverses théories des philosophes. Thaïes disait que le monde doit être de toutes les choses la plus magnifique, par cette seule raison qu'il est l'ouvrage de Dieu^ U ne déduisait donc pas la perfection de Dieu de celle du monde , mais celle du monde de la perfection qu'il supposait a priori dans la divinité. Bias voulait qu'on se contentât de savoir que les dieux existent et qu'on s'interdit toutes conjectures sur leurs attributs , dans la crainte de porter des jugements qui ne fussent pas d'accord avec leur perfection* U ajoutait qu'il fallait rapporier aux dieux tout ce qu'on faisait de bien * , parce que tout ce qui est bien dérive