Voy. 1. 1", p
4* n nous reste maintenant à nous expliquer sur le mot de sensation. C'est le nom général que la plupart des philosophes donnent à Facte des sens extérieurs, soit à la perception, soit à Taffection ; quelques-uns retendent même à Timpression organique. Si nous consultons le bon usage de la langue française, nous Terrons que les mots de sentir et de sensation ne s'appliquent à Texercice des sens extérieurs que dans certains cas particuliers. Nous disons que nous sentons l'étendue tangiblCi la température et la résistance d'un objet, que nous en sentons la saveur et surtout l'odeur, nous ne disons pas que nous en sentions la couleur ni le son. Ainsi le mot de sentir n'est pas appliqué à toutes les perceptions. Quel est le caractère particulier des perceptions auxquelles il s'applique? C'est qu'elles nous font sentir quelque chose dans l'organe qui nous les transmet, et que nous pouvons par là les rapporter directement à une certaine partie de notre corps. Lorsque nous percevons le son, nous ne sentons rien dans l'oreille; lorsque nous percevons la couleur, nous ne sentons rien dans les yeux, à moins que le son et la lumière ne soient très-vifs. Au contraire, si faibles que soient le contact de l'étendue tangible, le froid ou le chaud, la résistance, la saveur ou l'odeur, nous sentons quelque chose dans la partie du corps qui est affectée de ces objets, et nous pouvons indiquer immédiatement l'organe et même la partie de l'organe qui a été affectée. Pour savoir que la lumière est perçue par l'œil, et le son par l'oreille, il faut fermer l'un et obstruer l'autre ; car dans l'exercice de ces deux perceptions , rien ne nous indique immédiatement quel en est l'organe. La sensation exprime donc , suivant le bon usage de la langue, ce que nous sentons dans l'organe. Quand nous n'y sentons rien , il n'y a pas de sensation, mais seulement perception, ou plaisir ou peine. D'après cette explication , on doit dire que l'exercice des sens extérieurs est quelquefois accompagné de sensation, mais ne Test pas toujours. Il n'y a que les philosophes qui , dans la langue française , se servent de ces mots : la sensation de la couleur et la sensation du son; les bons écrivains qui ne sont pas philosophes se contentent de dire : la sensation de la résis-
6S LIVBl SllIBMB, SKCTION PRIMIÈEI.
tano6,de la saveur^ de Todeur. Ces écrivains n^appUquent aussi le mot de sm^tir au plaisir et à la peine, que dans las cas eik oea émotions nous causent un saisissement ipert la r^ion du cœur , et où , par conséquent , nous pwTons indi* quer, pour ainsi dire, Icf siège do la douleur ou du plaisir. Aujourd'hui le mauvais usage a prévalu, et Ton emploie le mot de sensation pour exprimer tout aote, quel qu'il soit, des ^ena ^térieurs. Nous n'espérons pas changer cette habitude, mais noua avons dû signaler dans un mot de notre langue une acception particulière et délicate qui pouirait se oonaerver ai on y fiaisait attention, et qui tend à se perdre de jour en jour.
La sensation, dans Tacoeption oq nous Tavoni prise, ae dis» tingue nounseulement de la perception, et du plaisir ou de la peine, mais encore de l'impression organique. Toute imprefa sion oi^aniquç ne produit pas la sensation, car, dans la perception et raffeetion agréable ou désagréable de la vue et de Touïe, il y a impression organique et il n*y a pas ordinaire* ment sensation* La sensatioq n'a lieu danarexereice de ces deux sens que quand Fimprosaion est vive. Hais on ne peut pas dire qu'elle tienne en général à la vivacité de l'impreasion, puisque, pour les autres sens, le plus léger attouchement, Todeur ou la saveur la plus faible nous fait toujours aentir quelque choae dana Vorgane affecté. Pourrait-on dire que la sensation eet dans Texer^ee du toucher, de Todorat et du goût, Vimprea*' sion organique elle-mômei et dans Texercice de la vue et de rouie, l'impression organique portée à un haut degré de viva^ cité? Mais comment l'impression organique à quelque degfé qu'elle soit ne sufrit^elle pas partout pour produire la aenaa^ tion« Oe plus, dans une forte préoccupation de Iftme » Tim» pression mémo vive ne produit pas toujours la aensiation, La sensation est doue un phénomène tout k fait différent dea trois autres et qui méritait d'en étra distinguée
Les remarques que nous avoua faites sur la sensation enr tendue comme elle devrait Vôtre, nous conduisent à parhur d'un phénomène singulier dont on s'est souvent servi pour infirmer à tort le témoignage des sens extérieurs. La sensation qui accompagne la perception est très^nette et très^détermi«<
tSS PSECEPTIOMS OU U PlMmi FillTIi; PBfiî CiaNNÂlSSÀNGES. 6S
née : que Fon tauche un point presque indivi^ildô de votre bras avec une plume légère, vous saurez indiquer la plaoe prédsû Qù voua aurez été touché. Maia ei vou3 éprouva une douleur dans le bra«, tous ne pourrez en déterminer préei^é-^ ment ni TétenduQ ni la plaee. U faudra que voua promeniex votre main sur le braa; et la douleur aug^ientant au nioment où votre main touchera un certain endroit, vous jugerez par oonjeclure qiie le mfil est $itué à celle place précise» que vou4 aura indiquée, non la douleur elle^mènie, qui est toujoura Tague, maia le toucher, qui est toujours précis. Vous vous aceoutumepei ainsi à rapporter la douleur à une certaine plaoe, non par un sentiment direct, mais par une association que vQua aurez faite entre l'augmentation de la douleur el la place où U main aura touché le braa. U est possible que le siège de la douleur change et que vous Tignoriez , si vous négligez de faire une nouvelle ojgpérience tactile. U est possible même que le bras voua soit enlevé et que dans votre imagination voua y pla*ciez encore la douleur que voua ressentez. Voua ne sortirez de cette illusion qu*apràs que, sachant que le bra^ vous manque, vous aurez remarqué que votre douleur s'associe à Tattou-? chement d'une autre partie de votre corps, par exemple de répaule qui vous reste. Voilà comment les personnes qui ont subi nouvellement Tamputation d'un membre croient soulQrir d'abord dans cq membre qu'elles ont perdu. Maia cette illusion cesse, sitôt qu'elles ont rompu dans leur esprit rassociation de leur douleur aveo la partie dont Tattouchement foisait augmenter cette douleur. Et c'est ensuite pour se jouer qu'elles parlent encore de la souffrance du membre qu'elles n'ont plus. Interrogez une personne qui a subi l'ampu* tation d'un membre ; elle conviendra , si elle e^t d'un esprit sérieux , qu'elle n'a été dupe de l'illusion dont on parle que dans les premiers jours qui ont suivi Tamputation. C'est donc à tort qu'on a allégué cet exemple pour accuser leç sen9 de nous tromper K U est de la nature de l'émotion aensible de n'avoir pas de limites bien déterminées^ U ne faut pa^
1. Voy. Descartes, OEuvret philosophiquêt, é^it Ad. G., \i\ïft, p«cxYiiu
demander à nos sens plus qu'ils ne donnent : nous avons eu roccasion de le dire plusieurs fois. Nos sens peuvent être en défaut mais non en fraude; ils peuvent ne pas flaire connaître tout ce qui est, mais non montrer ce qui n'est pas. La place d'une émotion douloureuse est vague et n'est déterminée que par supposition : si nous continuons d'attribuer cette douleur à une partie qui nous a été retranchée, ce n'est pas le sentiment qui nous trompe , puisque ce sentiment ne nous indiquait pas la place précise de la douleur.
Les explications que nous avons données sur la sensation nous permettent de résumer et de compléter ce que nous avons dit touchant la manière dont nous connaissons notre propre corps*.
l"* Si nous étions privés du toucher , nous n'aurions aucun moyen de distinguer notre corps d'avec les autres : c'est par le toucher, par la perception réciproque qui a lieu lorsqu'une partie de nos membres en touche une autre, que nous connaissons l'étendue et la limite de noire corps.
î,"" Une fois que ce corps est circonscrit , nous nous apercevons que nous déployons sur lui, et sur lui seul notre faculté motrice.
3*" Nous remarquons que certaines parties de ce corps nous servent d'instruments pour la perception des objets extérieurs, puisque ces parties, venant à manquer, entraînent la perte d'une certaine classe de perceptions.
4*' Enfin il y a des perceptions et des plaisirs ou peines qui nous font sentir quelque chose dans certaines parties de ce corps, et ce quelque chose est à proprement parler la sensation. La sensation qui accompagne la jouissance et la souffrance est vague et pour ainsi dire errante dans des limites qui ne sont pas bien déterminées. La sensation qui accompagne la perception est fixe et précise. Tels sont les caractères à l'aide desquels, parmi tous les corps de la nature, nous en distinguons un qui nous est propre, que nous appelons notre corps, ou le corps humain.